Je donnai quelques signes d'étonnement qu'il remarqua. «Croyez-vous au véritable amour? ajouta-t-il aussitôt; c'est encore une des illusions de l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la galanterie. Qu'est-ce d'ailleurs que votre aventure? une bonne fortune, et rien de plus: et d'une histoire comique nous ferions une tragédie! nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et qui demain vous plantera là! Chevalier, gardez votre courage pour une occasion plus importante; on ne peut désormais soupçonner le mien. Il est trop vrai que le fatal concours des circonstances nous force quelquefois à verser le sang d'un ami: puisse l'honneur, l'inflexible honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité!… Mon cher Faublas, j'avois à peu près votre âge quand la marquise de Rosambert, dont je suis le fils unique, achevoit sa trente-troisième année; elle étoit si fraîche encore qu'on ne lui eût pas donné plus de vingt-cinq ans: dans le monde on l'appeloit ma sœur aînée. Avec les agrémens de la jeunesse, elle avoit conservé ses goûts, elle aimoit les assemblées nombreuses et les plaisirs bruyans. Une nuit que je l'avois conduite au bal de l'Opéra, on l'y insulta publiquement. J'accourus aux cris de la marquise, qui venoit d'ôter son masque: déjà l'insolent inconnu l'avoit suppliée d'excuser sa méprise, et se perdoit dans la foule. Je le joignis, je l'obligeai de se démasquer: je reconnus le jeune Saint-Clair, Saint-Clair compagnon de mon enfance, et de tous mes amis le plus cher. «Je ne croyois pas que ce fût la marquise de Rosambert.» Voilà tout ce qu'il me dit. C'étoit beaucoup, sans doute… Hélas! un murmure général nous fit comprendre que ce n'étoit pas assez, l'honneur vouloit du sang: nous nous battîmes. Saint-Clair succomba, je tombai sans connoissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines une horrible fièvre brûla mon sang et troubla ma raison. Dans mon délire affreux je ne voyois que Saint-Clair; sa plaie saignoit sous mes yeux, les convulsions de la mort agitoient ses membres tremblans; et cependant il me regardoit d'un air attendri, d'une voix éteinte il m'adressoit de touchans adieux; dans ses derniers momens, il ne paroissoit sensible qu'à la douleur de quitter le barbare qui venoit de l'immoler. Longtemps cette affreuse image me poursuivit, longtemps on trembla pour ma vie; enfin la nature, secondée des efforts de l'art, opéra ma guérison; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords. Le temps, qui console de tout, a séché mes pleurs; mais jamais, jamais le souvenir de cet affreux combat ne s'effacera de ma mémoire… Chevalier, je ne me verrois qu'avec peine obligé de me battre avec un inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la vôtre… Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçoit, mon cher Faublas, je vous le jure, votre victoire ne seroit ni pénible ni glorieuse; j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas celui qui meurt n'est pas le plus malheureux.»
Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. «Déjeunons», me dit-il, et, reprenant sa première gaieté: «Vous veniez me faire une querelle, ingrat, quand vous me devez mille remerciemens.—Je vous dois…?—Sans doute: n'est-ce pas moi qui vous ai fait connoître la marquise? Il est vrai que je ne prévoyois pas le malin tour qu'on me joueroit: j'aurois pu pressentir une infidélité; mais deviner qu'elle auroit lieu si promptement, avec des circonstances si singulières! (Il se mit à rire.) Oh! mais plus j'y pense, plus je crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse, votre aventure! et puis vous entrez dans le monde par la belle porte! La marquise est jeune, belle, pleine d'esprit, considérée à la ville, bienvenue à la cour, intrigante en diable; elle jouit d'un crédit immense et sert ses amis chaudement.» Je témoignai au comte que je n'emploierois jamais de tels moyens pour aller à la fortune. «Et vous avez tort, me répondit-il: combien de gens d'un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par là! Mais laissons cela; ne me donnerez-vous pas quelques détails sur cette nuit joyeuse, de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute, puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain?»
Je ne me fis pas presser. «Ah! la rusée marquise! s'écria le comte après m'avoir entendu. Ah! la fine dame! comme elle a filé son bonheur! et son honnête époux, le cher marquis, le plus doux, le plus crédule, le plus complaisant des commodes maris dont la France abonde! en vérité, il me feroit croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde tout exprès pour servir à l'amusement de leur prochain. Mais sa femme! sa femme!…—Est très aimable.—Je le sais bien, je le savois même avant vous, et nous nous serions coupé la gorge à cause d'elle! Ah!—Je conviens, Rosambert, que nous aurions mal fait.—Très mal; et puis c'est qu'une telle incartade auroit été d'un exemple fort dangereux.—Comment?—Tenez, Faublas, dans le cercle borné de chacune des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie appelle le monde, il y a nombre d'intrigues qui se croisent, une foule d'intérêts qui se contrarient. Tel est le mari de celle-ci qui est l'amant de celle-là, tel est aujourd'hui sacrifié qui demain vous immole: les hommes sont entreprenans, ils attaquent sans cesse; les femmes sont foibles, elles cèdent toujours: il résulte de là que le célibat devient un état fort doux, que le joug du mariage paroît moins insupportable; la jeunesse s'amuse, l'État se peuple, et tout le monde est content. Eh bien! si la jalousie alloit répandre aujourd'hui son noir poison, si les maris qu'on attrape s'armoient pour réparer l'honneur de leurs fragiles moitiés, si les amans qu'on délaisse s'égorgeoient pour se disputer un cœur volage, vous verriez une désolation générale; la ville et la cour deviendroient un vaste champ de carnage. Combien de femmes crues sages seroient tout à coup veuves! que de beaux enfans réputés légitimes pleureroient leurs pères! que de charmans bâtards végéteroient abandonnés! La génération présente passeroit après avoir fait, mais avant d'avoir élevé sa postérité.—Quel tableau vous faites, Rosambert! Vous peignez la galanterie; mais l'amour tendre et respectueux…—N'existe plus; il ennuyoit les femmes, les femmes l'ont tué.—Vous n'estimez donc guère les femmes?—Moi! je les aime… comme elles veulent être aimées.—Ah! lui répliquai-je avec la plus grande vivacité, je vous pardonne vos blasphèmes, vous ne connoissez pas ma Sophie.» Il me demanda l'explication de ces derniers mots; mais je la lui refusai avec cette discrétion qui, surtout dans sa naissance, accompagne le véritable amour.
