A mesure que mon phaéton avançoit, mes réflexions prirent un autre cours et changèrent d'objet. J'étois seul, je pensai à ma Sophie. Je ne lui avois fait dans la matinée qu'une courte visite; dans la soirée je ne donnois qu'un moment à son souvenir; mais, si le lecteur veut m'excuser, qu'il songe aux doux plaisirs que vient de m'offrir une femme charmante, voluptueuse et belle; qu'il sache que Justine a la plus jolie petite figure chiffonnée; qu'il se souvienne surtout que Faublas commence son noviciat et n'a guère que seize ans.
J'arrivai chez M. Duportail. Le marquis, en me faisant de profondes révérences, commença par me demander si j'avois vu sa femme. Répondre non, c'étoit bien mentir, il fallut m'y déterminer pourtant. «Non, Monsieur le marquis…—Je le savois bien! j'en étois sûr!» M. Duportail l'interrompit. «Ma fille, vous vous êtes fait longtemps attendre; nous allons nous mettre à table.—Sans mon frère?—Il m'a fait dire qu'il soupoit en ville.—Comment! la veille de mon départ!—Belle demoiselle, vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère.—Monsieur, je crois l'avoir dit à madame la marquise.—Elle ne m'en a pas parlé.—Bon!—Je vous donne ma parole d'honneur qu'elle ne m'en a pas parlé!—Monsieur, je vous crois.—Ah! c'est que cela tire à conséquence! Monsieur votre père croiroit que je fais le connoisseur, et que je ne le suis pas.—Comment donc?—Comment, Mademoiselle? vous ne croiriez jamais ce qui m'est arrivé! En entrant ici, j'ai reconnu monsieur votre frère, que je n'avois jamais vu.—Oh! bah!—Demandez à monsieur votre père.—A la bonne heure, Monsieur, vous l'avez reconnu; mais madame la marquise…—Ne m'en a pas parlé, je vous le jure.—Bon!—Je vous en donne ma parole d'honneur.—C'est donc M. de Rosambert?—Il ne m'en a pas parlé non plus.—Je crois pourtant l'avoir entendu vous dire à peu près…—Pas un mot qui ressemble à cela, je vous le proteste.» Et le marquis se fâchoit presque. «C'est donc moi qui me suis trompée! en ce cas, Monsieur, il faut que vous soyez grand physionomiste.—Oh! ça, c'est vrai, répondit-il avec une joie extrême, personne ne se connoît en physionomie comme moi.»
M. Duportail s'amusoit de la conversation, et de peur qu'elle ne finît trop tôt: «Il faut convenir aussi, dit-il au marquis, qu'il y a un air de famille.—J'en conviens, répliqua celui-ci, j'en conviens; mais c'est justement cet air de famille qu'il faut saisir, qu'il faut distinguer dans les traits; c'est là ce qui constitue les vrais connoisseurs! Entre père, mère, frères et sœurs, il y a toujours un air de famille.—Toujours, m'écriai-je, toujours! vous croyez, Monsieur?—Si je le crois? mais j'en suis sûr. Quelquefois cet air-là est enveloppé dans le maintien, dans les manières, dans les regards,… enveloppé, vous dis-je, enveloppé de sorte qu'il n'est pas aisé de l'apercevoir. Eh bien! un homme habile le cherche,… le débrouille… Vous concevez?—De sorte que, si, après m'avoir vue, mais avant d'avoir vu mon père, mon père que voici, vous l'aviez par hasard rencontré au milieu de vingt personnes…?—Lui? dans mille je l'aurois reconnu!» M. Duportail et moi nous nous mîmes à rire. Le marquis se leva, quitta la table, alla à M. Duportail, lui prit la tête d'une main, et, promenant un doigt sur le visage de mon prétendu père: «Ne riez donc pas, Monsieur, ne riez donc pas. Tenez, Mademoiselle, voyez-vous ce trait-là, qui prend ici, qui passe par là, qui revient ensuite…? Revient-il?… non, il ne revient pas; il reste là. Eh bien! tenez (il venoit à moi).—Monsieur, je ne veux pas qu'on me touche. (Il s'arrêta et promena son doigt, mais sans le poser sur mon visage.)—Eh bien! Mademoiselle, ce même trait, le voilà, là, ici, et encore là,… là; voyez-vous?—Eh! Monsieur, comment voulez-vous que je voie?—Vous riez!… il ne faut pas rire, cela est sérieux… Vous voyez bien, vous, Monsieur?—Très bien.—Outre cela, Monsieur, il y a dans l'ensemble,… dans la configuration du corps, certaines nuances… de ressemblance,… certains rapports secrets,… occultes…—Occultes! répétai-je, occultes!—Oui, oui, occultes. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'occultes? cela n'est pas étonnant, une demoiselle… Je disois donc, Monsieur, qu'il y a des ressemblances occultes… Non, ce n'est pas ressemblances que j'avois dit, c'est un autre mot… plus… là… mieux… Ah! dame, je ne sais plus où j'en étois, on m'a interrompu.—Monsieur, vous aviez dit des rapports occultes.—Ah! oui, des rapports! des rapports! et je vais vous faire concevoir cela à vous, Monsieur, qui êtes raisonnable.—Comment! Monsieur le marquis, vous m'injuriez, je crois!—Non, ma belle demoiselle, vous ne pouvez pas savoir tout ce que monsieur votre père sait.—Ah! dans ce sens-là…—Oui, dans ce sens-là, ma belle demoiselle; mais, de grâce, laissez-moi expliquer à monsieur… Monsieur, les pères et les mères, dans la… procréation des individus, font des êtres qui ressemblent,… qui ont des rapports occultes avec les êtres qui les ont procréés, parce que la mère, de son côté, et le père, du sien…—Chut! chut! je vous entends, interrompit M. Duportail.—Oh! elle ne comprend pas cela, répondit le marquis, elle est trop jeune… Cela est pourtant clair, ce que je vous explique; mais cela est clair pour vous. Ces choses-là, Monsieur, sont physiques; elles ont été physiquement prouvées par des… par de grands physiciens, qui entendoient très bien ces parties-là.
