«Vous n'êtes plus fâchée? dis-je à la marquise.—Bon! répondit-elle en riant, est-ce que la colère d'une amante tient contre de pareils procédés?—Petite maman, je passe avec vous des momens bien doux; savez-vous à qui j'en ai l'obligation?—Il seroit bien singulier que vous crussiez devoir de la reconnoissance à quelque autre qu'à moi!—Cela est singulier, j'en conviens; mais cela est.—Expliquez-vous, mon bon ami.—J'ignorois le bonheur que vous me prépariez, je serois encore chez M. Duportail si votre cher mari n'étoit venu faire une visite…—A M. Duportail?—Et à moi, maman.—Il vous a vu chez M. Duportail?»

Ici je racontai à ma belle maîtresse tout ce qui s'étoit passé dans la visite que le marquis nous avoit faite. Elle se contint beaucoup pour ne pas rire. «Ce pauvre marquis, me dit-elle, il a la plus maligne étoile! il semble qu'il aille exprès chercher le ridicule! Une femme est bien malheureuse, mon cher Faublas, dès qu'elle aime quelqu'un; son mari n'est plus qu'un sot.—Petite maman, vous n'êtes pas tant à plaindre! il me semble que, dans ce cas, le malheur est pour le mari.—Ah! c'est que, répondit-elle en prenant un air sérieux, on souffre toujours des humiliations qu'un mari reçoit.—On en souffre quelquefois, je le veux bien, mais aussi n'en profite-t-on jamais?…—Faublas, vous vous ferez battre… Mais, dites-moi, il faut que vous alliez souper avec le marquis, et vous n'avez pas de robe, et puis comptez-vous me quitter si tôt?—Le plus tard qu'il me sera possible, ma belle maman.—Mais vous pouvez vous habiller ici.» A ces mots elle sonna Justine. «Va, lui dit-elle, chercher une de mes robes, il faut que nous habillions mademoiselle.» Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit soufflet; la marquise ne s'en aperçut pas; je retournai près d'elle.

«Petite maman, êtes-vous bien sûre que votre femme de chambre ne jasera pas?—Oui, mon ami, je lui donnerai, pour se taire, beaucoup plus d'argent qu'on ne lui en donneroit pour parler. Je ne pouvois vous recevoir chez moi; il falloit renoncer au plaisir de vous voir ou me décider à faire une imprudence: mon cher Faublas, je n'ai pas balancé… Charmant enfant! ce n'est pas la première folie que tu me fais faire.» Elle prit ma main qu'elle baisa, et dont elle se couvrit les yeux. «Petite maman, vous ne me voulez plus voir?—Ah! toujours et partout, s'écria-t-elle, ou bien il eût fallu ne te voir jamais.» Ma main, qui tout à l'heure me cachoit ses yeux, maintenant étoit pressée sur son cœur, son cœur ému palpitoit, ses longues paupières se remplissoient de larmes, et sa bouche charmante, approchée de la mienne, demandoit un baiser. Elle en reçut mille, un feu dévorant me brûloit; je crus qu'il étoit partagé, mais mon amante, plus heureuse, plongée dans l'ivresse d'un tendre épanchement, goûtoit les inexprimables douceurs des plaisirs qui viennent de l'âme. Elle refusa des jouissances moins ravissantes, quoique délicieuses. «Ne plus te voir, reprit-elle, ce seroit ne plus exister, et je n'existe que depuis quelques jours. Une imprudence! ajouta-t-elle bientôt en promenant sur tous les objets qui nous environnoient ses regards étonnés; ah! n'en ai-je fait qu'une? ah! combien j'en dois risquer encore, si j'en juge par celles qu'en si peu de temps tu m'as obligée de commettre!—Chère maman, je me permets une question peut-être bien indiscrète, mais vous excitez ma vive curiosité. Chez qui sommes-nous donc ici?» Cette question tira la marquise de l'extase où elle étoit. «Chez qui nous sommes? chez… chez une de mes amies.—Cette amie-là aime…» Mme de B…, tout à fait remise, se hâta de m'interrompre: «Oui, Faublas, elle aime, vous avez dit le mot, elle aime!… C'est l'amour qui a fait ce lieu charmant; c'est pour son amant…—Et pour le vôtre, ma petite maman.—Oui, mon bon ami, elle a bien voulu me prêter ce boudoir pour ce soir.—Cette porte par laquelle vous êtes entrée…?—Donne dans ses appartemens.—Maman, encore une question.—Voyons.—Comment vous portez-vous?» Elle me regarda d'un air étonné et riant. «Oui, continuai-je, plaisanterie à part, vous étiez malade avant-hier… M. de Rosambert…—Ne me parlez pas de lui; M. de Rosambert est un indigne homme, capable de me faire à moi mille noirceurs et à vous mille mensonges. Qu'il vous trouve disposé à le croire, il vous affirmera confidemment qu'il a eu tout l'univers. Encore s'il n'étoit que fat, on pourroit le lui pardonner; mais ses odieux procédés pour moi, quand même je les aurois mérités, seroient toujours inexcusables.—Il est vrai qu'il nous a bien tourmentés avant-hier.—Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Laissons cela cependant… Quand je te vois, mon bon ami, je ne songe plus à ce que j'ai souffert pour toi… Qu'il est bien dans ses habits d'homme!… qu'il est joli!… qu'il est charmant! Mais quel dommage, ajouta-t-elle en se levant d'un air léger, il faut quitter tout cela. Allons, Monsieur de Faublas, faites place à Mlle Duportail.» A ces mots, elle défit d'un coup de main tous les boutons de ma veste. Je me vengeai sur un fichu perfide, que j'avois déjà beaucoup dérangé et que j'enlevai tout à fait. Elle continua l'attaque, je me plaisois à la vengeance; nous ôtions tout sans rien rétablir. Je montrai à la marquise demi-nue l'alcôve fortunée, et cette fois elle s'y laissa conduire.