Cependant nous déjeunions comme on dîne; le vin de Champagne n'étoit pas épargné, et l'on sait que Bacchus est le père de la gaieté. Il me parut que le comte, s'il estimoit peu les femmes, les aimoit beaucoup et se plaisoit à parler d'elles. Plein du système qu'il soutenoit, il l'appuyoit du scandaleux récit des anecdotes galantes du jour. Rosambert m'embarrassoit sans me persuader; à chaque exemple qu'il me donnoit, je répondois toujours qu'une exception, loin de détruire la règle, la prouvoit. «Mais vous ne savez donc pas, me dit-il avec chaleur, vous ne savez donc pas à quel point la bonne moitié des individus de ce sexe tant honoré porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie naturelle, de cette pudeur innée que vous lui supposez?» Il se leva avec vivacité, et, riant de toutes ses forces: «Parbleu! tenez,… vous n'avez pas disposé de votre journée,… venez avec moi, venez… Je vais de ce pas vous présenter à une belle dame… Nous en trouverons chez elle beaucoup d'autres,… elles sont jolies, vous serez le maître de les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira.»
Tous deux en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre qui s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs cavaliers de la maîtresse du logis, le ton leste dont le comte la traitoit, l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fit soupçonner que j'étois engagé dans une partie de filles. J'en demeurai convaincu quand la brave dame, de qui le comte paroissoit très connu, et qui vouloit, disoit-elle poliment, me déniaiser, m'eut montré toutes les curiosités de sa maison. M. de Rosambert prenoit la peine de m'expliquer tout lui-même. «Voilà, me dit-il, le cabinet de bains; c'est ici que se blanchissent et se parfument les gentilles recrues que la ville et les campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire vous voyez plusieurs flacons d'une eau très astringente dont le grand mérite est de réparer toute espèce de brèche faite à ce que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s'en servent discrètement, et vont ensuite, la première nuit des noces, offrir au mortel heureux qui les épouse un honneur tout neuf. A côté, remarquez l'essence à l'usage des monstres; elle produit un effet tout contraire: aussi ne s'en sert-on jamais. Hélas! il est passé, le temps des miniatures, et dans tout Paris, je gage, on ne trouveroit plus une seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là. En revanche, si celle que vous voyez en ces flacons plus grands est aussi bonne qu'on le prétend, il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation. Vous verrez accourir chez le docteur Guibert de Préval une foule de clercs de procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presque tous nos abbés: c'est le fameux spécifique.
«Vous savez, Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette. Celui-ci n'a rien de remarquable. Passons.
«C'est ici la salle de bal: on n'y danse pas, mais on s'y déguise. Vous prenez cela pour une armoire, c'est une porte de communication; elle rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de qualité a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit pressée de satisfaire, elle entre par là, se déguise en suivante, montre ses appas sous la bure, et reçoit les vigoureux embrassemens d'un rustre grossier déguisé en prélat, ou d'un gros prélat si naturellement travesti qu'on le prend pour un rustre. Ainsi l'on se rend mutuellement service, et, comme personne ne se reconnoît, on n'a d'obligation à personne.
«Maintenant entrons dans l'infirmerie: que le mot ne vous alarme pas! Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses, considérez ces peintures obscènes: elles furent mises ici pour allumer l'imagination de ces vieux débauchés que la mort a frappés d'avance dans l'endroit le plus sensible; et c'est encore avec ces petits faisceaux de genêt parfumés qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen seroit trop violent pour le beau sexe: aussi lui a-t-on réservé ces pastilles; elles sont tellement irritantes qu'une femme qui en a mangé prend d'abord ce qu'on appelle la rage d'amour; au reste, on ne les emploie ordinairement que contre quelques jolies villageoises froides par tempérament et vertueuses de bonne foi: nos honnêtes femmes qui ont du monde et de l'éducation ne résistent jamais assez pour qu'on soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.
«Venez, venez, approchez-vous: parmi les plantes curieuses du Jardin du Roi, n'avez-vous pas remarqué celle-ci? c'est cela que bien des pauvres filles ont appelé leur consolateur. Vous n'imaginez pas à combien de dévotes madame en a fourni. Cette dernière pièce se nomme le Salon de Vulcain: il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil, une malheureuse qu'on y jette s'y trouve renversée sur le dos, ses bras restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement: on la viole sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous frémissez, Faublas, et pour cette fois vous avez raison: je suis jeune, ardent, libertin, peu scrupuleux si vous voulez; mais, en vérité, je crois que je ne pourrois jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce fauteuil-là.»
Le comte ajouta: «Si nous étions venus plus tôt, on nous auroit donné deux petites bourgeoises; mais, faute de mieux, voyons le sérail.» C'étoit ainsi qu'il appeloit la salle où se trouvoient rassemblées beaucoup de nymphes, qui toutes passèrent devant nous en briguant l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie, j'eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.