En y songeant mûrement, je vis que ma situation, quelque pénible qu'elle dût me paroître, n'étoit pas désespérée. Rosambert, compatissant aux peines de son ami, m'aideroit sans doute; Jasmin m'étoit entièrement dévoué; et je croyois connoître assez mon petit gouverneur pour être sûr qu'avec de l'or je ferois de lui tout ce que je voudrois. M. Duportail paroissoit vouloir rester neutre, je n'aurois que mon père à combattre. Mon père, occupé de son intrigue avec cette belle demoiselle de l'Opéra, sortoit tous les soirs; il ne pouvoit donc pas me veiller de très près. Voilà les réflexions sages que je faisois: ce n'étoient pas celles que M. Duportail m'avoit conseillées; mais je ne le trahissois pas, je l'avois prévenu.

Cependant il ne falloit pas dans les premiers jours heurter le baron de front; je devois prudemment m'interdire, pendant quelque temps, les visites au couvent; mais comment faire passer une lettre à Sophie? Cette lettre étoit si pressée, si nécessaire! Qui la porteroit à ma jolie cousine? Je ne voyois aucun expédient pour me tirer de cet embarras. Parmi les ressources que je m'étois ménagées, je n'avois pas calculé celles qui me restoient dans l'amitié d'Adélaïde.

Une vieille femme m'apporte un billet; je l'ouvre: il est signé de Faublas! Ah! ma chère sœur! Je baise l'écriture et je lis:

Je crains bien d'avoir commis tout à l'heure une indiscrétion; mon frère, j'ai appris à mon père que vous m'aviez promis un remède qui guériroit ma bonne amie: il s'est fâché; il a dit que c'étoit du poison que vous prépariez pour Sophie!… Du poison!… Mon frère, en vérité, je ne l'ai pas cru, quoique ce fût le baron qui l'assurât.

J'ai conté tout cela à ma bonne amie, qui attendoit impatiemment la recette en question. «Adélaïde, m'a-t-elle dit, vous avez eu tort d'en parler au baron… Ce remède de votre frère n'est peut-être pas bien bon; mais enfin nous aurions vu ce que c'est.» Au reste, mon frère, soyez tranquille; elle ne croit pas plus que moi que vous ayez voulu l'empoisonner.

Comme j'ai vu qu'elle mouroit d'envie d'avoir la recette, je lui ai conseillé de vous l'envoyer demander. Elle m'a encore répété ces mots qui me chagrinent: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!»

Cependant je suis sûre qu'elle seroit bien aise d'avoir la recette. Envoyez-la-moi tout de suite, mon frère, je la lui remettrai, et je vous assure que je ne parlerai de rien à personne.

Donnez trois livres à la femme porteuse du billet: elle m'a dit qu'elle ne jasoit jamais quand on lui donnoit un petit écu. Votre sœur, etc.

Adélaïde de Faublas.

P.-S. Tâchez de me venir voir.

Transporté de joie, je vais à la vieille: «Madame, voilà six francs, parce que je vais vous charger d'une réponse que je vous prie d'attendre.»

Je rentre dans mon cabinet, je me mets à mon secrétaire: la lettre commencée pour Sophie est devant moi; je la vois encore mouillée de larmes… Hélas! ces pleurs, c'est la marquise qui les a versés! Quels discours elle a entendus! Quelle lettre elle a lue!… Pauvre vicomte de Florville! que de chagrins mon père et moi nous t'avons donnés!… En me disant cela, je baise le papier sur lequel la marquise a tant gémi, et le sentiment que j'éprouve alors, s'il est moins vif que l'amour, est cependant plus tendre que la pitié.

Je reviens à moi, je songe à Sophie. Ce papier, détrempé en plusieurs endroits, n'est pas présentable; il faut recommencer la lettre trois fois écrite… Et pourquoi donc recommencer? Au nom, au seul nom de ma jolie cousine, je sens déjà mes paupières s'humecter; je vais sangloter en lui écrivant! Sophie saura-t-elle que deux personnes ont pleuré sur le même papier? Moi-même pourrois-je, entre ces larmes confondues, distinguer celles qui seront venues de la marquise de B… et celles qui m'auront appartenu?… Ces réflexions me déterminent; je ne recommence pas, je continue:

… Sophie, je n'existe plus que par toi! et cependant tu te plains! tu gémis! tu m'accuses d'ingratitude et de cruauté! Tu crois, tu peux croire qu'il existe au monde une femme, une seule femme comparable à toi! une femme qu'on puisse aimer quand on connoît Sophie!

O ma jolie cousine! avec quel transport j'ai reçu la nouvelle de votre tendresse pour moi! Mais quelle douleur j'ai ressentie en apprenant qu'un noir chagrin consumoit vos beaux jours, altéroit vos charmes naissans, menaçoit votre vie!… Votre vie!… Ah! Sophie, si Faublas vous perdoit, il vous suivroit au tombeau!

Ma sœur, qui m'a dévoilé, sans le vouloir, les plus secrets sentimens de votre âme, ma sœur m'a annoncé de votre part une éternelle séparation… Elle m'a dit que vous ne me reverriez de la vie… Ma Sophie! s'il étoit vrai, elle ne dureroit pas longtemps cette vie qui me deviendrait insupportable; et vous-même! vous-même!… Mais livrons-nous à des idées plus douces, un avenir plus heureux nous attend. Qu'il me soit permis d'espérer que ma jolie cousine sera bientôt mon épouse, et que, tous deux réunis, nous ne cesserons jamais d'être amans. Je suis, avec autant de respect que d'amour, votre jeune cousin, le chevalier de Faublas.

Cette lettre cachetée, il en fallut faire une autre.

Que vous avez bien fait de m'écrire, ma chère Adélaïde! Je suis privé du bonheur de vous voir: le baron me défend de sortir, le baron m'a fait une scène!… Il ne falloit pas lui parler de Sophie.

Remettez promptement à ma jolie cousine le billet que je lui adresse, et que je joins au vôtre; ne le lui remettez que quand elle sera seule, et surtout ne parlez de cela à qui que ce soit. Adieu, ma chère sœur, etc.