Telles furent dans le premier moment mes réflexions cruelles; on me laissa tout le temps d'en faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le lendemain on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions pour notre journée. A la qualité des alimens qu'on nous fournissoit, Boleslas jugea qu'on ne chercheroit pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportoit son sort plus courageusement; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il alloit faire. Je ne voulois point manger, il me pressoit vainement; l'existence étoit devenue pour moi un insupportable fardeau. «Ah! vivez, me dit-il enfin en versant un torrent de larmes, vivez! si ce n'est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoïska.» Ces mots firent sur moi la plus vive impression, ils ranimèrent mon courage, l'espérance rentra dans mon cœur, j'embrassai mon serviteur fidèle. «O mon ami, m'écriai-je avec transport, ô mon véritable ami! je t'ai perdu, et tes maux me touchent plus que les miens! donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoïska, je vivrai pour toi: veuille le juste Ciel me rendre bientôt ma fortune et mon rang! tu verras que ton maître n'est pas un ingrat.» Nous nous embrassâmes encore. Ah! mon cher Faublas, si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on souffre, d'entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation!
Il y avoit douze jours que nous gémissions dans cette prison, lorsqu'on vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me suivre, on le repoussa durement; cependant on me permit de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portois depuis plus de dix ans; je dis à Boleslas: «Cette bague me fut donnée par M. de P…, lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie; prends-la, mon ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa trahison en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de ce château, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs, Boleslas, il te récompensera, il fera secourir Lodoïska. Adieu, mon ami.»
On me conduisit à l'appartement de Dourlinski; dès que la porte s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouie; j'approchai, c'étoit Lodoïska! Dieu! que je la trouvai changée!… mais qu'elle étoit belle encore! «Barbare!» dis-je à Dourlinski. A la voix de son amant, Lodoïska reprit ses sens. «Ah! mon cher Lovzinski, sais-tu ce que l'infâme me propose? sais-tu à quel prix il m'offre ta liberté?—Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux: te voilà bien sûre qu'il est en mon pouvoir; si dans trois jours je n'obtiens rien, dans trois jours il est mort.» Je voulois me jeter aux genoux de Lodoïska; mes gardes m'en empêchèrent. «Je vous revois enfin, tous mes maux sont oubliés, Lodoïska, la mort n'a plus rien qui m'épouvante… Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi vengera son ami.—Qu'on l'emmène! s'écria Dourlinski.—Ah! me dit Lodoïska, mon amour t'a perdu.» Je voulois répondre, on m'entraîna, on me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avoit cru perdu: je lui racontai comment ma mort n'étoit que différée. La scène dont je venois d'être témoin avoit enfin confirmé mes soupçons: il étoit clair que Pulauski ignoroit les mauvais traitemens que sa fille essuyoit; il étoit clair que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferoit sa passion à quelque prix que ce fût.
Cependant, des trois jours que Dourlinski avoit laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux déjà s'étoient écoulés, nous étions au milieu de la nuit qui précédoit le troisième; je ne pouvois dormir et me promenois dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier: Aux armes! des hurlemens affreux s'élèvent de toutes parts autour du château, il se fait un grand mouvement dans l'intérieur; la sentinelle posée devant nos fenêtres quitte son poste; Boleslas et moi nous distinguons la voix de Dourlinski; il appelle, il encourage ses gens; nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémissemens des mourans. Le bruit, d'abord très grand, semble diminuer; il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble, on crie victoire! beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant; bientôt un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air siffle avec violence, la nuit devient moins sombre, les arbres du jardin se colorent d'une teinte jaune et rougeâtre; nous volons à la fenêtre: les flammes dévoroient le château de Dourlinski, elles gagnoient de tous côtés la chambre où nous étions, et, pour comble d'horreur, des cris perçans partoient de la tour où je savois que Lodoïska étoit enfermée.