—Monsieur le marquis, pourquoi donc parler bas?—J'ai fini, Mademoiselle, j'ai fini; monsieur votre père est au fait.—Vous vous connoissez en physionomie, Monsieur le marquis; mais vous connoissez-vous aussi en étoffes? Que dites-vous de cette robe-là?—Elle est très jolie, très jolie. Je crois que la marquise en a une pareille,… oui, toute pareille.—De la même étoffe, de la même couleur?—De la même étoffe, je ne sais pas; mais, pour la couleur, c'est absolument la même: elle est très jolie, elle vous va au mieux.» Il partit de là pour me faire des complimens à sa manière, tandis que M. Duportail, devinant à qui la robe appartenoit, me regardoit d'un air mécontent, et sembloit me reprocher d'avoir sitôt oublié la parole que je lui avois donnée.
Nous sortions de table, quand mon véritable père, M. de Faublas, qui m'avoit promis de me venir chercher, arriva. Son étonnement fut extrême de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti et le marquis de B… «Encore? dit-il en me regardant d'un air sévère; et vous, Monsieur Duportail, vous avez la bonté…—Eh! bonsoir, mon ami, ne reconnoissez-vous pas M. le marquis de B…? Il m'a fait l'honneur de me venir demander à souper pour faire ses adieux à ma fille qui part demain.—Qui part demain? répliqua le baron en saluant froidement le marquis.—Oui, mon ami, elle retourne à son couvent; ne le savez-vous pas?—Eh! non, dit le baron avec impatience, eh! non, je ne le sais pas.—Eh bien, mon ami, je vous le dis, elle part.—Oui, Monsieur, interrompit le marquis en s'adressant à mon père, elle part; j'en ai bien du chagrin, et ma femme en sera très fâchée.—Et moi, Monsieur, répondit le baron, j'en suis bien aise. Il est temps que cela finisse», ajouta-t-il en me regardant. M. Duportail craignit qu'il ne s'emportât; il le tira à part. «Qu'est-ce donc que cet homme-là? me dit alors le marquis; ne l'ai-je pas vu ici l'autre jour?—Justement.—Je l'ai reconnu tout d'un coup; quand une fois j'ai vu une figure, elle est là. Mais cet homme-là me déplaît, il a toujours l'air fâché. Est-ce un de vos parens?—Point du tout.—Oh! je l'aurois gagé qu'il n'étoit point de la famille; il n'y a pas entre vos figures la moindre ressemblance: la vôtre est toujours gaie, la sienne est toujours sombre, à moins qu'un ris platonique, non, sartonique… est-ce sartonique ou sard… enfin vous comprenez: je veux dire que, lorsqu'il ne vous regarde pas de travers, cet homme-là, il vous rit au nez.—Ne faites pas attention à cela, c'est un philosophe.—Un philosophe? reprit le marquis d'un air effrayé, je ne m'étonne plus. Un philosophe! ah! je m'en vais.» M. Duportail et le baron s'entretenoient ensemble et nous tournoient le dos. Le marquis alla dire adieu à M. Duportail. «Ne vous dérangez pas, dit-il au baron qui se retourna pour le saluer; Monsieur, ne vous dérangez pas, je n'aime pas les philosophes, moi, et je suis fort aise que vous ne soyez pas de la famille; un philosophe! un philosophe!» répéta-t-il en s'enfuyant.
