[6] M. l'abbé Pernetti a fait, sur la physionomie, un ouvrage en deux volumes, intitulé: Connoissance de l'homme moral par l'homme physique.
A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. «Parbleu! me dit-il, c'est un singulier homme que votre marquis! il ne se gêne pas avec ceux qu'il aime.—Mon très cher père, il est bien vrai que le marquis est venu sans façon s'impatroniser chez nous; mais, quant à moi, j'aurois tort de m'en plaindre, je me suis mis chez lui fort à mon aise.—Quant à vous, c'est bien dit; mais laissons la plaisanterie, et voyons comment nous allons sortir de là. Si je ne considérois que lui, cela seroit bientôt fini; mais, mon ami, vous avez des ménagemens à garder à cause de sa femme… Écoutez,… retournez chez vous, faites prendre à votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer ici que Mlle Duportail soupe chez Mme de ***, le premier nom qui vous viendra à l'esprit.—Eh bien, après? le marquis soupera toujours avec vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille: c'est ainsi qu'il est fait, il vous l'a dit lui-même.—Comment donc faire?…—Comment? mon très cher père, je fais si bien la demoiselle! je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra réellement souper avec vous. Ce sera votre fils, au contraire, qui sera retenu, et qui ne viendra pas. Il est six heures, je serai de retour à dix; j'ai le temps.—A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle,… vous m'avez embarqué dans une aventure… Mais il n'y a plus à s'en dédire: allez vite, et revenez.»
Je courus à l'hôtel; Jasmin me dit que mon père étoit sorti, et qu'une fort jolie demoiselle m'attendoit chez moi depuis plus d'une heure. «Une jolie demoiselle, Jasmin!» Je m'élançai comme un trait dans mon appartement. «Ah! ah! Justine, c'est toi! Jasmin disoit bien que c'étoit une jolie demoiselle»; et j'embrassai Justine. «Gardez cela pour ma maîtresse! me dit-elle d'un petit air boudeur.—Pour ta maîtresse, Justine! tu la vaux bien!—Qui vous l'a dit?—Je le soupçonne; il ne tient qu'à toi que j'en sois certain», et j'embrassai Justine, et Justine me laissoit faire en répétant: «Gardez cela pour ma maîtresse. Mon Dieu! que vous êtes bien avec vos habits! ajouta-t-elle. Est-ce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme?—Ce soir, pour la dernière fois, Justine; après cela je serai toujours homme… à ton service, belle enfant.—A mon service, oh! que non, au service de madame.—Au sien et au tien en même temps, Justine.—Oui-da, il vous en faut donc deux à la fois?—Je sens, ma chère, que ce n'est pas trop»; et j'embrassai Justine, et mes mains se promenoient sur une gorge fort blanche, qu'on ne défendoit presque pas. «Mais voyez donc comme il est hardi! disoit Justine. Qu'est devenue la modestie de Mlle Duportail?—Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m'a changé.—Cette nuit-là avoit bien changé ma maîtresse aussi! Le lendemain, elle étoit pâle, fatiguée… Mon Dieu! en la voyant, je n'ai pas eu de peine à deviner que Mlle Duportail étoit un bien brave jeune homme!—Quand je te dis, Justine, que je n'en aurois pas trop de deux.»
Je voulus l'embrasser; pour cette fois, elle se défendit en reculant. Mon lit se trouva derrière elle, elle y tomba à la renverse, et, par un malheur auquel on s'attend peut-être, je perdis l'équilibre au même instant.
Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressoit pas de réparer son désordre, me demanda en riant ce que je pensois de la petite espièglerie qu'elle avoit faite au marquis. «Quoi donc, mon enfant?—L'étiquette au milieu du dos; que dites-vous du tour?—Charmant! délicieux! presque aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. A propos d'elle, et ma commission donc!—Ma maîtresse vous attend…—Elle m'attend! ah! j'y cours.—Là! le voilà parti! et où courez-vous?—Je n'en sais rien.—Voyez donc comme il me plantoit là!—Justine! c'est que… tu conçois…—Je conçois que vous êtes un franc libertin.—Tiens, Justine, faisons la paix; un louis d'or et un baiser.—Je prends l'un très volontiers,… et je vous donne l'autre de bon cœur. Le charmant jeune homme! joli, vif et généreux! oh! comme vous avancerez dans le monde! ah çà, partons, suivez-moi par derrière, à quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une boutique; à côté est une porte cochère que vous trouverez entr'ouverte, vous entrerez vite: un portier vous demandera qui vous êtes, vous répondrez: L'Amour, vous grimperez au premier étage, sur une petite porte blanche vous lirez ce mot Paphos; vous ouvrirez avec la clef que voici, et vous ne resterez pas longtemps seul.»
Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre habit que celui de la maison, et d'aller, de la part de M. de Saint-Luc, annoncer à M. Duportail que son fils ne reviendroit pas souper.
Cependant Justine s'impatientoit, je la suivis: elle entra chez une marchande de modes, je me précipitai dans la porte cochère. L'Amour! criai-je au portier, et d'un saut je fus à Paphos. J'ouvris, j'entrai, le lieu me parut digne du dieu qu'on y adoroit. Un petit nombre de bougies n'y répandoient qu'un jour doux, je vis des peintures charmantes, je vis des meubles aussi élégans que commodes, je remarquai surtout dans le fond d'une alcôve dorée, tapissée de glaces, un lit à ressort, dont les draps de satin noir devoient relever merveilleusement l'éclat d'une peau fine et blanche. Alors je me ressouvins que j'avois promis à M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l'on devine que je m'en ressouvins trop tard.
Une porte que je n'avois pas remarquée s'ouvrit tout à coup; la marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter dans l'alcôve, la poser sur le lit mouvant, m'y plonger avec elle dans une douce extase, ce fut l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses sens en même temps que moi. Je lui demandai comment elle se portoit. «Que dites-vous donc?» répondit-elle d'un air étonné. Je répétai: «Ma chère petite maman, comment vous portez-vous?» Elle partit d'un éclat de rire. «Je croyois avoir mal entendu: le comment vous portez-vous est excellent! mais, si j'étois incommodée, il seroit bien temps de me le demander! Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade? Mon cher Faublas, ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement, vous êtes bien vif.—Ma chère petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien des choses que j'ignorois il y a trois jours.—Craignez-vous de les oublier, fripon que vous êtes?—Oh! non.—Oh! non, répéta-t-elle en me contrefaisant, je vous crois bien, Monsieur le libertin (elle m'embrassa encore). Promettez-moi de ne vous souvenir jamais qu'avec moi de ces choses-là.—Je vous le promets, ma petite maman.—Vous jurez d'être fidèle?—Je le jure.—Toujours?—Oui, toujours.—Mais, dites-moi donc, vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, petit ingrat.—Je n'étois pas chez moi, j'ai dîné chez M. Duportail.—Chez M. Duportail? il vous a parlé de moi?—Oui.—Vous ne lui avez pas conté les folies…?—Non, maman.»
Elle continua d'un ton très sérieux: «Vous lui avez bien dit que j'ai été, comme le marquis, trompée par les apparences?—Oui, maman.—Et que je le suis encore? poursuivit-elle d'une voix tremblante, mais en me donnant le baiser le plus tendre.—Oui, maman.—Charmant enfant! s'écria-t-elle, il faudra donc que je t'adore.—Si vous ne voulez pas être une ingrate, il le faudra.» Cette réponse me valut plusieurs caresses, et puis, un reste d'inquiétude se faisant sentir encore: «Ainsi, vous avez assuré à M. Duportail que je vous crois… fille? ajouta la marquise en rougissant.—Oui.—Vous savez donc mentir?—Est-ce que j'ai menti?—Je pense que le fripon se moque de sa maman.»
Je feignis de vouloir m'enfuir, elle me retint. «Demandez pardon tout à l'heure, Monsieur.» Je le demandai comme un homme qui étoit bien sûr de l'obtenir, le badinage s'échauffa, la paix fut signée.