Boleslas m'attendoit avec impatience. «Pulauski, me dit-il, est revenu seul dès le second jour; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre à la diète, où, malgré ses efforts, l'ascendant de la Russie s'est manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée tenue ce matin, M. de P… réunissoit presque toutes les voix, il alloit être élu; Pulauski a prononcé le fatal veto: à l'instant vingt sabres ont été tirés. Le fier palatin de …, que Pulauski avoit peu ménagé dans l'assemblée précédente, s'est élancé le premier, et lui a porté sur la tête un coup terrible. Zaremba et quelques autres ont volé à la défense de leur ami; mais tous leurs efforts n'auroient pu le sauver, si M. de P… lui-même ne s'étoit rangé parmi eux, en criant qu'il immoleroit de sa main celui qui oseroit approcher. Les assaillants se sont retirés; cependant Pulauski perdoit son sang et ses forces; il s'est évanoui, on l'a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Restés maîtres des délibérations, les nombreux partisans de M. de P… l'ont sur-le-champ proclamé roi. Pulauski, rapporté dans son palais, a bientôt repris connoissance. Les chirurgiens, appelés pour voir sa blessure, ont déclaré qu'elle n'étoit pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentît de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son dessein, il s'est fait porter dans sa voiture. Il étoit à peine midi quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazeppa et de quelques mécontens. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous apprendre le lieu qu'il aura choisi pour sa retraite.»
On ne pouvoit guère m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami étoit sur le trône; mais ma réconciliation avec Pulauski paroissoit désormais impossible, et vraisemblablement j'avois perdu Lodoïska pour toujours. Je connoissois assez son père pour craindre qu'il ne prît des résolutions extrêmes; le présent m'effrayoit, je n'osois porter mes regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point que je n'allai pas même féliciter le nouveau roi.
Celui de mes gens que Boleslas avoit détaché à la poursuite de Pulauski revint le quatrième jour; il l'avoit suivi jusqu'à quinze lieues de la capitale: là, Zaremba, voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avoit conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens, cachés derrière une masure, avoient surpris mon courrier et l'avoient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main, l'avoit forcé d'avouer à qui il appartenoit. «Je te renverrai à Lovzinski, lui avoit-il dit, annonce-lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste vengeance.» A ces mots, on avoit bandé les yeux à mon courrier, il ne pouvoit dire où on l'avoit conduit et enfermé; mais au bout de trois jours on l'étoit venu chercher: on avoit encore pris la précaution de lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures; enfin la voiture s'étoit arrêtée, on l'en avoit fait descendre. A peine il mettoit pied à terre que ses gardes s'étoient éloignés au grand galop; il avoit détaché son bandeau et s'étoit retrouvé précisément à l'endroit où d'abord on l'avoit arrêté.
Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétude; les menaces de Pulauski m'effrayoient beaucoup moins pour moi que pour Lodoïska qui restoit en son pouvoir: il pouvoit, dans sa fureur, se porter contre elle aux dernières extrémités; je résolus de m'exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain j'instruisis mes sœurs de mon dessein, et je quittai la capitale: le seul Boleslas m'accompagnoit; je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne; je vis alors que l'événement ne justifioit que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes répandus dans nos provinces commettoient mille exactions dans les villes et désoloient les campagnes. Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir retrouver Lodoïska, vivement touché des malheurs de ma patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allois retourner à Varsovie pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des étrangers se portoient dans ses États, lorsqu'une rencontre, qui sembloit devoir être pour moi très fâcheuse, me força de prendre un parti tout différent.
