Pour cette fois j'usai de la permission sans en abuser. Nous nous remîmes bientôt à table. «Faublas, vous trouverez peut-être que j'ai de singulières fantaisies; mais je vous prie de ne pas me refuser.—Le pourrois-je? De quoi s'agit-il?—Mon bon ami, donnez-moi votre portrait.—Maman, vous appelez cela une fantaisie! C'est un désir bien naturel que je partage. Seroit-ce une indiscrétion que de vous demander le vôtre?—Non, mon ami; mais c'est celui de Mlle Duportail que je veux.—Ah! j'entends; et c'est celui du vicomte de Florville que vous me donnerez?—Précisément.—Ma petite maman, je m'en occuperai dès demain; nous verrons lequel des deux sera plus tôt fait.—Le vôtre assurément. Vous n'êtes pas gêné, vous, Faublas! Moi, je ne pourrai donner à mon peintre que quelques momens dérobés. Vous sentez bien que ce n'est pas à l'hôtel que cette miniature se fera?—Où donc, maman?—Chez cette marchande de modes,… au boudoir que vous connoissez. Les habits que vous me voyez, je les y laisse toujours dans une armoire dont j'ai la clef.—Quoi! c'est donc là que vous vous êtes habillée ce matin?—Sans doute, mon ami. Sous prétexte de prendre l'air aux Champs-Élysées, je suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes rendues chez ma marchande de modes, où la métamorphose s'est opérée; une voiture de place m'a conduite chez un loueur de chevaux, et voilà comme d'une marquise on fait un vicomte. Justine a congé pour toute la journée: elle ne doit se retrouver qu'à sept heures chez ma marchande de modes, où j'irai reprendre ma robe. En rentrant, je dirai sans affectation que j'ai rencontré aux Champs-Élysées la comtesse de… Mais je crois entendre Jasmin. Allons faire un tour de promenade, mon cher Faublas: nous reviendrons dîner ici.»
Nous remontâmes à cheval. Après de longs circuits nous nous trouvâmes, vers le midi, au pont de Sèvres, que nous passâmes, pour nous promener sur la grande route qui conduit à Paris. Une fort belle voiture, attelée de quatre chevaux, et précédée d'un domestique bien monté, venoit à nous. Le brillant équipage n'étoit plus qu'à dix pas de distance, quand la marquise tourna bride et repassa le pont au grand galop. Je crus que son cheval l'avoit emportée. Au moment où je donnois un coup d'éperon pour la suivre, je vis, du fond du carrosse, se jeter à la portière un homme qui, m'ayant reconnu, m'appela: «Mademoiselle Duportail!» C'étoit le marquis de B…! Je partis ventre à terre sur les traces de la marquise, qui couroit à travers champs. Jasmin galopoit derrière moi: il me cria que nous étions poursuivis.
Bientôt j'entendis notre ennemi, déjà bien près de nous, exciter encore l'excellent cheval qu'il montoit. Je tournai bride brusquement, et, piquant droit vers le zélé postillon, je le saluai d'un grand coup de fouet. Jasmin, brûlant d'imiter son maître, avoit déjà le bras levé. Le pauvre domestique, étonné qu'une jeune dame eût frappé aussi rudement, retenu sans doute par le respect qu'il croyoit devoir à mon sexe autant qu'à mon rang, ou peut-être par l'idée d'un combat très inégal, puisque Jasmin se tenoit prêt à me seconder; le pauvre domestique, ne sachant s'il devoit fuir ou se défendre, me regardoit d'un air stupéfait. Je déterminai promptement ses résolutions par cette fière harangue, prononcée cependant d'une voix féminine: «Maraud, je te coupe le visage si tu poursuis; si tu retournes sur tes pas, voilà de quoi boire à ma santé.» Il prit mon écu, en louant à sa manière ma vigueur et ma générosité. Je le vis s'en retourner aussi vite qu'il étoit venu.