On grattoit doucement à la porte; c'étoit Justine. Il faut lui rendre justice, pour cette fois elle avoit fait promptement sa commission. Quoique peu décemment vêtu, j'allois, sans y songer, ouvrir à la femme de chambre: la marquise tira un cordon, des rideaux se fermèrent sur nous, la porte s'ouvrit. «Madame, voici tout ce qu'il faut, vous aiderai-je à l'habiller?—Non, Justine, je m'en charge; mais tu la coifferas, je te sonnerai.» Justine sortit; nous nous amusâmes quelque temps encore à contempler les tableaux rians et multipliés que nous offroient les glaces dont nous étions environnés. «Allons, me dit la marquise en m'embrassant, il faut que j'habille ma fille.» Je voulus marquer l'instant de la retraite par une dernière victoire. «Non, mon bon ami, ajouta-t-elle, il ne faut abuser de rien.»

Ma toilette commença; tandis que la marquise s'en occupoit sérieusement, je m'amusois à toute autre chose. «Voyez s'il finira, disoit ma belle maîtresse: allons, songez qu'il faut être sage, vous voilà demoiselle.» J'étois affublé d'un jupon et d'un corset. «Ma petite maman, il faut d'abord que Justine me coiffe, ensuite elle finira de m'habiller.» J'allois sonner. «Qu'il est étourdi! ne voyez-vous pas dans quel état vous m'avez mise? ne faut-il pas que je m'habille aussi?» J'offris mes services à la marquise; je faisois tout de travers. «Petite maman, il faut plus de temps pour réparer que pour détruire.—Oh! oui, je le vois bien; quelle femme de chambre j'ai là! elle est encore plus curieuse que maladroite.»

Enfin nous sonnâmes Justine. «Petite, il faut coiffer cette enfant.—Oui, Madame; mais ne faudra-t-il pas que j'arrange vos cheveux aussi?—Pourquoi donc? suis-je décoiffée?—Madame, il me semble que oui.» La marquise ouvrit une armoire, on y fourra mes habits d'homme. «Demain matin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout cela chez vous.» Dans une autre armoire, plus profonde, se trouvoit une table de toilette, qu'on roula jusqu'à moi, et voilà Justine exerçant ses petits doigts légers.

