A ce nom de Sophie, Rosambert se pencha à mon oreille: «La jolie cousine, c'est Sophie; c'est cette Sophie que j'ai blasphémée! ah! pardon.» Ma sœur reprit.
«Je lui dis: «Sophie, attends un moment, je vais chercher ta gouvernante…» Alors elle se remet, elle s'essuie les yeux, elle me prie de ne rien dire: je suis obligée de le lui promettre. Mais au fond cela n'est pas raisonnable: vouloir être malade, et ne pas vouloir que sa gouvernante le sache!—Ma chère Adélaïde, pourquoi n'est-elle pas venue au parloir avec vous aujourd'hui?—C'est qu'elle est si distraite! si préoccupée! elle vous aimoit presque autant que moi autrefois…—Et maintenant?—Je crois qu'elle ne vous aime plus. Tout à l'heure je lui ai dit que vous étiez là… «Le jeune cousin!» s'est-elle écriée d'un air content; elle venoit, elle s'est arrêtée. «Non, je n'irai pas, m'a-t-elle dit, je ne veux pas, je ne peux pas,… dites-lui de ma part que…» Elle paroissoit chercher, j'attendois qu'elle s'expliquât. «Mon Dieu! ne savez-vous pas ce qu'il faut lui dire? a-t-elle ajouté avec un peu d'humeur,… ce qu'on dit en pareil cas! les complimens d'usage!» Et elle m'a quittée assez brusquement.»
Je m'enivrois du plaisir d'entendre ma sœur ingénue me peindre avec l'innocence d'un enfant les tendres agitations, les douces peines de Sophie. Rosambert, encore plus étonné que je n'étois ravi, prêtoit une oreille attentive, et le petit M. Person, nous regardant tous trois, paroissoit en même temps inquiet et charmé.
«Adélaïde, vous croyez donc que Sophie ne m'aime plus?—Mon frère, j'en suis presque sûre; tout ce qui se rapporte à vous lui donne de l'humeur, et moi j'en suis quelquefois la victime.—Comment?—Oui; l'autre jour, monsieur que voilà (montrant M. Person) nous apprit que vous aviez passé la nuit tout entière chez Mme la marquise de B…; eh bien, quand monsieur fut parti, dès que nous fûmes seules, Sophie me dit d'un ton très sérieux: «Votre frère n'a pas couché à l'hôtel! il n'est pas rangé, votre frère! cela n'est pas bien…» Votre frère! elle me tutoie ordinairement. Votre frère! Quand même vous seriez dérangé, Faublas, doit-elle se fâcher contre moi? Votre frère!… Le jour d'après, je crois, vous avez été au bal masqué. M. Person nous l'est venu dire: car il nous dit tout, M. Person. Dès que nous avons été seules, Sophie m'a dit: «Votre frère s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!—Point du tout, lui ai-je répondu, on ne s'ennuie point avec sa bonne amie.—Ah! oui, a-t-elle répliqué, ah! oui, avec sa bonne amie, cela est vrai.» Cependant, mon frère, voyez cette singularité; un moment après elle a répété tristement: «Il s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!…» Nous nous ennuyons! eh mais, quand cela seroit vrai, cela n'est pas poli, elle ne doit pas le dire!… Oh! si elle n'étoit pas malade, je lui en voudrois beaucoup. Je me rappelle encore un trait: hier vous nous avez dit que Mme de B… étoit jolie. Le soir j'ai poursuivi Sophie, et je l'ai forcée de se promener avec moi. «Votre frère, m'a-t-elle dit, car à présent c'est toujours votre frère,… il trouve cette marquise jolie, il est sans doute amoureux d'elle!» J'ai répondu: «Ma bonne amie, cela ne se peut pas, cette Mme de B… est mariée.» Elle m'a pris la main, et elle m'a dit: «Adélaïde, ah! que tu es heureuse!» Il y avoit dans son regard, dans son sourire, du dédain, de la pitié. Est-ce honnête cela?… ah! que tu es heureuse!… eh mais, sûrement, je suis heureuse, je me porte bien, moi!