Ici M. Duportail fut interrompu par le marquis de B…, qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé; il recula deux pas en me voyant. «Ah! ah! dit-il en saluant M. Duportail, c'est que vous avez aussi un fils?» puis s'adressant à moi: «Monsieur est apparemment le frère…—De ma sœur, oui, Monsieur.—Eh bien, vous avez une sœur fort aimable, charmante, mais charmante!—Vous êtes aussi honnête qu'indulgent, interrompit M. Duportail.—Indulgent! oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous faire des reproches à vous, Monsieur…—A moi! aurois-je eu le malheur…?—Oui, vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant.—Comment, Monsieur?—Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever Mlle Duportail; la marquise comptoit bien que sa chère fille passeroit la nuit chez elle; point du tout.—J'ai craint, Monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras.—Aucun, aucun, Monsieur; Mlle Duportail est charmante, ma femme raffole d'elle, je vous l'ai déjà dit. En vérité, ajouta-t-il en ricanant, je crois que la marquise aime cette enfant-là plus qu'elle ne m'aime moi-même; je suis pourtant son mari!… Au moins si vous étiez venu vous-même la chercher!—Pardon, Monsieur, j'étois incommodé, je le suis même encore beaucoup… Je sais que je dois à Mme de B… des remercîmens…—Ce n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'étois pas tout à fait à mon aise: le marquis me considéroit avec une attention qui m'inquiétoit.) Savez-vous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez beaucoup à mademoiselle votre sœur?—Monsieur, vous me flattez.—Mais c'est que cela est frappant: allez, allez, je m'y connois bien; d'abord tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande à vous-même, je ne vous avois jamais vu, et je vous ai reconnu tout de suite!»
FAUBLAS HABILLÉ EN FEMME
M. Duportail ne put s'empêcher de rire avec moi de la bonne foi du marquis. «Monsieur, dit-il à celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort bien remarqué, mon fils et ma fille se ressemblent un peu; il faut convenir qu'il y a un air de famille.—Oui, répondit le marquis en me regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais sa sœur est encore mieux, beaucoup mieux (il me prit par le bras). Elle est un peu plus grande, elle a l'air plus raisonnable, quoiqu'elle soit un peu espiègle; c'est bien là sa figure, mais il y a dans vos traits quelque chose de plus hardi. Vous avez moins de grâces dans le maintien, et dans toute l'habitude du corps quelque chose de plus… nerveux, de plus roide. Oh! dame, n'allez pas vous fâcher, tout cela est bien naturel; il ne faut pas qu'un garçon soit fait comme une fille! (Le flegme de M. Duportail ne put tenir contre ces derniers propos; le marquis nous vit rire, et se mit à rire de tout son cœur.) Oh! reprit-il, je vous l'ai dit, je suis grand physionomiste, moi!… Mais n'aurai-je pas le bonheur de voir la chère sœur?» M. Duportail se hâta de répondre: «Non, Monsieur, elle est allée faire ses adieux.—Ses adieux?—Oui, Monsieur, elle part demain matin pour son couvent.—Pour son couvent! à Paris?—Non,… à Soissons.—A Soissons! demain matin! cette chère enfant nous quitte!—Il le faut bien, Monsieur.—Elle fait actuellement ses visites?—Oui, Monsieur.—Et sans doute elle viendra dire adieu à sa maman?—Assurément, Monsieur, et elle doit même être actuellement chez vous.—Ah! que je suis fâché! ce matin la marquise étoit encore malade; elle a voulu sortir ce soir: je lui ai représenté qu'il faisoit froid, qu'elle s'enrhumeroit; mais les femmes veulent ce qu'elles veulent; elle est sortie: eh bien! tant pis pour elle! elle ne verra pas sa chère fille, et moi je la verrai, car elle ne tardera sûrement pas à revenir.—Elle a plusieurs visites à faire, dis-je au marquis.—Oui, ajouta M. Duportail, nous ne l'attendons que pour souper.—L'on soupe donc ici? Vous avez raison, ils ont tous la manie de ne pas manger le soir; moi, je n'aime pas à mourir de faim parce que c'est la mode. Vous soupez, vous! eh bien! je reste, je soupe avec vous: vous allez dire que j'en use bien librement; mais je suis ainsi fait, je veux qu'on agisse de même avec moi: quand vous me connoîtrez mieux, vous verrez que je suis un bon diable.»
Il n'y avoit pas moyen de reculer. M. Duportail prit son parti sur-le-champ. «Je suis fort aise, Monsieur le marquis, que vous vouliez bien être des nôtres; vous permettrez seulement que mon fils nous quitte pour une heure ou deux, il a quelques affaires pressées.—Monsieur, qu'on ne se gêne pas pour moi, qu'il nous quitte, mais qu'il revienne, car il est fort aimable, monsieur votre fils.—Vous permettrez aussi que je vous laisse un moment pour lui dire deux mots.—Faites, Monsieur, comme si je n'étois pas là.» Je saluai le marquis; il se leva précipitamment, me prit par la main, et dit à M. Duportail: «Tenez, Monsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-là ressemble à sa sœur comme deux gouttes d'eau! Je me connois en figures, je soutiendrois cela devant l'abbé Pernetti[6].—Oui, Monsieur, répondit M. Duportail, il y a un air de famille.»