Le baron lui dit: «Monsieur, ne vous ai-je pas chargé de la conduite et de l'éducation de mon fils?—Oui, sans doute…—Eh bien, Monsieur, l'une est très négligée, et l'autre très mauvaise.—Monsieur, ce n'est pas ma faute; monsieur votre fils n'aime pas l'étude…—C'est là le moindre mal, interrompit le baron; mais comment ne suis-je pas instruit de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m'avertissez-vous pas des désordres de mon fils?—Monsieur, quant à ce qui se passe chez vous, je ne puis répondre que de ce que je vois; au dehors je ne puis répondre de rien. Monsieur votre fils, quand il sort, souffre rarement que je l'accompagne, et…» (Un regard que je jetai sur M. Person l'avertit qu'il en avoit assez dit.) Le baron reprit: «Monsieur, je n'ai qu'un mot à vous dire: si ce jeune homme se conduit toujours aussi mal, je me verrai forcé de lui choisir un autre instituteur. Laissez-nous, je vous prie.»
Lorsque M. Person fut sorti, le baron prit un fauteuil et me fit signe de m'asseoir. «Pardon, mon père, mais j'ai affaire.—Je le sais, Monsieur, et c'est précisément pour que cette affaire ne s'achève pas que je viens vous parler.—Mon père,… encore une fois pardon; mais il faut que je sorte…—Non, Monsieur, vous resterez, asseyez-vous.» Il fallut bien s'asseoir, j'étois sur les épines. Le baron commença.
«Se peut-il que Faublas ait de sang-froid médité des horreurs? Se peut-il qu'il veuille abuser la simple innocence et préparer des pièges à la vertu?—Moi, mon père?—Oui, vous. Je viens du couvent, je sais tout.
«Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que plus une conquête est aisée, moins elle est flatteuse; qu'il faut se garder de confondre une intrigue avec une passion; que l'amour du plaisir ne fut jamais de l'amour…—Mon père, daignez parler moins haut.—Si mon fils, trop enivré de ce qu'on ne peut appeler qu'une bonne fortune…—Plus bas, je vous en supplie.—Trop charmé de la découverte d'un sens nouveau et de la possession d'une femme qui n'est pas sans attraits; si mon fils dans les bras de la marquise de B…—C'en est trop, de grâce, mon père.—Avoit oublié son père, son état, ses devoirs, je l'aurois plaint, mais je l'aurois excusé; je lui aurois donné les conseils d'un ami; je lui aurois dit: «Plus la marquise…»—Mon père, si vous saviez…—Plus la marquise est belle, et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la conduite de cette femme dont tu es épris. Au premier coup d'œil ta figure la décide: elle te prend en une soirée…—Je vous conjure de ménager…—Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la tienne. Qu'elle doit être vive, ardente, emportée celle…—Mon Dieu!—Celle qui sacrifie à la soif du plaisir son repos, son honneur, l'estime publique!…—Ah! mon père! Ah! Monsieur!—Je le répète, mon ami: plus la marquise est belle, plus elle est dangereuse! Tu croiras dans ses bras que la nature a des ressources inépuisables…»
Désolé de ne pouvoir m'expliquer, bien convaincu que le baron ne se tairoit pas, je me déterminai à attendre patiemment la fin de cette remontrance, que dans une autre occasion je n'aurois peut-être pas trouvée trop longue. Le coude gauche posé sur le bras de mon fauteuil, je mordois ma main de dépit, et mon pied droit, toujours en mouvement, battoit la mesure sur le parquet. Mon père cependant continuoit.
«Tu l'énerveras, la nature, au moment de la puberté, dans cet âge critique où, travaillant au développement des organes, elle a besoin de toutes ses forces pour achever son ouvrage. Je sais bien que l'excès des plaisirs produira la satiété; mais le dégoût viendra trop tard peut-être, mais déjà tu pleureras ta santé détruite, ta mémoire perdue, ton imagination flétrie, toutes tes facultés altérées. Infortuné! tu deviendras à la fleur de ton âge la proie des noirs chagrins, des infirmités repoussantes; et, dans les horreurs d'une vieillesse prématurée, tu gémiras d'être obligé de supporter le fardeau de la vie… O mon ami, redoute ces malheurs plus communs qu'on ne pense; jouis du présent, mais songe à l'avenir; use de ta jeunesse, mais garde des consolations pour l'âge mûr.
«Cependant, ajouta le baron, mon fils, peu touché de mes représentations paternelles, auroit donné, en m'écoutant, mille signes d'impatience; il se seroit dandiné sur son fauteuil; il m'auroit interrompu cent fois: je n'aurois pas eu l'air de m'en apercevoir. Plus effrayé de ses dangers que sensible à mes injures, j'aurois continué tranquillement, je lui aurois dit: «La marquise de B…»
On conçoit ce que je souffrois depuis un quart d'heure. Je ne pus contenir davantage mon impatience longtemps concentrée. «Eh! mon père, m'écriai-je, n'auriez-vous pas pu lui dire tout cela un autre jour?» Le baron étoit naturellement violent, il se leva furieux. Craignant l'effet d'un premier transport, je me sauvai dans le cabinet, dont je poussai la porte sur moi.
J'y trouvai la marquise dans une situation bien pénible. Les bras appuyés sur le devant de mon secrétaire, elle tenoit avec ses mains ses oreilles bouchées, et lisoit, en sanglotant, un papier posé devant elle. Je m'approchai de ma belle maîtresse. «Oh! Madame, combien je suis désolé!…» La marquise me regarda d'un air égaré: «Cruel enfant! quelles fautes tu m'as fait faire!—Parlez donc plus bas.—Mais quel châtiment j'en reçois!—De grâce, parlez plus bas.—Ton père…, ton indigne père,… il ose…—Mon amie, vous allez vous perdre!—Mais tu es cent fois plus cruel que lui. Tiens. Regarde cet écrit funeste,… vois ces caractères perfides… Mes pleurs les ont effacés. (Elle me montroit la lettre commencée pour Sophie.)
—Faublas, cria le baron, ouvrez cette porte. Vous n'êtes pas seul dans ce cabinet?—Pardonnez-moi, mon père.—J'entends quelqu'un vous parler. Ouvrez cette porte.—Mon père, je ne le puis.—Je le veux; ne me laissez pas appeler mes gens.» La marquise se leva brusquement. «Faublas, dites-lui que vous êtes avec un de vos amis qui demande la permission de sortir.—De sortir!—Oui, reprit-elle avec désespoir; quelque honte qu'il y ait à sortir, il y en aura moins qu'à rester.—Mon père, je suis avec un de mes amis qui demande la liberté de sortir.—Avec un de vos amis?—Oui, mon père.—Eh! que ne me disiez-vous plus tôt qu'il y avoit quelqu'un dans ce cabinet? Ouvrez, ouvrez, ne craignez rien: je suis tranquille. Votre ami peut sortir.