—Conduisez-moi», me dit la marquise. Elle se couvrit le visage avec ses mains: j'ouvris la porte, nous entrâmes dans la chambre à coucher; nous allions gagner la porte opposée qui conduisoit à l'escalier. Mon père, étonné des précautions que l'inconnu prenoit pour se cacher, se jeta sur notre passage; il dit à ma malheureuse amie: «Monsieur, je ne vous demande pas qui vous êtes; mais vous permettrez au moins que j'aie l'honneur de vous voir.—Mon père, je vous conjure pour mon ami de ne pas exiger…—Que signifie donc ce mystère? interrompit le baron. Quel est donc ce jeune homme qui se cache chez vous, et qui craint qu'on ne le voie en face? Je prétends le savoir à l'instant…—Mon père, je vous le dirai; je vous donne ma parole d'honneur que je vous le dirai.—Non, non. Monsieur ne sortira pas que je ne le sache…» La marquise se jeta dans un fauteuil, le visage toujours couvert de ses mains. «Monsieur, vous avez des droits sur un fils; mais sur moi, je ne le croyois pas.» Le baron, entendant le son clair d'une voix féminine, soupçonna enfin la vérité. «Quoi! s'écria-t-il, il se pourroit… Oh! que je suis fâché!… que j'ai de regrets!… que d'excuses!… Mon fils, vous devez sentir que votre père, jaloux de vous rendre à vos devoirs, s'est permis sur le compte de Mme la marquise de B… des expressions trop fortes que le baron de Faublas désavoue. Mon fils, reconduisez votre ami.»

La marquise, dès que nous fûmes dans l'escalier, donna un libre cours à ses larmes. «Que je suis cruellement punie de mon imprudence!» disoit-elle. Je voulus hasarder quelques mots de consolation. «Laissez-moi! Votre barbare père est moins barbare que vous!»

Nous étions dans le vestibule. J'ordonnai qu'on allât promptement chercher un fiacre, et, en attendant qu'il arrivât, je fis entrer la marquise dans la loge du suisse. Il n'y avoit qu'un instant que nous y étions, lorsqu'un homme présenta sa figure par le vagislas[7] entr'ouvert, et demanda si le baron étoit chez lui. La marquise se cacha le visage dans ses mains; je me jetai devant elle pour la couvrir de mon corps; mais tout cela ne put se faire assez promptement. M. Duportail (car c'étoit lui) eut le temps de jeter un coup d'œil sur la marquise. «Monsieur, le baron est chez moi; si vous voulez prendre la peine d'y monter, je vous rejoins dans un moment.—Oui! oui!» me répondit M. Duportail en souriant.

[7] Vagislas. C'est le nom qu'on donne à la vitre que les portiers ouvrent et ferment à volonté.

On vint nous dire que la voiture étoit à la porte. La marquise monta promptement; je voulus m'y placer un moment auprès d'elle. «Non, non, Monsieur, je ne le souffrirai pas.» La douleur dont je voyois son cœur serré passa dans le mien. Je laissai tomber quelques larmes sur une de ses mains que j'avois saisie, et qu'elle ne retiroit pas. «Ah! vous vous croyez auprès de Sophie!» Je voulus encore entrer dans le carrosse, elle retira sa main et me repoussa. «Monsieur, si, malgré les discours de votre père, il vous reste encore quelque estime, quelque considération pour moi, je vous prie de descendre et de me laisser.—Hélas! ne vous reverrai-je donc plus?» Elle ne me répondit pas; mais ses larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. «Ma chère maman, quand pourrai-je vous revoir? Dans quel lieu me permettrez-vous…?—Ingrat! je suis trop sûre que vous ne m'aimez pas; mais vous devez me plaindre au moins… Laissez-moi… Remontez chez vous, le baron vous y attend.» Elle dit au cocher de la conduire chez Mme ***, marchande de modes, rue ***. Il fallut bien me décider à la quitter.