—Mais, Adélaïde, tout ce que vous me dites là ne prouve pas que ma jolie cousine ne m'aime plus: elle peut être un peu fâchée; mais tous les jours on boude les gens qu'on aime.—Oh! sans doute, s'il n'y avoit que cela.—Et qu'y a-t-il donc encore?—Eh bien, autrefois elle m'entretenoit sans cesse de vous, elle étoit joyeuse de vous voir; à présent elle me parle encore de mon frère, mais c'est si rarement et d'un ton toujours si sérieux! Hier, ne l'avez-vous pas remarqué? elle n'a pas dit un mot, pas un seul mot, pendant que vous étiez là. Allez, allez, mon frère, quand on aime les gens, on leur parle, je vous assure que ma bonne amie ne vous aime plus.»
Ici Rosambert se mêla de la conversation, qui changea d'objet. On parla danse, musique, histoire et géographie. Ma sœur, qui venoit de causer comme une fille de dix ans, raisonna alors comme une femme de vingt. Le comte, à chaque instant plus surpris, sembloit ne pas s'apercevoir que les heures s'écouloient, quoique M. Person eût pris la peine de l'en avertir plusieurs fois. Enfin le son d'une cloche qui appeloit les pensionnaires au réfectoire nous obligea de nous retirer.
«Je vous avoue, me dit le comte, que j'ai peine à croire ce que j'ai vu. Comment peut-on allier l'ignorance et le savoir, la modestie et la beauté, l'ingénuité de l'enfance et la raison de l'âge mûr? enfin, permettez-moi de le dire, une innocence aussi extrême avec un physique aussi précoce? Je croyois cette réunion impossible; mon ami, votre sœur est le chef-d'œuvre de la nature et de l'éducation.—Rosambert, ce chef-d'œuvre est le fruit de quatorze ans de soins et de bonheur; il fut produit par le concours le plus rare des circonstances les plus heureuses. Le baron de Faublas a d'abord reconnu que l'éducation d'une fille étoit pour un militaire un fardeau trop pesant: ma mère, que nos regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mère s'est trouvée digne d'en être chargée. Le hasard aussi l'a bien secondée: il s'est rencontré pour sa fille des domestiques qui obéissoient et ne raisonnoient pas; une gouvernante qui ne contoit pas d'histoires galantes et ne lisoit pas de romans; des maîtres qui ne s'occupoient avec leur élève que de sa leçon; une société de gens attentifs qui ne se permettoient jamais un geste suspect, un mot équivoque; et, ce qui n'est pas le moins essentiel et le plus commun, un directeur qui, dans son confessionnal, écoutoit et ne questionnoit pas. Enfin, mon ami, il n'y a pas six mois qu'Adélaïde est au couvent.—Six mois! Ah! dans un espace de temps beaucoup plus court, combien de demoiselles qu'on dit bien élevées acquièrent là de grandes lumières, et reçoivent même certaines leçons qui avancent beaucoup une jeune fille!—C'est ici, Rosambert, qu'il faut encore admirer le bonheur d'Adélaïde! Vive, folâtre, enjouée avec toutes ses compagnes, elle n'en a distingué qu'une, une aussi délicate, aussi honnête, aussi sage qu'elle,… une un peu plus éclairée peut-être, parce que depuis quelque temps l'amour…—Je vous entends, c'est la jolie cousine.—Oui, mon ami. Sophie, non moins vertueuse qu'Adélaïde, quoique sensible un peu plus tôt, Sophie est devenue l'unique amie de ma sœur. Ces deux cœurs si purs se sont pour ainsi dire sentis attirés, confondus. Adélaïde, privée de sa mère, n'a plus pensé, n'a plus vécu que par Sophie; leur amitié, aussi délicate que vive, les a sauvées des dangers dont vous me parlez et auxquels je conçois que doivent être exposées, dans l'enceinte où elles se trouvent rassemblées, pressées, pour ainsi dire, tant de jeunes filles ardentes, inquiètes, curieuses, que le temps, l'heure, les lieux, invitent continuellement à des liaisons qui, devenant très