L'OTTOMANE

Cette lettre étoit si flatteuse, l'invitation qu'elle contenoit étoit si séduisante, que je ne balançai pas. J'assurai la Dutour que je ne manquerois pas de me rendre au lieu indiqué. Cependant, quand la messagère fut partie, je sentis quelque irrésolution. Ne devois-je pas désormais, uniquement occupé de Sophie, éviter toute occasion de revoir sa trop dangereuse rivale?… Mais pourquoi m'imposerois-je cette loi cruelle sans nécessité? Avois-je déclaré mon amour à Sophie? Sophie m'avoit-elle avoué le sien? avoit-elle acquis le droit d'exiger de moi ce sacrifice? D'ailleurs, à le bien prendre, ce que j'allois faire ne pouvoit pas s'appeler une infidélité! je ne m'embarquois pas dans une intrigue nouvelle! Puisque j'avois passé la nuit avec la marquise, puisque je l'avois revue depuis dans ce galant boudoir, quel inconvénient de lui faire encore une visite? Cela ne faisoit jamais que trois rendez-vous au lieu de deux; le crime étoit-il dans le nombre? Et puis ma jolie cousine ne seroit pas instruite de celui-là… Enfin, ma parole étoit engagée! le lecteur voit bien que je ne pouvois me dispenser d'aller à ce rendez-vous.

Je ne me fis pas attendre; Justine aussi ne me laissa pas morfondre à la porte, elle souleva mon chapeau. «Venez, bel Adonis.» Je la suivis à petits pas. Cependant le suisse, quoique à demi ivre, entendit quelque bruit et demanda qui c'étoit. «C'est moi! c'est moi! répondit Justine.—Oui, reprit l'autre, c'est vous! mais ce jeune gaillard?—Eh bien, c'est mon cousin.» Le suisse étoit en gaieté, il se mit à fredonner: «Voilà mon cousin l'Allure, mon cousin, voilà mon cousin l'Allure.»

Cependant Justine me conduisoit au fond de la cour; nous enfilâmes un escalier dérobé; on conçoit que la jolie soubrette fut embrassée plusieurs fois avant que nous fussions au premier étage. Alors elle me fit signe d'être plus sage et m'ouvrit une petite porte, je me trouvai dans le boudoir de la marquise. «Entrez, me dit Justine, entrez dans la chambre à coucher, vous seriez mal ici»; elle sortit, et ferma la porte sur elle.

J'entrai dans la chambre à coucher; ma belle maîtresse vint à moi. «Ah! maman, c'est donc ici que pour la seconde fois…» Elle m'interrompit: «Mon Dieu! je crois entendre le marquis! le voilà revenu pour toute la soirée! sauvez-vous, partez!» D'un saut je regagnai le boudoir; mais je ne songeai pas à tirer sur moi la porte de la chambre à coucher, elle resta entr'ouverte; et, pour comble de malheur, cette étourdie de Justine avoit fermé à double tour l'autre porte qui conduisoit à l'escalier dérobé. La marquise, qui ne pouvoit deviner que la retraite me fût fermée, s'étoit assise tranquillement. Déjà le marquis étoit entré dans son appartement et s'y promenoit d'un air effaré. Je tremblois qu'il ne m'aperçût dans le boudoir, il n'y avoit pas moyen d'en sortir: comment faire? Je me jetai sous l'ottomane, et dans une situation très incommode j'entendis une conversation fort singulière, qui eut un dénouement plus singulier encore.

