J'y cours en chemise, et même sans pantoufles: j'ouvre, je vois un homme!… je vois!… Je crois me tromper, je me frotte les yeux, je regarde encore! Je m'écrie: «Quoi! se peut-il?… quoi! c'est vous, mon père!» Le baron recule de surprise en me reconnoissant; il m'adresse avec violence cette question au moins inutile: «Que faites-vous ici, Monsieur?» Qu'aurois-je répondu? Je garde un profond silence.

Cependant, au son d'une voix qu'elle a cru reconnoître, Coralie est accourue aussi légèrement vêtue que moi; mais, trop pressée pour y regarder de bien près, au lieu de mettre ses pantoufles, elle a fourré ses petits pieds dans mes souliers. La nymphe, en arrivant sur le lieu de la scène, s'est pénétrée tout d'un coup des comiques effets d'une rencontre aussi inattendue. Elle admire le père, muet d'étonnement, immobile de fureur, appuyé sur la rampe de l'escalier. Elle admire le fils, presque nu, planté comme une idole au milieu de l'antichambre. Le moyen qu'une fille naturellement folle se contienne en pareil cas! La danseuse me jette les bras au col; elle penche sa tête sur la mienne. On croiroit qu'elle m'embrasse: elle ne fait que rire pourtant; mais elle rit si fort que tous les voisins peuvent l'entendre. Le baron rougit et pâlit successivement: il entre, il ferme la porte, il met les verrous. Coralie se sauve en riant toujours; je vole sur ses pas; mon père se précipite en même temps que nous dans la chambre à coucher. Il fait un geste menaçant, il va briser les meubles. Je me jette sur sa canne déjà levée, je la saisis, je m'écrie: «Ah! mon père, oubliez-vous que votre fils est là?»

Cette exclamation, peut-être un peu hardie, produisit tout l'effet que j'en avois attendu. Le baron, encore ému, mais beaucoup plus calme, se jeta sur un fauteuil et m'ordonna de m'habiller. Coralie s'étoit enfermée dans son cabinet de toilette, où elle rioit à son aise, et dont elle voulut bien entr'ouvrir la porte pour me rendre ma chaussure et reprendre la sienne. Je fus bientôt prêt; nous descendîmes. Le baron étoit venu à pied et sans domestiques: nous montâmes dans un fiacre; et, quoique le trajet fût long, mon père, triste et pensif, ne me dit pas un mot sur la route; mais, en arrivant à l'hôtel, il me pria de le suivre chez lui. Ce jour étoit un de ceux marqués pour mes visites au couvent, et, comme je voyois s'écouler l'heure à laquelle Sophie m'attendoit au parloir, j'essayai de prétexter quelques affaires pressantes. Mon père insista d'un ton presque suppliant. Nous montâmes dans son appartement; il ordonna qu'on nous y laissât seuls, me fit asseoir, se plaça près de moi, garda quelque temps le silence, et me dit enfin: «Faublas, oubliez pour un moment que je suis père, et répondez-moi comme à votre ami. Avant-hier, entre dix et onze heures du soir, étiez-vous chez Coralie?—Oui, mon père…—C'étoit donc vous qui soupiez avec elle quand je suis arrivé?—Cela est vrai.—Le bruit que vous avez fait en sortant m'a donné quelques soupçons, que j'ai dissimulés. J'ai prétexté un voyage à la campagne, afin de surprendre mon rival préféré; je n'imaginois pas que ce fût le chevalier de Faublas.—Monsieur le baron me feroit-il l'injure de croire que je savois qu'il y eût entre nous rivalité?—Non, mon ami, non. Je sais qu'au milieu des égaremens de votre âge vous vous êtes rarement écarté du respect que vous devez à un père qui vous aime, je sais que vous n'êtes pas capable de me préparer de sang-froid des chagrins, des humiliations. Faublas, il me reste peu de questions à vous faire. Y a-t-il longtemps que vous connoissez Coralie?—Depuis quatre jours.—Et vous avez passé avec elle?…—Deux nuits, mon père.—Deux nuits en quatre jours! Deux nuits entières! Ah! jeune insensé! Et comment avez-vous récompensé ses bontés?—Je ne lui ai fait qu'un très petit présent.—Quoi! seroit-ce vous qui lui auriez donné ces porcelaines de Sèvres que j'ai vues chez elle… avant-hier, je crois?—Oui, mon père.—Mon ami, quand un jeune homme comme vous a le malheur d'avoir une fille de théâtre, il doit la payer plus généreusement. Restez ici, tout à l'heure je suis à vous.»