intimes, peuvent bien n'être pas toujours désintéressées. Depuis quelque temps, j'ai troublé l'union des deux amies; il m'est permis de croire que je suis devenu l'heureux objet des plus chères affections de ma jolie cousine. Adélaïde, à qui l'amour (je regardois M. Person) n'a pas encore montré son vainqueur, a porté sur Sophie sa sensibilité tout entière, et l'amertume de ses plaintes nous a prouvé l'excès de son amitié…—Et vous a assuré en même temps de votre bonheur. En vérité, Faublas, je vous félicite si Sophie est aussi aimable, aussi belle qu'Adélaïde.—Plus belle, mon ami, plus belle encore!—Cela me paroît difficile.—Oh! plus belle!… Vous la verrez. Plus belle! imaginez…—Chut! chut! doucement; comme il s'échauffe!… Dites-moi donc, l'homme à sentimens! puisque vous aviez une si charmante maîtresse, pourquoi m'avez-vous soufflé la mienne? Puisque M. de Faublas aimoit tant le parloir, pourquoi Mlle Duportail a-t-elle couché chez la marquise? Comment donc arrangez vous tout cela?—Mais, Rosambert, cela n'est pas difficile…—Ni désagréable, je le conçois.—Vous riez! écoutez donc, mon ami. Vous savez comment les choses se sont passées entre la marquise et moi.—Oui, oui, à peu près.—Mais, rieur éternel, écoutez-moi. Élevé à peu près comme ma sœur, je n'étois guère moins ignorant qu'elle il y a huit jours. Je n'ai pas pris Mme de B…: c'est elle qui s'est donnée,… je suis excusable.—Allons, passe pour le bal paré; mais, au moins, vous étiez le maître de ne pas retourner chez elle. Le bal masqué! hem! qu'en dites-vous?—Je dis qu'on m'y avoit attiré… Je n'ai guère que seize ans, moi! mes sens sont neufs.—Ah! Sophie, pauvre Sophie!—Ne la plaignez pas, je l'adore! Mais, Rosambert, je sais bien qu'il n'y a que des nœuds légitimes qui puissent m'assurer sa possession.—Cela doit être au moins.—Eh bien, en attendant que l'hymen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie…—C'est ce que l'on saura par la suite.—Cependant mon célibat me paroîtra dur.—Je le crois!—Ma vivacité m'emportera quelquefois.—Sans doute.—Je ferai peut-être quelque infidélité à ma jolie cousine…—Cela est plus que probable.—Mais, dès qu'un heureux mariage…—Ah! oui.—Alors, ma Sophie, je n'aimerai que toi…—Cela n'est pas si sûr.—Je t'aimerai toute ma vie.—Celui-là me paroît fort!»
Rosambert me quitta. Jasmin, à qui je demandai, en rentrant, si l'on avoit rapporté mes habits, me dit qu'il n'avoit vu personne; j'attendis jusqu'au soir le commissionnaire, qui ne vint pas. J'étois inquiet, parce que j'avois laissé dans mes poches un portefeuille qui contenoit deux lettres: l'une m'avoit été envoyée de province par un vieux domestique de mon père; le bonhomme me souhaitoit une bonne année. J'aurois été fâché de perdre l'autre: c'étoit celle que la marquise m'avoit écrite quelques jours auparavant; elle étoit, comme on sait, adressée à Mlle Duportail, et je voulois la conserver.
Les habits me furent rapportés le lendemain matin; mais je cherchai vainement dans les poches, le portefeuille ne s'y trouvoit plus. Mme Dutour vint me faire oublier mon inquiétude en me remettant une lettre de la marquise. J'ouvris avec empressement, je lus:
Ce soir, mon bon ami, à sept heures précises, trouvez-vous à la porte de mon hôtel; vous pourrez suivre avec assurance la personne qui, après avoir soulevé le chapeau dont vous vous serez couvert les yeux, vous nommera l'Adonis. Je ne puis vous en écrire davantage, depuis le matin je suis obsédée; on me fatigue des détails de la science physionomique; ce n'est pas celle-là que je me soucie d'approfondir. O mon ami, vous possédez si bien l'art de plaire que, quand on vous connoît, on ne sait plus qu'aimer, on ne veut plus savoir que cela.