(La marquise confondue ne répondit pas, le marquis continua en affectant de parler bas:)
Ne vous souvenez-vous pas que je suis venu dans la nuit?…
(La marquise porta la main à son front, jeta un cri de douleur, et s'évanouit.)
Je n'ai jamais pu découvrir si cet évanouissement étoit bien naturel; mais je sais que, dès que le marquis nous eut quittés pour aller dans son appartement chercher lui-même une eau qu'il disoit souveraine en pareil cas, la marquise reprit ses sens, rassura promptement Justine et la Dutour, accourues pour la secourir, leur ordonna de nous laisser; et que, s'adressant au comte: «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous donc juré de me perdre?—Non, Madame, j'ai voulu m'instruire de quelques détails que j'ignorois, vous prouver qu'on ne me joue pas impunément, et vous forcer de convenir que, si je suis capable de me venger…—De vous venger? interrompit-elle; et de quoi?—Je sais pourtant, continua-t-il, maître de mon ressentiment, ne pas porter la vengeance trop loin. Maintenant, Madame, vous voilà tranquille, à une condition cependant. Je sens, ajouta-t-il en nous regardant malignement, je sens que je vais vous affliger tous deux: vous vous étiez promis une nuit heureuse, heureuse autant que celle d'avant-hier; mais vous, Monsieur, vous m'avez trop peu ménagé pour que je m'intéresse au succès de vos projets galans; et vous, Madame, vous n'espérez pas, sans doute, que, ministre complaisant de vos plaisirs, je puisse voir comme un mari…—Moi, Monsieur! s'écria-t-elle, je n'espère rien de vous, mais je croyois aussi n'en avoir rien à craindre; et, quelle que soit ma conduite, d'où vous viendroit donc, je vous en supplie, le droit que vous vous attribuez de l'éclairer?» Rosambert ne répondit à cette question que par un sourire amer. «Que, ministre complaisant de vos plaisirs, poursuivit-il, je puisse voir comme un mari… chargez-vous de choisir l'épithète… je puisse voir M. de Faublas passer dans vos bras en ma présence même!—M. de Faublas dans mes bras!—Ou Mlle Duportail dans votre lit: n'est-ce pas la même chose? Eh mais, Madame, je croyois que là-dessus nous étions d'accord. Croyez-moi, le temps est cher, ne le perdons pas à disputer plus longtemps sur les mots, composons. Que cette charmante enfant m'accorde l'honneur de l'accompagner; que je la reconduise chez son père tout à l'heure, à cette condition je me tais.»
Le marquis entra, tenant un flacon. «Je suis très sensible à vos soins, lui dit la marquise; mais vous voyez que je suis un peu moins mal: je voudrois être tout à fait bien, afin de pouvoir garder Mlle Duportail.—Comment? s'écria le marquis.—Je suis toujours fort incommodée, il est impossible que cette chère enfant passe la nuit chez moi.—Eh bien, Madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à l'heure, un appartement dans cet hôtel?—Oui, Monsieur, mais vous m'avez fait une objection à laquelle je me rends: cette enfant auroit peur. D'ailleurs la laisser ainsi toute seule…, je ne le souffrirai pas.—Elle ne sera pas seule, Madame; sa femme de chambre est ici.—Sa femme de chambre,… sa femme de chambre!… Eh bien! Monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, M. Duportail ne veut pas que mademoiselle sa fille couche ici.—Qui vous l'a dit, Madame?—Monsieur le comte vient de m'annoncer seulement tout à l'heure que M. Duportail l'a prié de passer ici pour lui ramener sa fille.—Pourquoi donc ne nous as-tu pas dit cela tout de suite, toi?—Mais, répondit Rosambert en riant, c'est que je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper.—M. Duportail envoie chercher sa fille! reprit le marquis; croit-il qu'elle est mal ici? pourquoi d'ailleurs te charger de cette commission? il nous doit une visite et des remerciemens: quand il seroit venu lui-même!… Je le verrai; je veux savoir quelles raisons… Je le verrai.»
Je fis une profonde révérence à la marquise: elle se leva et vint à moi pour m'embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi. «Madame, vous êtes si incommodée! ne vous dérangez pas»; et, la prenant doucement par le bras, il la força de s'asseoir; ensuite il prit ma main d'un air galant, et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif Mlle Duportail et la Dutour s'éloigner dans la voiture du comte.
Au détour de la première rue, M. de Rosambert ordonna à son cocher d'arrêter. «Je connois ce visage-là, me dit-il en regardant ma prétendue femme de chambre, je ne crois pas que le ministère de cette brave femme vous soit agréable chez M. de Faublas; ainsi nous nous dispenserons de la promener jusque-là.» La Dutour descendit sans répliquer un seul mot, et nous continuâmes notre route. Je fis remarquer au comte que nous étions libres enfin, qu'il avoit trop abusé de l'embarras de ma position, et qu'il ne pouvoit se dispenser de m'accorder une prompte satisfaction. «Je ne vois ce soir que Mlle Duportail, me répondit-il: demain, si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un déjeuner de garçon, je dirai librement à mon ami ce que je pense de sa conduite, et, s'il est raisonnable, j'espère le convaincre sans peine qu'il ne doit pas être si mécontent de la mienne.» Cependant nous arrivâmes à la porte de l'hôtel; ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit: il m'apprit que le baron avoit attendu mon retour avec plus d'inquiétude que de colère, et que, désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne s'étoit couché qu'après avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès qu'il seroit jour, me chercher au bal ou chez le marquis de B…
Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers événemens de cette journée si peu tranquille, je fus moins étonné d'avoir pu la passer tout entière sans m'occuper de ma Sophie; et, comme pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lèvres; j'avoue que d'abord il me parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'offrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs, quelque involontaire qu'il eût été, et je m'endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte m'avoit condamné.
J'allai, dès qu'il fit jour, présenter mes devoirs au baron. Il me dit avec beaucoup de douceur: «Faublas, vous n'êtes plus un enfant, je vous laisse une honnête liberté, j'espère que vous n'en abuserez pas. J'espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel; songez que je suis père, et que, si mon fils m'aime, il doit craindre de m'inquiéter.»
Je me hâtai de me rendre chez M. de Rosambert, qui déjà m'attendoit. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi en riant, et, sans me laisser le temps de dire un seul mot, il se jeta à mon col. «Que je vous embrasse, mon cher Faublas! votre aventure est délicieuse; plus je m'en occupe, et plus elle m'amuse.» Je l'interrompis brusquement: «Je ne suis pas venu pour recevoir vos complimens…» Le comte me pria d'un ton plus sérieux de m'asseoir. «Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore! je vous reverrois dans les mêmes dispositions! Allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoi! une ingrate beauté vous favorise et me délaisse; c'est moi qu'on sacrifie, c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez? Je ne punis que par une inquiétude momentanée les galantes tromperies du couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de Faublas prétend venger les petites tribulations de Mlle Duportail? je vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous l'avantage de six années d'expérience; je sais très bien qu'à seize ans on ne connoît que sa maîtresse et son épée; mais à vingt-deux un homme du monde ne se bat plus pour une femme.»