Nous nous rendîmes à la diète; j'y votai pour M. de P… Il obtint en effet le plus grand nombre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et quelques autres se déclarèrent pour le prince C…: on ne put rien décider dans le tumulte de cette première assemblée.

Quand nous en sortîmes, M. de P… revint à moi; il m'invita à le suivre dans le palais que des émissaires secrets lui avoient déjà préparé dans la capitale[5]. Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures: alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable; alors j'instruisis M. de P… de mes liaisons intimes avec Pulauski et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma confiance par une confiance plus grande; il m'apprit quels événemens avoient préparé sa grandeur prochaine, il m'expliqua ses desseins secrets, et je le quittai convaincu qu'il étoit moins occupé du désir de s'élever que de celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.

[5] La diète pour l'élection des rois de Pologne se tient à une demi-lieue de Varsovie, en pleine campagne, de l'autre côté de la Vistule, près du village de Vola.

Ainsi disposé, je volai chez mon futur beau-père, que je brûlois de ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenoit à grands pas dans l'appartement de sa fille, qui paroissoit aussi agitée que lui. «Le voilà, dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paroître, le voilà, dit-il, cet homme que j'estimois et que vous aimiez! il nous sacrifie tous deux à son aveugle amitié.» Je voulus répondre, il poursuivit: «Vous avez été lié dès l'enfance avec M. de P…, une faction puissante le porte sur le trône, vous le saviez, vous saviez ses desseins; ce matin, à la diète, vous avez voté pour lui, vous m'avez trompé; mais croyez-vous qu'on me trompe impunément?» Je le priai de m'entendre; il se contraignit pour garder un silence farouche; je lui appris comment M. de P…, que j'avois négligé depuis longtemps, m'avoit surpris par son retour imprévu. Lodoïska paroissoit charmée d'entendre ma justification. «On ne m'abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski; mais, n'importe, continuez.» Je lui rendis compte du court entretien que j'avois eu avec M. de P… avant de me rendre à l'assemblée des états. «Et voilà vos projets! s'écria-t-il. M. de P… ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens que leur esclavage! il le propose, un Lovzinski l'approuve! et l'on me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme complot! Moi, je verrois, sous le nom d'un Polonois, les Russes commander dans nos provinces! Les Russes! répéta-t-il avec fureur, ils régneroient dans mon pays! (Il vint à moi avec la plus grande impétuosité.) Perfide! tu m'as trompé, et tu trahis ta patrie! Sors de ce palais à l'instant, ou crains que je ne t'en fasse arracher.»

Je vous l'avoue, Faublas, un affront si cruel et si peu mérité me mit hors de moi-même: dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue se précipita sur moi: «Lovzinski, qu'allez-vous faire?» Aux accens de sa voix si chère, je repris ma raison égarée; mais je sentis qu'un seul instant venoit de m'enlever Lodoïska pour toujours. Elle m'avoit quitté pour se jeter dans les bras de son père; le cruel vit ma douleur amère, et se plut à l'augmenter. «Va! traître, me dit-il, va! tu la vois pour la dernière fois.»

Je retournai chez moi désespéré; les noms odieux que Pulauski m'avoit prodigués revenoient sans cesse à ma pensée; les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P… me paroissoient si étroitement liés que je ne concevois pas comment je pouvois trahir mes concitoyens en servant mon ami; cependant il falloit l'abandonner, ou renoncer à Lodoïska: que résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette cruelle incertitude; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski, sans savoir encore à quoi je pourrois me déterminer.

Un domestique, resté seul dans le palais, me dit que son maître étoit parti au commencement de la nuit avec Lodoïska, après avoir congédié tous ses gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai à ce domestique où Pulauski étoit allé. «Je l'ignore absolument, me répondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'hier au soir, vous sortiez à peine d'ici, quand nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui venoit de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prêter l'oreille. Lodoïska pleuroit, son père furieux l'accabloit d'injures, lui donnoit sa malédiction, et je l'entendis qui lui disoit: «Qui peut aimer un traître peut l'être aussi: ingrate, je vais vous conduire dans une maison sûre, où vous serez désormais à l'abri de la séduction.»

Pouvois-je encore douter de mon malheur? J'appelai Boleslas, un de mes serviteurs les plus fidèles; je lui ordonnai de placer autour du palais de Pulauski des espions vigilans qui pussent me rendre compte de tout ce qui s'y seroit passé, de faire suivre Pulauski partout s'il rentroit avant moi dans la capitale; et, ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-même à sa poursuite.

Je parcourus tous les domaines de Pulauski, je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai: ce fut inutilement. Après avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.

Il étoit nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands étoient illuminés, un peuple immense remplissoit les rues; j'entendis les chants d'allégresse, je vis le vin couler à grands flots dans les places publiques, tout m'annonça que la Pologne avoit un roi.