La marquise, en se plaçant auprès de moi, me dit: «Mademoiselle Duportail, permettez-moi de vous faire ma cour.—Oui, oui, interrompit Justine, en attendant que M. de Faublas vous fasse encore la sienne.—Que dit donc cette écervelée? répondit la marquise.—Elle dit que je vous aime bien.—Dit-elle vrai, Faublas?—En doutez-vous, maman?» Et je lui baisai la main. Cela déplut à Justine, apparemment. «Diables de cheveux! dit-elle en donnant un coup de peigne vigoureux, comme ils sont mêlés!—Aïe!… Justine, tu me fais mal!—Ne faites pas attention, Monsieur; songez à votre affaire, madame vous parle.—Petite, je ne dis mot, je regarde Mlle Duportail. Tu la fais bien jolie!—C'est pour qu'elle plaise davantage à Madame.—Petite, je crois qu'au fond cela t'amuse; Mlle Duportail ne te déplaît pas?—Madame, j'aime encore mieux M. de Faublas.—Elle est de bonne foi, au moins.—De très bonne foi, Madame, demandez-lui plutôt à lui-même.—Moi! Justine, je n'en sais rien.—Vous mentez, Monsieur!—Comment! je mens?—Oui, Monsieur, vous savez bien que, quand il faut faire quelque chose pour vous, je suis toujours prête… Madame m'envoie chez vous, zest, je pars.—Oui, interrompit la marquise, mais tu ne reviens pas.—Madame, aujourd'hui ce n'est pas ma faute, il m'a fait attendre (ici Justine me chatouilla doucement le col, en tournant une boucle).—C'est qu'il n'est pas pressé quand il faut venir me voir!—Ah! petite maman, je ne suis heureux qu'auprès de vous.» J'embrassai la marquise qui faisoit mine de s'en défendre. Justine trouva le badinage trop long, elle me pinça rudement: la douleur m'arracha un cri. «Prenez donc garde à ce que vous faites, dit la marquise à Justine avec un peu d'humeur.—Mais, Madame, aussi, il ne peut pas se tenir un moment tranquille!»