Je retrouvai dans l'escalier M. Duportail qui m'y attendoit. «Mon ami, si je suis aussi bon physionomiste que le marquis de B…, ce si joli garçon que vous quittez, c'est sa belle moitié!… Mais qu'avez-vous donc? vous pleurez!» Je ne sais où M. Person s'étoit fourré, nous le vîmes tout à coup derrière nous; il me dit d'un ton suffisant: «Je savois bien, Monsieur, que tout cela finiroit mal; vous ne faites aucun cas de mes avis.—Vos avis, Monsieur, faites-m'en grâce… En vérité, c'est précisément le maître d'école de La Fontaine; je me noie, et il me sermonne!—Mais qu'est-ce donc que tout cela? reprit M. Duportail.—Montez, montez chez moi, vous allez le savoir; mon père m'a fait une scène!»

En entrant, M. Duportail demanda au baron ce qu'il y avoit. «Ce qu'il y a?» répondit mon père. Je l'interrompis. «Ce qu'il y a, Monsieur Duportail, ce qu'il y a!… Tenez, Mme de B… étoit dans ce cabinet: mon père entre ici, il s'assied là, il me fait des représentations, sans doute très justes, très paternelles; mais la marquise entendoit tout, et mon père la traitoit!… Ah! vous n'en avez pas d'idée! Moi, de peur de compromettre une femme… honnête,… oui, honnête, quoi qu'on en puisse dire, je n'osois m'expliquer; mais mon père connoît le profond respect que je lui porte, jamais je ne m'en suis écarté… Eh bien, il est témoin que je souffre, que je m'impatiente, que je lui manque… Monsieur, il ne sent pas qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas naturel! Il continue toujours! Il ne veut rien deviner!—Jeune homme, répliqua le baron, votre excuse est dans vos pleurs; je vous pardonne les reproches que vous osez me faire, à cause de la douleur dont vous paroissez oppressé; mais plus vous semblez aimer la marquise…—Mon père…—Monsieur! Mme de B… n'est plus là: pourquoi donc m'interrompez-vous?… Plus vous semblez aimer la marquise, et plus je suis mécontent de vous. Si votre cœur est préoccupé de cette passion, c'est donc avec froideur que vous avez médité la perte d'une fille vertueuse, d'une enfant respectable, de Sophie? Vous n'êtes donc qu'un vil séducteur?—Mon père, entre Sophie et moi il n'y a d'autre séducteur que l'amour.—Vous n'aimez donc pas la marquise?—Mon père…—Monsieur, que vous soyez ou que vous ne soyez pas véritablement attaché à Mme de B…, vous concevez que je m'en soucie peu; mais ce qui m'importe, c'est que mon fils ne soit pas indigne de moi.—Ah! Baron! interrompit M. Duportail.—Je ne dis rien de trop fort, mon ami. Apprenez des choses qui vont vous étonner. Ce matin, je vais au couvent; je trouve Adélaïde dans les larmes. Ma fille, ma chère fille, dont vous connoissez l'aimable candeur, m'apprend que sa bonne amie est malade, et que son frère tarde bien à apporter l'infaillible remède qu'il a promis pour Sophie. Je la presse de s'expliquer: elle me rend le compte le plus exact des symptômes et des effets de cette maladie que vous devinez, que Monsieur connoît, qu'il a causée, qu'il se plaît à nourrir, qu'il voudroit augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturels pour séduire une enfant trop sensible; il prend sur son esprit un empire absolu; il prépare par degrés son déshonneur.—Son déshonneur! le déshonneur de Sophie?—Oui, jeune insensé, je connois les passions…—Mon père, si vous les connoissez, vous savez que vous déchirez mon cœur!—Mon fils, modérez cette impétuosité qui m'offense… Oui, je connois les passions; oui, cette enfant que vous respectez aujourd'hui, demain peut-être vous la déshonorerez, si elle a la foiblesse d'y consentir… (Il s'adressa à M. Duportail.) La recette que Monsieur destine à sa jolie cousine sera enfermée dans un papier soigneusement cacheté, qu'il ne faut pas que Mme Munich voie… Vous comprenez, mon ami… Ainsi tout est prêt, la correspondance va s'entamer: Sophie, la pauvre Sophie, déjà séduite par les yeux, va l'être bientôt par son cœur. Elle fut trompée par une belle figure, signe ordinaire d'une belle âme; elle va l'être par les charmes non moins perfides d'une éloquence apprêtée; on va, dans des lettres étudiées, affecter avec elle le langage du sentiment; Sophie, attaquée de tous les côtés à la fois, tombera sans défense dans les piéges qu'on lui aura tendus… Et cependant son séducteur n'a pas dix-sept ans! Et dans un âge encore si tendre il montre déjà les goûts funestes, il emploie les odieux talens de ces hommes aussi lâches que dépravés qui, ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la désolation, se font un barbare plaisir d'entendre les gémissemens de la beauté malheureuse, contemplent en s'en applaudissant l'opprobre et les anxiétés de l'innocence avilie. Voilà ce qu'auront produit les dons naturels que je me plaisois à voir en lui, dont j'étois peut-être fier en secret; voilà comment se réaliseront les grandes espérances que j'avois conçues!—Mon père, croyez que j'adore Sophie…» (Le baron, sans m'écouter, s'adressant toujours à M. Duportail:) «Et savez-vous par quelles mains Monsieur compte faire passer ses lettres corruptrices? Savez-vous à qui il confie l'honnête emploi de servir ses détestables projets?… A la vertu la plus pure et la plus confiante, à l'innocente Adélaïde, à ma chère fille, à sa sœur!—Mon père, ne me condamnez pas sans m'entendre. Vous doutez de mes sentimens pour Sophie! Eh bien, daignez nous unir; donnez-la-moi pour épouse.—Et vous disposez ainsi de Sophie et de vous! Les parens de Mlle de Pontis vous connoissent-ils? sont-ils connus de vous? Savez-vous si cet hymen leur convient? Savez-vous s'il me convient à moi? Croyez-vous que je veuille vous marier à votre âge? A peine sorti de l'enfance, vous prétendez à l'honneur d'être père de famille!—Oui; et je sens qu'il vous seroit aussi aisé de consentir à mon mariage qu'il m'est impossible de renoncer à mon amour pour Sophie.—Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous défends d'aller au couvent sans moi ou sans mon expresse permission, et je vous déclare que, si vous ne changez pas de conduite, une maison de force me répondra de vous.—Ah! si, au lieu de marier les jeunes gens qui s'aiment, on les renfermoit, mon père, je ne serois pas au monde, et vous seriez en prison.»