Quand il fut parti, mon père et M. Duportail recommencèrent à causer tout bas. Je m'endormis au coin du feu, un songe heureux me présenta l'image de ma Sophie. «Faublas, cria le baron, allons-nous-en.—Voir ma jolie cousine? lui dis-je encore tout étourdi.—Sa jolie cousine! voyez s'il ne dort pas tout debout.» M. Duportail rioit, il me dit: «Allez-vous-en, mon ami, allez dormir chez vous, je crois que vous en avez besoin; nous nous reverrons: je vous dois encore des reproches et le récit de mes malheurs; nous nous reverrons.»
En rentrant, je demandai M. Person; il venoit de se coucher; j'en fis autant, et je fis bien: jamais on ne dormit plus profondément aux harangues fraternelles de nos francs-maçons, aux lectures publiques du musée moderne, aux rares plaidoyers des D…, des D…, des D… L…, et de tant d'autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.
A mon réveil, je sonnai Jasmin pour le prévenir qu'on me rapporteroit dans la matinée mes habits que j'avois laissés la veille chez un ami. Ensuite je fis appeler M. Person; je lui demandai comment se portoient Adélaïde et Mlle de Pontis. «Vous les avez vues hier, me répondit-il.—Et vous aussi, Monsieur Person, vous les avez vues, et même vous leur avez dit que j'avois fait une connoissance au bal.—Eh bien! Monsieur, quel mal?—Et quelle nécessité, Monsieur? Dites à ma sœur vos secrets, à la bonne heure; mais les miens, je vous prie de les respecter.—En vérité, Monsieur, vous le prenez sur un ton,… depuis quelques jours on ne vous reconnoît plus… Je me plaindrai à monsieur votre père.—Et moi, Monsieur, à ma sœur. (Je le vis pâlir.) Croyez-moi, soyons bons amis; mon père désire que je sorte avec vous; eh bien, finissez votre toilette, et allons au couvent.»
Nous partions, quand Rosambert arriva. Dès qu'il sut où nous allions, il me pria de lui permettre de nous accompagner. «Depuis quatre mois, me dit-il, vous m'avez promis de me faire connoître votre aimable sœur.—Rosambert, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une demoiselle que vous serez forcé d'estimer.—Mon ami, distinguons: je suis très convaincu que Mlle de Faublas est dans le cas de l'exception, mais je rétorquerai sur vous le terrible argument dont vous êtes armé contre moi: une exception ne détruit pas la règle, elle la prouve.—Tout comme il vous plaira; je vous préviens que vous allez voir une demoiselle de quatorze ans et demi, innocente, ingénue jusqu'à la simplicité: cependant elle est aussi grande qu'on peut l'être à son âge, et elle ne manque ni d'esprit ni d'éducation.»
Person fut plus heureux que moi: ma sœur vint au parloir, ma Sophie n'y vint pas. Après les révérences et les complimens d'usage, après quelques minutes d'une conversation générale, je ne pus dissimuler mon inquiétude. «Adélaïde, dites-moi donc ce qu'a ma jolie cousine?—Oh! mon frère, il faut que son mal soit bien amer, car elle le cache et elle s'en occupe toute la journée. Je ne reconnois plus ma bonne amie; autrefois elle étoit étourdie, gaie, folle, comme moi; maintenant je la vois triste, rêveuse, inquiète. Nous la trouvons toujours presque aussi douce, aussi caressante; mais elle est rarement avec nous. Dans nos heures de récréation, elle jouoit, elle couroit au jardin avec nos compagnes; à présent, mon frère, elle cherche un petit coin pour s'y promener toute seule. Oh! elle est malade! elle est vraiment malade! elle mange peu, elle ne dort pas, elle ne rit plus; et moi, mon frère, et moi, qu'elle aimoit tant, elle a l'air de me craindre! oui, en vérité, je l'ai remarqué, elle fuit tout le monde; mais c'est moi surtout qu'elle évite! Hier je la vois entrer dans une petite allée couverte au bout du jardin; j'arrive à pas de loup, je la trouve s'essuyant les yeux. «Ma bonne amie, dis-moi donc où tu as mal…» Elle me regarde d'un air… d'un air… mais c'est que je n'ai vu personne avoir cet air-là… Enfin elle me répond: «Adélaïde, tu ne le devines pas! ah! que tu es heureuse! mais que je suis à plaindre!» Et puis elle rougit, elle soupire, elle pleure. Je tâche de la consoler; plus je lui parle, plus elle se chagrine. Je l'embrasse, elle me fixe longtemps et paroît tranquille; tout d'un coup elle met sa main sur mes yeux, et elle me dit: «Adélaïde, cache ton visage! oh! cache-le! il est trop… il me fait mal! Laisse-moi, va-t'en un moment, laisse-moi seule»; et elle se remet à pleurer. Moi qui vois que son mal augmente, je lui dis: «Sophie…»