Il y eut quelques instans de silence. Ma belle maîtresse avoit une de mes mains dans les siennes, l'espiègle soubrette occupa l'autre en me faisant tenir un bout du ruban qui devoit nouer mes cheveux, et, saisissant le moment, elle m'appliqua un peu de pommade sur la figure. «Justine! lui dis-je.—Petite! dit la marquise.—Madame, je n'emploie qu'une main, que ne se défend-il avec l'autre?» et puis, feignant que la houppe lui étoit échappée, elle me jeta de la poudre sur les yeux. «Petite! vous êtes bien folle!… je ne vous enverrai plus chez lui.—Bon! Madame, est-ce qu'il est dangereux? je n'ai pas peur de lui.—Mais, Justine, c'est que tu ne sais pas comme il est vif!—Oh! que si, Madame.—Tu le sais, petite?—Oui, Madame. Madame se souvient du soir qu'elle a couché chez nous, cette belle demoiselle?—Eh bien?—J'ai offert de la déshabiller, madame n'a pas voulu.—Sans doute, elle avoit un air si modeste, si timide! qui n'en auroit été la dupe? Je ne sais pas comment j'ai pu lui pardonner.—C'est que madame est si bonne!… Madame, je disois donc que vous n'aviez pas voulu. Mlle Duportail se déshabilloit derrière les rideaux, je passai par hasard près d'elle au moment où, ayant ôté son dernier jupon, elle s'élançoit dans le lit.—Enfin?—Enfin, Madame, cette drôle de demoiselle sauta si vite, si singulièrement, que…—Eh bien! achève donc, dis-je à Justine.—Ah! mais je n'ose.—Finis donc, dit la marquise, en se cachant le visage avec son éventail.—Elle sauta si singulièrement et avec si peu de précaution que je m'aperçus…—Quoi, Justine? interrompit la marquise d'un ton presque sérieux, vous aperçûtes?…—Que c'étoit un jeune homme; oui, Madame.—Comment! et vous ne m'avez pas avertie?—Bon, Madame! et le pouvois-je? vos femmes dans votre appartement! le marquis près d'y entrer! cela auroit fait un beau vacarme!… et puis madame le savoit peut-être.» A ces derniers mots la marquise pâlit. «Vous me manquez, Mademoiselle; sachez que, si je veux bien m'oublier, je ne veux pas qu'on s'oublie!» Le ton dont ces paroles furent prononcées fit trembler la pauvre Justine; elle s'excusa de son mieux. «Madame, je plaisantois.—Je le crois, Mademoiselle; si je pensois que vous eussiez parlé sérieusement, je vous chasserois dès ce soir.» Justine se mit à pleurer. Je tâchai d'apaiser la marquise. «Convenez, me dit celle-ci, qu'elle m'a dit une impertinence!… Comment! oser supposer, oser me dire en face, et devant vous, que je savois…?» Elle rougit beaucoup, me prit la main et me la serra doucement. «Mon cher Faublas, mon bon ami, vous savez comment tout cela s'est passé! vous savez si ma foiblesse est excusable! votre déguisement trompe tout le monde. Je vois au bal une jeune demoiselle jolie, pleine d'esprit, pour qui je me sens beaucoup d'inclination; elle soupe chez moi, elle y couche; tout le monde se retire,… l'aimable demoiselle est dans mon lit, à côté de moi… Il se trouve que c'est un charmant jeune homme!… Jusqu'ici le hasard, ou plutôt l'amour, a tout fait. Après cela j'ai sans doute été bien foible; mais quelle femme à ma place auroit résisté? Le lendemain je m'applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui l'assure. Faublas, vous connoissez le marquis, on m'a mariée malgré moi, on m'a sacrifiée; quelle femme excusera-t-on, si l'on me juge à la rigueur?» Je vis la marquise près de pleurer; j'essayai de la consoler par le baiser le plus tendre, je voulus parler. «Un moment, me dit-elle, un moment, mon ami. Le lendemain je confie à mademoiselle mon étonnante aventure, je lui dis tout, tout, Faublas!… elle a le secret de ma vie, mon secret le plus cher! Elle paroît me plaindre, m'aimer, point du tout; elle abuse de ma confiance, elle suppose une horreur, elle me dit en face…»

Justine fondoit en larmes; elle tomba aux genoux de sa maîtresse, elle lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes, car j'étois vivement ému. La marquise fut attendrie. «Allez, dit-elle, allez; je vous pardonne, Justine, oui, je vous pardonne.» Justine baisa la main de sa maîtresse et s'excusa de nouveau. «C'est assez, lui répondit-on, c'est assez; je suis calmée, je suis contente. Relevez-vous, Justine, et n'oubliez jamais que, si votre maîtresse a des foiblesses, il ne faut pas lui supposer des vices; que, loin de chercher à la trouver plus coupable, vous devez l'excuser ou la plaindre; et qu'enfin vous ne pouvez, sans vous rendre indigne de ses bontés, lui manquer de fidélité et de respect. Allons, petite, ajouta-t-elle avec beaucoup de douceur, ne pleure plus, relève-toi; je te dis que je te pardonne, finis cette coiffure, et qu'il ne soit plus question de cela.»

Justine reprit son ouvrage en me lorgnant d'un air confus. La marquise me regardoit languissamment, nous gardions tous trois le silence, ma toilette n'en alla que plus vite, j'eus deux femmes de chambre au lieu d'une. Il étoit neuf heures, il fallut se séparer, nous nous donnâmes le baiser d'adieu. «Allez, friponne, me dit la marquise, et ménagez mon mari; demain je vous donnerai de mes nouvelles.» Je descendis, un fiacre étoit à la porte; comme j'y montois, deux jeunes gens passèrent, ils me regardèrent de très près, et se permirent quelques plaisanteries plus grossières que galantes. J'en fus surpris: la maison d'où je sortois pouvoit-elle être suspecte? c'étoit celle d'une amie de la marquise. Ma mise n'étoit pas non plus celle d'une fille! Pourquoi donc ces messieurs s'égayoient-ils sur mon compte? C'est qu'apparemment il leur avoit paru étrange de voir une femme bien parée et sans domestiques monter seule dans un fiacre à neuf heures du soir.