Nous nous disposions à sortir, lorsque deux masques nous arrêtèrent. L'un des deux dit à la marquise: «Je te connois, beau masque.—Bonsoir, Monsieur de Faublas», me dit l'autre. Je ne répondis point. «Bonsoir, Monsieur de Faublas», répéta-t-il. Je sentis qu'il falloit recueillir mes forces et payer d'audace: «Tu n'as pas l'art de deviner, beau masque, tu te trompes de nom et de sexe.—C'est que l'un et l'autre sont fort incertains.—Tu deviens fou, beau masque.—Point du tout: les uns te baptisent Faublas et te soutiennent beau garçon; les autres vous nomment Duportail et jurent que vous êtes très jolie fille.—Duportail ou Faublas, lui répliquai-je fort interdit, que t'importe?—Distinguons, beau masque. Si vous êtes une jolie demoiselle, il m'importe à moi; si tu es un beau garçon, il importe à la jolie dame que voilà (en montrant la marquise).» Je demeurai stupéfait. Il reprit: «Répondez-moi, Mademoiselle Duportail; parle donc, Monsieur de Faublas.—Décide-toi à me donner l'un ou l'autre nom, beau masque.—Ah! si je ne considère que mon intérêt personnel et les apparences, vous êtes Mlle Duportail; mais, si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas.»

La marquise ne perdoit pas un mot de ce dialogue; mais, déjà trop pressée par l'inconnu qui l'avoit attaquée, elle ne pouvoit me secourir. Je ne sais si mon trouble ne m'alloit pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans la salle une grande rumeur: on se précipitoit vers la porte, les masques se pressoient en foule autour d'un masque qui venoit d'entrer; ceux-ci le montroient au doigt, ceux-là poussoient de longs éclats de rire, et tous ensemble crioient: «C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front!» Dès que les deux démons qui nous persécutoient eurent entendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittèrent pour aller grossir le nombre des rieurs. «Enfin les voilà partis! me dit ma belle maîtresse un peu étonnée; mais, parmi ces cris redoublés, n'entendez-vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau tour qu'on a joué à mon pauvre mari.»

Cependant le tumulte alloit toujours croissant; nous approchâmes, nous entendîmes des voix confuses qui disoient: «Bonsoir, Monsieur le marquis de B…, qu'avez-vous donc au front, Monsieur le marquis? depuis quand cette bosse vous est-elle venue?» Et bientôt, dans les transports de leur turbulente gaieté, tous les masques répétoient: «C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front!» A force de coudoyer nos voisins, nous parvînmes à joindre le masque tant bafoué: ce n'étoit ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'étoit le marquis lui-même. Nous vîmes qu'on avoit attaché entre ses deux épaules un petit morceau de papier, sur lequel étoient tracés en caractères bien lisibles ces mots dont nos oreilles étoient remplies: C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front… Il nous reconnut tout d'un coup. «Je ne comprends rien à ceci, nous dit-il tout hors de lui; allons-nous-en.» Toujours poursuivi par les huées dérisoires d'une folle jeunesse, toujours porté par les flots tumultueux de la foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte qu'il en avoit éprouvé pour pénétrer jusqu'au milieu de la salle.

Nous le suivîmes de près. «Parbleu! nous dit le marquis, si confondu qu'il n'avoit pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne comprends rien à cela; jamais je ne me suis si bien déguisé, et tout le monde m'a reconnu!» La marquise lui demanda quel avoit été son dessein. «Je voulois, lui répondit-il, vous surprendre agréablement; dès que je vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourné à l'hôtel, où j'ai fait part de mes projets à Justine, votre femme de chambre, et à celle de cette charmante enfant: car je les ai trouvées ensemble. J'ai pris un domino nouveau, je me suis fait apporter des souliers dont les talons très hauts devoient, en me grandissant beaucoup, me rendre méconnoissable; Justine a présidé à ma toilette. (Tandis qu'il parloit, la marquise détachoit habilement l'étiquette perfide et la fourroit dans sa poche.) Demandez à Justine, elle vous dira que je n'ai jamais été si bien déguisé: car elle me l'a répété cent fois, et cependant tout le monde m'a reconnu!»

La marquise et moi, nous devinâmes aisément que nos femmes de chambre nous avoient bien servis. «Mais, reprit le marquis après un moment de réflexion, comment ont-ils vu que j'avois une bosse au front? Aviez-vous conté mon accident?—A personne, je vous assure.—Cela est bien singulier! ma figure est couverte d'un masque, et l'on voit ma bosse; je me déguise beaucoup mieux qu'à l'ordinaire, et tout le monde me reconnoît!» Le marquis ne cessoit de témoigner son étonnement par des exclamations semblables, tandis que la marquise et moi, nous nous félicitions tout bas de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous avoient épargné si comiquement les scènes fâcheuses auxquelles nous auroient exposés le déguisement de son mari et la vengeance de mon rival.