Les Turcs venoient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tartares du Budziac et de la Crimée faisoient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvois alors. Quatre de ces brigands nous attaquèrent à la sortie d'un bois, près d'Ostropol. J'avois très imprudemment négligé de charger mes pistolets; mais je me servis de mon sabre avec tant d'adresse et de bonheur que bientôt deux d'entre eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupoit le troisième, le quatrième me combattoit avec vigueur; il me fit à la cuisse une légère blessure, et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son cheval. Boleslas se vit à l'instant débarrassé de son ennemi, qui, au bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avois renversé le dernier me dit en mauvais polonois: «Un aussi brave homme que toi doit être généreux; je te demande la vie; ami, au lieu de m'achever, secours-moi; crois-moi, viens m'aider à me relever, bande ma plaie.» Il demandoit quartier d'un ton si noble et si nouveau que je ne balançai pas: je descendis de cheval; Boleslas et moi nous le relevâmes, nous bandâmes sa plaie. «Tu fais bien, brave homme, me disoit le Tartare, tu fais bien.» Comme il parloit, nous vîmes s'élever autour de nous un nuage de poussière; plus de trois cents Tartares accouroient à nous ventre à terre. «Ne crains rien, me dit celui que j'avois épargné, je suis le chef de cette troupe.» Effectivement, d'un signe il arrêta ses soldats près de me massacrer; il leur dit dans leur langue quelques mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. «Brave homme, me dit encore leur capitaine, n'avois-je pas raison de te dire que tu faisois bien? tu m'as laissé la vie, je sauve la tienne; il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et même un voleur. Écoute, mon ami, en t'attaquant j'ai fait mon métier, tu as fait ton devoir en m'étrillant bien: je te pardonne, tu me pardonnes, embrassons-nous.» Il ajouta: «Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons cette nuit; ces gens-là vont aller chacun à son poste, et je ne pourrois te répondre d'eux. Tu vois ce château sur la hauteur à droite, il appartient à un certain comte Dourlinski, à qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche: va lui demander un asile, dis-lui que tu as blessé Titsikan, que Titsikan te poursuit. Il me connoît de nom: je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises journées; au reste, compte que, pendant que tu seras chez lui, sa maison sera respectée; garde-toi surtout d'en sortir avant trois jours et d'y rester plus de huit: adieu.»
Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes congé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étoient des ordres; je dis à Boleslas: «Gagnons promptement ce château qu'il nous a montré; aussi bien je connois ce Dourlinski de nom. Pulauski m'a quelquefois parlé de lui; il n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré; il n'est pas impossible qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai à tout hasard que c'est Pulauski qui nous envoie; cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan: toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frère et ne me découvre pas.»
Nous arrivâmes aux fossés du château; les gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étions: je répondis que nous venions pour parler à leur maître de la part de Pulauski; que des brigands nous avoient attaqués et nous poursuivoient. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes; on nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski, mais que le lendemain, sur les dix heures, il pourroit nous donner audience. On nous demanda nos armes que nous rendîmes sans difficulté. Boleslas visita ma blessure, les chairs étoient à peine entamées. On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous fûmes conduits ensuite dans une chambre basse, où deux mauvais lits venoient d'être préparés; on nous y laissa sans lumière, et l'on nous y enferma.
Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Titsikan ne m'avoit fait qu'une légère blessure, mais celle de mon cœur étoit si profonde! Au point du jour je m'impatientai dans ma prison; je voulus ouvrir les volets, ils étoient fermés à clef. Je les secoue vigoureusement, les ferrures sautent, je vois un fort beau parc; la fenêtre étoit basse, je m'élance, et me voilà dans les jardins de Dourlinski. Après m'y être promené quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre placé au pied d'une tour dont je considérai quelque temps l'architecture antique. Je restois là plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes pieds: je crus qu'elle s'étoit détachée de la couverture de ce vieux bâtiment, et, pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à l'autre bout du banc. Quelques instans après, une seconde tuile tomba à côté de moi. Le hasard me parut surprenant; je me levai avec inquiétude, j'examinai la tour attentivement. J'aperçus, à vingt-cinq ou trente pieds de hauteur, une étroite ouverture; je ramassai les tuiles qu'on m'avoit jetées; sur la première, je déchiffrai ces mots tracés avec du plâtre: Lovzinski, c'est donc vous! vous vivez! et sur la seconde, ceux-ci: Délivrez-moi, sauvez Lodoïska.
Vous ne pouvez, mon cher Faublas, vous figurer combien de sentimens divers m'agitèrent à la fois; mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon embarras, ne sauroient s'exprimer. J'examinois la prison de Lodoïska, je cherchois comment je pourrois l'en tirer; elle m'envoya encore une tuile; je lus: A minuit, apportez du papier, de l'encre et des plumes; demain, une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre; éloignez-vous.
Je retournai à ma chambre, j'appelai Boleslas, qui m'aida à rentrer par la fenêtre; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J'appris à mon serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettoit fin à mes courses et redoubloit mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour? comment nous procurer des armes? Le moyen de tirer Lodoïska de sa prison? le moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens, dans un château fortifié?