Le baron n'entendit pas ma réponse ou feignit de ne pas l'entendre. Il sortit; je retins M. Duportail qui se disposoit à le suivre. Je le priai de vouloir bien être médiateur entre mon père et moi, et d'engager surtout le baron à révoquer l'ordre cruel qui m'interdisoit les visites au couvent. Il m'observa que les précautions dont mon père usoit étoient assez raisonnables. «Raisonnables! voilà comme parlent toujours les gens indifférens! Leur grand mot, c'est la raison! Monsieur, quand vous adoriez Lodoïska, quand l'injuste Pulauski vous priva du bonheur de la voir, vous ne trouvâtes pas ses précautions raisonnables.—Mais, mon jeune ami, remarquez donc la différence…—Il n'y en a aucune, Monsieur, il n'y en a pas. En France, comme en Pologne, un amant digne de ce nom ne voit, ne connoît, ne respire que ce qu'il aime; le plus grand malheur qu'il imagine, c'est celui d'être séparé de l'objet adoré. Les précautions de mon père vous paroissent raisonnables; moi, je les trouve cruelles, je ferai tout ce que je pourrai pour les rendre inutiles. Sophie apprendra mon amour; elle l'apprendra malgré mon père; elle en sera bien aise, et, malgré lui, malgré vous, malgré toute la terre, nous finirons par nous marier, Monsieur, je vous le déclare, et vous pouvez le dire au baron.—Je n'en ferai rien, mon ami, je ne veux pas aigrir votre père, je ne veux pas vous chagriner. Dans ce moment-ci vous avez la tête un peu exaltée, je vous laisse faire des réflexions sages, et dès demain, sans doute, vous serez plus raisonnable.—Raisonnable! oui, raisonnable! je m'y attendois bien.»

Resté seul, je ne songeai qu'aux moyens d'éluder la défense du baron ou de la rendre vaine. Censeur austère, qui me blâmez de mon indocilité, je vous plains. Si de vos maîtresses la première ou la plus chérie ne vous fit jamais faire de fautes, ah! c'est que vous n'avez jamais beaucoup aimé.