Quel fut notre étonnement, lorsqu'en arrivant à l'hôtel nous apprîmes que le comte nous y attendoit depuis quelques minutes. Il vint à nous d'un air gai: «J'étois sûr, Mesdames, que vous ne resteriez pas longtemps à ce bal: c'est une assez triste chose qu'un bal masqué! ceux qui ne nous connoissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connoissent nous y tourmentent!—Oh! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps de m'y ennuyer, moi! tu vois comme je suis déguisé?—Hé bien?—Hé bien! dès que je suis entré, tout le monde m'a reconnu.—Comment! tout le monde!—Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'abord entouré: Hé! bonsoir, Monsieur le marquis de B…; et d'où vous vient cette bosse au front, Monsieur le marquis? Et ils me serroient! et ils me poussoient! et des rires! et des gestes! et un bruit! je crois que j'en resterai sourd; je veux être pendu si jamais j'y retourne. Mais comment ont-ils su que j'avois cette bosse au front?—Parbleu, elle se voit d'une lieue!—Mais mon masque?—Cela ne fait rien. Tenez, moi, j'ai été reconnu aussi.—Bon! reprit le marquis d'un air consolé.—Oui, continua le comte, mon aventure est assez drôle; j'ai rencontré là une fort jolie dame, qui m'estimoit beaucoup, mais beaucoup, la semaine passée.—J'entends, j'entends, dit le marquis.—Cette semaine elle m'a éconduit d'une manière si plaisante!… Imaginez que j'ai été au bal avec un de mes amis qui s'étoit fort joliment déguisé.» La marquise, effrayée, l'interrompit. «Monsieur le comte soupe sans doute avec nous? lui dit-elle de l'air du monde le plus flatteur.—Si cela ne vous embarrasse pas trop, Madame…—Quoi! interrompit le marquis, vas-tu faire des façons avec nous? Crois-moi, essaye plutôt de faire ta paix avec ta jeune parente qui t'en veut beaucoup.—Moi! Monsieur, point du tout! j'ai toujours pensé que M. de Rosambert étoit homme d'honneur; je le crois trop galant homme pour abuser des circonstances…—Il ne faut abuser de rien, me répondit le comte; mais il faut user de tout.—Qu'est-ce que c'est que des circonstances? s'écria le marquis, qu'entend-elle par des circonstances? Quelles circonstances y a-t-il?… Rosambert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton histoire.—Volontiers.—Messieurs, interrompit encore la marquise, on vous a déjà dit que le souper étoit servi.—Oui, oui, allons souper, répondit le marquis, tu nous conteras ton malheur à table.» La marquise alors s'approcha de son mari, et lui dit à mi-voix: «Y songez-vous bien, Monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette enfant?—Bon! bon! lui répondit-il, à son âge on n'est pas si novice»; et, s'adressant au comte: «Rosambert, tu nous conteras ton aventure; mais tu gazeras tout cela de manière que cette enfant…, tu m'entends bien?»

La marquise nous plaça de manière que le comte étoit entre elle et moi, et que je me trouvois, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle maîtresse m'avertit d'apporter à notre situation critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec ménagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeoit beaucoup et parloit davantage; je ne répondois que par monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressoit. Le comte enchérissoit sur les éloges du marquis; il me prodiguoit d'un ton railleur les complimens les plus outrés, assuroit malignement que personne au monde n'étoit plus aimable que sa jeune parente, demandoit au marquis ce qu'il en pensoit, et, préludant avec la marquise par de légères épigrammes, il protestoit qu'elle seule, jusqu'à présent, savoit précisément combien Mlle Duportail méritoit d'être aimée. La marquise, également adroite et prompte, répondoit vite et toujours bien; mesurant la défense à l'attaque, elle éludoit sans affectation ou se défendoit sans aigreur, déterminée à ménager un ennemi qu'elle ne pouvoit espérer de vaincre; aux questions pressantes elle opposoit les aveux équivoques, elle atténuoit les allégations fortes par les négations mitigées, et repoussoit les sarcasmes plus amers qu'embarrassans par des récriminations plus fines que méchantes: très intéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance étoit si facile, elle l'examinoit souvent d'un œil observateur; puis, essayant de le fléchir en l'intéressant, elle l'accabloit de politesses et d'attentions, prétextoit une forte migraine, traînoit languissamment les doux accens de sa voix presque éteinte, et de ses regards supplians sollicitoit sa grâce, qu'elle ne pouvoit obtenir.

Dès que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés, le comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et moi, dans une mortelle anxiété.

Le Comte.

Je vous disois, Monsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honoroit, la semaine passée, d'une attention toute particulière…