«Vous voilà de retour de bonne heure, Monsieur?—Oui, Madame.—Je ne vous attendois pas sitôt.—Cela se peut bien, Madame.—Vous paroissez agité, Monsieur, qu'avez-vous donc?—Ce que j'ai, Madame, ce que j'ai!… j'ai que… je suis furieux.—Modérez-vous, Monsieur… Peut-on savoir…?—J'ai que… il n'y a plus de mœurs nulle part… les femmes!…—Monsieur, la remarque est honnête, et l'application heureuse!—Madame, c'est que je n'aime pas qu'on me joue!… et, quand on me joue, je m'en aperçois bien vite!—Comment! Monsieur, des reproches! des injures! cela s'adresseroit-il… Vous vous expliquerez sans doute?—Oui, Madame, je m'expliquerai, et vous allez être convaincue.—Convaincue!… de quoi, Monsieur?—De quoi? de quoi? un moment donc, Madame, vous ne me laissez pas le temps de respirer!… Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, couché avec vous Mlle Duportail?» La marquise avec fermeté: «Eh bien, Monsieur?—Eh bien, Madame, savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?—Je le sais… comme vous, Monsieur; elle m'a été présentée par M. de Rosambert; son père est un honnête gentilhomme, chez qui vous avez soupé encore avant-hier.—Il ne s'agit pas de cela, Madame. Savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?—Je vous le répète, Monsieur, je sais comme vous que Mlle Duportail est une fille bien née, bien élevée, fort aimable.—Il ne s'agit pas de cela, Madame.—Eh! Monsieur, de quoi s'agit-il donc? avez-vous juré de pousser ma patience à bout?—Un moment donc, Madame. Mlle Duportail n'est point une fille…» La marquise très vivement: «N'est point une fille!…—N'est point une fille bien née, Madame; c'est une fille d'une espèce… de ces filles qui… là… vous m'entendez?—Je vous assure que non, Monsieur.—Je m'explique pourtant bien; c'est une fille qui… dont… que… enfin suffit, vous y êtes?—Oh! point du tout, Monsieur, je vous assure.—C'est que je voudrois vous gazer cela… Madame, c'est une p….., vous comprenez?—Mlle Duportail une… Pardon, Monsieur, mais je n'y tiens pas, il faut que je rie.» En effet, la marquise se mit à rire de toutes ses forces. «Riez, riez, Madame… Tenez, connoissez-vous cette lettre-là?—Oui, c'est celle que j'ai écrite à Mlle Duportail, le lendemain du jour qu'elle a couché chez moi.—Justement, Madame. Et celle-ci, la connoissez-vous?—Non, Monsieur.—Regardez-la, Madame, vous voyez bien l'adresse: A Monsieur, Monsieur le chevalier de Faublas; et lisez le dedans: Mon cher maître, j'ai l'honneur de prendre la liberté d'oser vous interrompre, pour vous souhaiter que cette année qui commence nous soit belle et bonne, etc. J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, mon cher maître, etc.» C'est une lettre de bonne année d'un domestique à son maître, qui est ce M. de Faublas. Eh bien, Madame, ces deux lettres étoient dans le portefeuille que voici.—Enfin, Monsieur?—Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais où je l'ai trouvé?—Dites, dites, Monsieur.—Je l'ai trouvé dans un endroit où… là…—Eh! Monsieur, dites tout de suite le mot; vous seriez toujours obligé d'en venir là, ainsi…—Eh bien, Madame, je l'ai trouvé dans un mauvais lieu.—Dans un mauvais lieu!—Oui, Madame.—Où vous aviez affaire, Monsieur?—Où la curiosité m'a conduit. Tenez, je vais vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des billets imprimés, par lesquels elle donne avis aux amateurs qu'elle peut leur offrir de charmans boudoirs qu'elle louera à tant par heure; moi, j'ai été voir cela par curiosité, uniquement par curiosité, comme je vous le disois tout à l'heure.—Quel jour y avez-vous été, Monsieur?—Hier, l'après-dînée, Madame. Les boudoirs sont en effet charmans!… Il y en a un surtout au premier étage… il est vraiment joli! on y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcôve, un lit… ah! c'est le lit surtout! figurez-vous que ce diable de lit est à ressorts!… ah! c'est très plaisant! tenez, il faut quelque jour que je vous fasse voir cela.—Un mari et sa femme en partie fine! répondit la marquise, cela seroit beau.»

J'entendis quelque bruit; la marquise se défendoit, le marquis l'embrassa. Leur conversation, qui dans les commencemens m'avoit inquiété, m'amusoit alors au point que je sentois moins la gêne de ma situation. Le marquis reprit ainsi:

«Mais c'est que rien n'y manque; il y a dans ce boudoir, au premier étage, une porte qui communique chez une marchande de modes qui loge à côté… cela est fort bien imaginé… Vous entendez qu'une femme comme il faut a l'air d'être chez sa marchande de modes; point du tout, elle monte l'escalier, et puis on vous en plante à un pauvre mari!… Mais écoutez-moi, Madame: dans ce boudoir j'ai ouvert une petite armoire, et dans cette armoire j'ai trouvé ce portefeuille! Ainsi il est clair que Mlle Duportail a été là avec ce M. de Faublas, et cela est très vilain à elle, et très malhonnête à M. de Rosambert, qui la connoissoit, de nous l'avoir présentée! et très imprudent à son père de la laisser sortir, accompagnée seulement d'une femme de chambre! et je n'en ai pas été la dupe! il y a dans sa figure… Vous savez comme je suis physionomiste!… elle est jolie sa figure, mais il y a quelque chose dans les traits qui annonce un sang… Cette fille-là a du tempérament, et je l'ai bien vu!… Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui dit qu'il y avoit des circonstances… hein! des circonstances! vous n'aviez pas remarqué cela, vous! Moi, je vous ai relevé le mot! ah! on ne m'attrape pas! et tenez, le même jour… Venez, venez, Madame…»