Il me fit attendre assez longtemps, et revint enfin, tenant un papier à la main. Tenez, Faublas, lisez:

Coralie, je vous quitte, et je crois que les meubles, les bijoux, les diamans que je vous ai donnés, et que je vous laisse, m'acquittent assez envers vous.

Quand j'eus fini de lire cette courte épître, mon père la cacheta. Ensuite, il me présenta une feuille de papier blanc. J'écrivis sous sa dictée:

Coralie, je vous quitte; et, comme j'ai évalué à vingt-cinq louis les deux nuits que vous m'avez données, je vous envoie trois billets de caisse de deux cents francs chacun.

Mon père envoya les deux lettres par le même commissionnaire. Je croyois tout fini, je me disposois à sortir: le baron me pria d'attendre la réponse de Coralie.

«Mon fils, me dit-il, vous voyez si je profite des leçons que vous me donnez. Pourquoi, moins docile que moi, vous obstinez-vous à rejeter mes conseils paternels? Avant-hier encore vous êtes sorti avec cet habit d'amazone que je vous ai défendu de porter: vous voyez tous les jours la marquise! Vous aviez Coralie en même temps! vous en avez peut-être encore une autre que je ne sais pas!… Soyez donc sage; ménagez donc votre santé. Vous ne savez pas comme il est précieux, ce bien que vous prodiguez! Et, d'ailleurs, depuis que nous sommes à Paris, vous négligez singulièrement vos études. Il ne suffit pas de briller dans ses exercices, il faut aussi cultiver son esprit. Que vous excelliez à faire des armes, à la bonne heure! Il faut qu'un gentilhomme sache se battre, et malheur à celui qui aime à verser du sang! Mais la passion de la chasse, la fureur de la danse, la manie des chevaux, tout cela n'a qu'un temps. Vous aimez encore la musique, il est vrai, et la musique peut remplir agréablement quelques heures de loisir; mais tout cela ne suffit pas. Si vous atteignez la quarantaine sans savoir autre chose que tirer un coup de fusil, manier un cheval, danser et chanter, oh! que votre automne sera fastidieux et long! que vous trouverez de momens d'ennui dans la journée! que vous regretterez votre jeunesse perdue dans les vains plaisirs!… Faublas, vous ne manquez pas d'intelligence, je vous connois des dispositions… Ménagez-vous dès à présent, dans l'étude des belles-lettres et de la philosophie, ces ressources toutes-puissantes et respectées qui embellissent l'âge mûr, abrègent la vieillesse, occupent les désœuvremens du riche, allègent les travaux du pauvre, consolent nos infortunes ou perpétuent notre bonheur… Mon ami, commencez par aller moins fréquemment chez Mme de B…; vous trouverez à cela le double avantage d'employer plus de temps à des travaux utiles et d'en donner moins à des plaisirs dangereux. Vous formerez le moral et vous n'épuiserez pas le physique. Quant à votre passion du couvent, je ne vous en parle pas; je sais que, sur ce point très essentiel, vous êtes déjà raisonnable. Mme Munich, à qui j'ai parlé l'un de ces jours, m'a dit qu'il y avoit plus de deux mois qu'elle ne vous avoit vu. Je suis content de vous, Faublas: que vous trompiez la marquise ou quelque autre folle, on ne sauroit les plaindre d'un malheur qu'elles cherchent. S'il y a, par rapport à vous, quelques inconvéniens, ils ne touchent pas à l'honneur. Mais abuser la foible innocence!… je ne vous l'aurois jamais pardonné.»

Tandis que le baron me félicitoit de mon indifférence pour Mlle de Pontis, j'avois peine à contenir mon impatience: je gémissois de voir s'échapper le moment du rendez-vous.