O ma jolie cousine, oh! combien, en songeant à vous, je m'applaudis de l'effort généreux que je venois de faire! oh! qu'il me fut doux de penser qu'enfin je vous avois sacrifié un rendez-vous, et qu'à l'heure même où la marquise avoit cru me revoir chez son amie, je jouirois près de vous du bonheur de vous admirer!
Hélas! elle ne vint pas au parloir. «Ah! ma sœur, pourquoi votre amie n'est-elle pas avec vous?—Je vous disois bien qu'elle étoit malade! Hier encore elle a pleuré toute la journée; de la nuit elle n'a fermé l'œil, la fièvre s'est déclarée ce matin.—La fièvre! Sophie a la fièvre! Sophie est en danger!—Ne parlez pas si haut, mon frère, je ne sais pas s'il y a du danger, mais elle souffre; elle a le teint pâle, les yeux rouges, la tête penchée, la respiration lente, la parole brève et entrecoupée; j'ai cru même surprendre quelques momens de délire. Ce matin, son visage s'est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs et brillans; elle a prononcé très vite et très bas quelques mots que je n'ai pu entendre, mais bientôt elle est retombée dans un accablement plus profond. «Non, non, a-t-elle dit, cela n'est pas possible,… je ne le puis, je ne le dois pas… Jamais il ne le saura.» J'ai vu des larmes couler de ses yeux. Elle a ajouté d'un ton douloureux: «Comme je me suis trompée! J'en mourrai, j'en mourrai; le cruel! l'ingrat!» J'ai pris sa main, elle a serré la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me répète sans cesse: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!» Sa gouvernante rentroit, Sophie m'a encore conjurée de ne lui rien dire. Cependant, mon frère, il faudra que j'avertisse Mme Munich (c'étoit le nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne amie; qu'en pensez-vous?—Adélaïde, lui avez-vous dit que j'étois ici?—Oui, mais j'avois bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne vous aimoit plus, elle me l'a dit elle-même.—Sophie vous a dit…—Oui, Monsieur, elle me l'a dit, et elle m'a chargée de vous le dire. Hier, avant souper, je lui racontois que vous aviez amené avec vous un jeune monsieur fort aimable; elle a demandé son nom, j'ai répondu: «Le comte de Rosambert.—Rosambert? a-t-elle répété avec étonnement, Rosambert? C'est celui qui a mené votre frère chez la marquise de B…! Ce n'est pas un jeune homme honnête. Votre frère en fait son ami, il gâtera tout à fait votre frère… Adélaïde, il commence à se déranger, votre frère.—Ah! ma bonne amie, je lui en ai fait des reproches, et je lui ai même dit que tu ne l'aimes plus.—Vous lui avez dit que je ne l'aime plus!—Oui, ma bonne amie; mais il n'a pas voulu me croire, et il s'est mis à rire, et M. de Rosambert a ri aussi…—Ces messieurs se sont mis à rire! m'a répliqué Sophie d'un ton fâché; votre frère a ri, et n'a pas voulu vous croire! Adélaïde, quand revient-il, votre frère?—Demain, ma bonne amie.—Eh bien! dites-lui qu'il est vrai que j'ai eu de l'amitié pour lui, mais que je n'en ai plus, plus du tout; et qu'afin de l'en convaincre, je ne le reverrai de ma vie.» Elle m'a quittée, et puis un moment après elle est revenue me dire en riant: «Oui, ma chère Adélaïde, tu as raison; je n'aime pas ton frère, je ne l'aime pas. Ne manque pas de le lui dire demain.» Elle rioit; et cependant je vous assure, Faublas, que tout de suite elle s'est mise à pleurer.»
Tandis qu'Adélaïde me parloit, mon cœur étoit pénétré de douleur et de joie!
«Il faut, reprit ma sœur, il faut que je vous fasse part d'une singulière idée qui m'étoit venue dans l'esprit, je ne sais comment, je ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps, je ne puis m'empêcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle; cependant il y a là dedans quelque mystère que je ne pénètre pas. Sûrement quelqu'un lui donne du chagrin… Mon frère, j'ai vraiment eu peur que ce ne fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent? me suis-je dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Seroit-ce lui qu'elle appelle ingrat et cruel?… Vous sentez bien, Faublas, qu'en y réfléchissant un peu, je me suis convaincue que cette idée n'étoit pas raisonnable… Mon frère, un ingrat! un cruel! cela ne se peut pas. Et puis, quel mal a-t-il fait à ma bonne amie? quel mal auroit-il pu lui faire?
