Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vînt jusque dans mon cabinet, et que d'un coup d'œil profane il ne parcourût ce papier dépositaire de mes plus secrets sentimens, je me précipitai dans ma chambre à coucher. Un cri de surprise et de joie m'échappa: ce prétendu vicomte, c'étoit la marquise de B…! Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le second, de verrouiller la porte; le troisième, d'embrasser le charmant cavalier; le quatrième!… Les esprits pénétrans l'ont déjà deviné.

La marquise, toujours étonnée de ma vivacité, dès qu'elle eut repris ses esprits, me dit: «Vous êtes un bien singulier jeune homme, ne vous lasserez-vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue? Il n'y a que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par où il doit finir.—Eh bien, maman, prenez qu'il n'y ait rien de fait, voyons, disputons-nous.—Oui, afin de nous raccommoder encore, n'est-il pas vrai, petit libertin?—Ah! ma chère maman, je n'ai pas une idée que vous ne compreniez d'abord.—Hier pourtant vous ne m'avez pas comprise, ingrat que vous êtes!—Hier, je boudois encore.—Et de quoi, s'il vous plaît? Pouvois-je soupçonner que vous fussiez sous cette ottomane? N'étoit-il pas essentiel, pour vous et pour moi, de retirer ce portefeuille des mains du marquis?—Tout cela est vrai, maman; mais le dépit…—Le dépit! Vous avez du dépit! vous, pour qui j'oublie mes devoirs,… toutes les bienséances,… le soin même de ma réputation; et de quel ton répondez-vous à la lettre la plus tendre? (Elle tira la mienne de sa poche.) Tenez, ingrat, relisez-la, votre lettre; relisez-la de sang-froid, si vous pouvez. Quelle cruelle ironie! quel persiflage amer! Et cependant je vous pardonne! et cependant je viens vous chercher! Je me conduis avec autant de foiblesse et d'imprudence qu'un enfant de douze ans… Faublas! Faublas! il faut que le charme soit bien fort!… il faut… que vous m'ayez ensorcelée!—Petite maman!—Eh bien?—Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons.—Comment! fripon, vous n'avouerez seulement pas que vous avez eu tort? Vous ne me demanderez pas pardon?—Si fait!… oh! que vous êtes belle!… oh! que je vous demande pardon!»

Les gens qui ont de l'esprit, et même ceux qui n'en ont pas, devineront encore qu'ici la marquise et moi nous nous raccommodâmes.

On croit que nous allons recommencer à nous quereller; point du tout. Voici l'instant des petites caresses et des complimens tendres. «Mon Dieu! Florville! que vous êtes séduisant dans ce joli négligé! que ce frac anglais vous va bien!—Mon ami, je l'ai fait faire hier tout exprès. Il est, si je ne me suis pas trompée, de la même étoffe et de la même couleur que ce charmant habit d'amazone dans lequel l'amour, qui vouloit ma défaite, te fit paroître à mes yeux pour la première fois. Devenue chevalier de Mlle Duportail, j'ai senti qu'il me convenoit de prendre ses couleurs. (Je la serrai dans mes bras.)—Et moi, désormais l'esclave du vicomte de Florville, je me plairai toujours à porter ses chaînes. Maman, quelle douce réciprocité!—Mon ami, l'amour est un enfant qui s'amuse de ces métamorphoses. Il fit de Mlle Duportail une vierge folle, il fait de la marquise de B… un jeune homme imprudent. Ah! puisse le vicomte de Florville te paroître aussi aimable que Mlle Duportail me sembla jolie!…—Aussi aimable?… ah! bien davantage!—Oh! non, répondit-elle en se mirant avec complaisance, en me considérant avec tendresse; oh! non. Vous êtes mieux, mon ami, plus grand, plus dégagé. Il y a dans votre air quelque chose de hardi, de martial…—Oui, maman, et, si j'en crois un grand physionomiste, quelque chose de plus nerveux…—Faublas, laissez là monsieur le marquis,… n'est-ce pas assez du mauvais tour que nous lui jouons?… Enfin, je ne suis pas venue ici pour m'occuper de lui… Oh çà, mon ami, dis-moi sans flatterie comment tu me trouves.—Bien, plus que bien. Je n'aurois pas de peine à vous dire comment vous êtes mieux; mais puisque absolument, homme ou femme, il faut qu'on s'habille, ah! je défie que, d'une manière ou de l'autre, personne soit jamais aussi jolie que vous.—Voilà bien le langage d'un amant! toujours enthousiaste, toujours exagéré!… Mon cher Faublas, quelle femme sera plus heureuse que moi, si tu me vois toujours des mêmes veux?…—Oh! maman, toute ma vie!»

