Le domestique envoyé chez la danseuse revint enfin; Coralie avoit beaucoup ri au nom de Faublas. Elle remercioit le baron; et, quant au chevalier: «J'accepte ce qu'il m'envoie, avoit-elle dit; mais, en vérité, il ne falloit rien pour ça.»
Je remontai chez moi, désespéré d'avoir manqué ma visite au couvent. Mon peintre m'attendoit pour finir le portrait, beaucoup avancé la veille. Il fallut endosser l'habit d'amazone pour représenter Mlle Duportail, et ensuite redevenir M. de Faublas pour aller dîner avec le baron. Quand je sortis de table, je trouvai chez moi la vieille femme aux petits écus. Elle me dit qu'Adélaïde, étonnée de ne m'avoir pas vu ce matin, envoyoit savoir de mes nouvelles et me prioit de passer tout à l'heure au couvent. J'y courus. Adélaïde m'amena sa bonne amie, accompagnée de Mme Munich, qui ne parut pas fâchée de me revoir après une aussi longue absence. J'en fus quitte pour plusieurs histoires fort longues, que j'eus l'air d'entendre; et comme, à tout hasard, il m'importoit de gagner l'amitié de la gouvernante, dont je connoissois les goûts, je lui promis de lui envoyer une bouteille d'excellente eau-de-vie d'Hendaye dont on m'avoit fait présent.
Ce jour malheureux étoit celui des rencontres. En sortant du parloir, je trouvai mon père qui alloit y entrer. «C'est donc ainsi qu'on m'obéit! me dit-il tout bas; c'est donc ainsi qu'on me joue! Monsieur, je vous déclare que, si vous ne renoncez pas à ce fol amour, vous me forcerez à user de rigueur.»
De retour chez moi, j'enveloppai soigneusement mon portrait, qui étoit fini. J'appelai Jasmin, je lui recommandai de porter, le lendemain, de bonne heure, ce petit paquet à Justine, qui le remettroit à Mme de B…, et cette bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye à Mme Munich, au couvent de ***. Mon très exact domestique partit de bonne heure et revint tard. Il avoit tant bu que je ne pus tirer de lui aucune réponse satisfaisante; mais la manière dont il avoit fait sa double commission me valut, dans la soirée, un billet et un message.
Un billet de Mme de B…, qui, en me remerciant beaucoup de mon charmant cadeau, me demandoit ce que je voulois qu'elle en fît.
«Madame Dutour, je ne comprends pas ce que madame la marquise me veut dire.—Et moi, Monsieur, je l'ignore; mais elle s'expliquera sans doute demain matin chez sa marchande de modes: ne manquez pas de vous y rendre à huit heures précises, parce qu'à dix heures elle part pour Versailles.—Madame Dutour, vous pouvez l'assurer que je n'y manquerai pas.»
Une heure après vint cette vieille femme à qui je ne donnois jamais un petit écu sans tressaillir de joie. Elle m'apprit que Mlle de Pontis, qui avoit quelque chose de très pressé à me dire, me prioit de venir au parloir le lendemain matin, à huit heures au plus tard. «Ah! ma bonne dame, j'aimerois mieux passer la nuit entière à la porte du couvent que de faire attendre Mlle de Pontis un quart d'heure.»
La vieille, dès qu'elle eut son argent, me tira sa petite révérence et s'en alla.
Demain, à huit heures précises, au couvent! Demain au boudoir, à huit heures précises! Oh! cette fois, Madame de B…, vous aurez tort! Si vous voulez que j'aille à vos rendez-vous, ne les donnez jamais aux heures que Mlle de Pontis aura choisies pour les siens. Croyez-moi, n'essayez pas de soutenir la concurrence. Un regard, un seul regard de ma jolie cousine, m'est plus doux, plus précieux que toutes les faveurs de la plus belle femme,… d'une femme aussi belle que vous! et toutes les marquises de l'univers ne valent pas ensemble un cheveu de ma Sophie!