—Adélaïde! m'écriai-je, ma chère Adélaïde!
—Comment! vous pleurez? me dit-elle; seriez-vous fâché contre moi? Je vous assure que j'ai pensé tout cela malgré moi, et que je ne vous l'ai pas dit pour vous offenser.—Je le sais bien, ma chère sœur, je le sais bien; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer.—Mon frère, pensez-vous qu'elle puisse devenir sérieuse? Pensez-vous que je doive avertir la gouvernante de Sophie?—Non, Adélaïde, non, ne l'avertis pas. Ta bonne amie a la fièvre, comme tu dis bien; et je connois un remède qui la guérira. Adélaïde, je vous apporterai demain matin la recette écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté; vous ne montrerez ce papier à personne: vous le donnerez à Sophie, quand Mme Munich ne sera pas avec elle; il est essentiel que Mme Munich ne voie pas ce papier. Vous m'entendez bien?—Oui, oui, soyez tranquille. Ah! que je vous aurai d'obligations, si vous guérissez ma bonne amie!—Adélaïde, dites à ma jolie cousine que je crois connoître son mal, que je le partage, et que j'espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-vous bien cela, ma sœur?—Ah! mot pour mot! vous connoissez son mal, vous le partagez, vous le guérirez, mon frère; je lui dirai même que vous avez pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain, demain apportez la recette, et, en attendant, ne négligez rien pour que son succès soit entier; gardez-vous de ne vous en rapporter qu'à vous seul, vous n'êtes pas médecin, mon frère: courez aujourd'hui chez les plus célèbres d'entre eux, voyez, interrogez, consultez. La maladie n'est pas ordinaire; jamais je n'en ai vu de semblable, et je tremble qu'elle ne devienne infiniment dangereuse. Bon Dieu! si, en voulant détruire le mal, vous alliez le rendre incurable! Mon frère, il faut que la guérison soit radicale, et prompte aussi, bien prompte! Hâtez-vous, hâtez-vous pour Sophie qui souffre, qui dépérit, qui brûle; pour moi qui suis si malheureuse de sa peine, et, tenez, pour vous-même, mon frère, car ma bonne amie, dès qu'elle se portera bien, vous aimera sans doute autant qu'elle vous aimoit autrefois.»
Revenu chez moi, je ne m'occupai que des discours d'Adélaïde, que des peines de Sophie. Malheureusement mon père donnoit à dîner ce jour-là. Il fallut d'abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan, qui me retint jusqu'à plus de minuit. Quel tourment, quand on aime bien, quand on se croit aimé, quand on veut écrire à sa maîtresse, quel tourment d'être obligé de jouer toute la soirée! Je ne le souhaite pas à mon plus cruel ennemi.
On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un petit cabinet pratiqué au fond de ma chambre à coucher; j'avois là quelques livres d'étude, dont mon commode gouverneur ne m'ennuyoit pas souvent. Je me mis à mon secrétaire. J'écrivis une première lettre, que je déchirai; j'en fis une seconde, pleine de ratures, qu'il falloit bien corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurois dû recommencer encore la troisième, que voici:
Ma jolie cousine,
Il est enfin venu ce moment tant souhaité où je puis librement vous ouvrir mon cœur, solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, et peut-être assurer ainsi notre bonheur commun.
Ah! Sophie, Sophie! si vous saviez ce que j'éprouvai le premier jour que je vous vis! Comme ma vue se troubla! comme mon cœur fut agité! Mon amour n'a fait qu'augmenter depuis: un feu dévorant circule aujourd'hui dans mes veines… Sophie, je n'existe plus que par toi!
J'en étois là, quand Jasmin, entrant brusquement, m'annonça le vicomte de Florville. «Le vicomte de Florville! je ne le connois pas. Dites que je n'y suis pas.—Monsieur, il est dans votre chambre à coucher.—Comment! vous laisseriez donc entrer toute la terre?—Monsieur, il a forcé la porte.—Au diable le vicomte de Florville!»