Je la tenois dans mes bras; elle m'échappa pour aller prendre une épée qu'elle aperçut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon, elle me dit: «J'ai un joli cheval anglois que je monte quelquefois, nous touchons au printemps, j'aime beaucoup à me promener à cheval dans les environs de Paris: voudrez-vous bien m'accompagner quelquefois, Faublas?… Veux-tu, mon ami, t'égarer de temps en temps dans les bois avec le vicomte de Florville?—Mais on nous verra.—Non, le marquis est souvent obligé d'aller à la cour.—Eh bien, maman, quel jour?—Laissez donc paroître la verdure.»

En me parlant, elle avoit tiré mon épée, et, s'escrimant en face de moi: «En garde, Chevalier! me dit-elle.—Je ne sais pas si le vicomte est redoutable, mais ce que je sais bien, c'est que ce n'est pas ainsi que je dois me battre avec la marquise. Ose-t-elle accepter une autre espèce de combat?» Elle vola dans mes bras. «Ah! Faublas, me dit-elle en riant; ah! s'il n'y en avoit pas de plus meurtriers…—Maman, ce ne seroit plus parmi les hommes qu'on chercheroit des héros.»

Je venois de mettre la marquise hors d'état de me battre, et bien m'en prit.

Ma belle maîtresse me donna encore deux heures que nous employâmes passablement bien. «Si je n'écoutois que mon cœur, me dit-elle enfin, je resterois ici toute la journée; mais voici l'heure à laquelle je dois rejoindre Justine dans un endroit, et mes gens dans un autre.» Nous nous dîmes adieu, je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Déjà sortis de mon appartement, nous allions descendre l'escalier, lorsqu'à travers les rampes je distinguai, dans le vestibule, Rosambert qui se disposoit à monter. J'en avertis la marquise. «Rentrons promptement, me dit-elle, je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement, vous le renverrez vite.» A ces mots, sans me donner le temps de la réflexion, elle rentra, traversa ma chambre à coucher comme une folle, et se jeta dans mon cabinet.

Rosambert entra: «Bonjour, mon ami, comment se porte Adélaïde? comment se porte la jolie cousine?—Chut! chut! ne me parlez pas de cela, mon père est là.—Où?—Dans ce cabinet.—Dans ce cabinet! votre père?—Oui.—Et que fait-il là?—Il examine des livres.—Comment, vos livres! Mais non, il n'est pas dans ce cabinet, car, tenez, le voilà qui entre… Il y a de la marquise dans tout ceci… Et pourquoi ne pas me dire tout bonnement que vous êtes en affaire? Adieu, Faublas, à demain.» Il passa devant mon père, et le salua: «Monsieur, vous avez quelque chose à dire à monsieur votre fils: je vous laisse…»

Cependant le baron me regardoit d'un air sévère et se promenoit à grands pas. Impatient de savoir ce que m'annonçoit cet abord sinistre, je lui demandai respectueusement pourquoi il m'avoit fait l'honneur de monter chez moi. «Vous le saurez tout à l'heure, Monsieur.» Un domestique parut. «Va-t-il venir? cria le baron.—Le voilà, Monsieur», et mon cher gouverneur entra.