Ainsi débarrassé de mon ennemi, je promenois mes regards au loin pour découvrir la marquise. Ou elle avoit beaucoup modéré la course de son cheval, ou elle s'étoit arrêtée: car je vis qu'elle avoit peu d'avance sur nous. En peu de temps nous la joignîmes. Je lui rendis compte de la manière dont je venois de recevoir l'envoyé du marquis. «Il étoit temps que je partisse, me dit-elle; je n'ai reconnu qu'un peu tard les chevaux et le cocher.—Maman, mais pourquoi vous êtes-vous éloignée sans m'avertir?—Parce qu'il étoit trop tard; nous étions serrés de trop près. Cette amazone que le marquis connoît nous auroit trahis; j'ai voulu qu'il fût tout d'un coup sûr de son fait.—Je ne comprends pas trop la raison…—Elle est pourtant bien simple, mon ami: il m'importoit peu que le marquis vous vît, pourvu qu'il ne me vît pas, moi! Je sentis que dès qu'il auroit reconnu Mlle Duportail, il ne s'occuperoit plus que d'elle. En vous laissant là, j'assurois ma fuite.—Ah! bien vu… Mais que va dire de moi le marquis?» La marquise, s'approchant de moi, me dit bien bas, en souriant: «Il dira que Mlle Duportail est une p….. Il m'annoncera d'un ton capable qu'elle est effectivement dans les environs de Paris; qu'il l'a rencontrée avec ce M. de Faublas; et le plaisir d'avoir deviné tout cela le consolera de la petite mortification que lui cause le bonheur de son rival… Mais, ajouta-t-elle d'un ton plus réfléchi, mon tendre époux me rend bien les infidélités que je lui prête.—Comment donc?—Vous ne voyez pas cela! Il est parti hier au soir pour Versailles, où il ne se rend qu'aujourd'hui. Il a couché à Paris… Il m'attrape, poursuivit-elle en riant de toutes ses forces, il m'attrape!… Au reste, mon cher Faublas, je ne me sens pas le courage de lui en vouloir.—Gardez-vous bien de lui pardonner cette offense, maman; venez vous venger à Saint-Cloud.—A Saint-Cloud! non, non; ce seroit aussi trop hasarder, ce seroit nous livrer comme des enfans. Dans ce moment-ci M. de B… est peut-être encore à Sèvres; le pauvre La Jeunesse…—Maman, il s'appelle La Jeunesse, ce monsieur que j'ai étrillé?—Oui, mon ami; si c'est celui qui précédoit la voiture, il s'appelle La Jeunesse.—Mais, puisque vous l'avez vu d'assez près pour le reconnoître, il vous a peut-être reconnue aussi?—Impossible, mon ami: cet habit de cavalier, ce chapeau rabattu sur mes yeux! non; je suis tranquille… Je présume donc que ce pauvre La Jeunesse, déjà revenu, raconte au marquis le malheureux événement de sa course. Maintenant, mon pénétrant mari commente, réfléchit, devine. Il devine, j'en suis sûre, que vous demeurez à Sèvres, ou non loin de là. Je parierois que, curieux de découvrir votre retraite, il charge La Jeunesse de rôder dans les environs, de chercher, d'attendre, de s'informer, de bien examiner toutes les physionomies. Non, mon ami, ce n'est pas à Saint-Cloud qu'il faut aller. Regagnons Paris. Je ferai le moins long détour pour arriver la première chez ma marchande de modes, où vous ne tarderez pas à me venir retrouver. C'est au boudoir que nous dînerons; c'est là que vous me ferez compagnie jusqu'au retour de Justine.»
A un quart de lieue de la capitale, nous nous séparâmes. La marquise, à qui je voulois donner Jasmin, m'observa qu'un jeune cavalier pouvoit se promener seul, mais qu'il ne seroit pas décent qu'une jolie femme, surtout dans l'équipage où j'étois, ne fût pas suivie au moins d'un domestique. Mme de B… entra par la grille de la Conférence; Jasmin et moi, nous allâmes gagner la barrière du Roule, et de là la rue de… A la porte de la marchande de modes, nous trouvâmes un petit Auvergnat qui tenoit un cheval par la bride, et qui remit à Jasmin un bout de papier, sur lequel étoient écrits ces mots: Jasmin reconduira mon cheval chez M. T…, loueur de chevaux, rue…, de la part du vicomte de Florville.
Je ne sortis du boudoir qu'à huit heures du soir. La marquise, toujours fidèle à ses principes économiques, me renvoya dans un état honnête, qui me laissoit encore l'espérance de me présenter devant Coralie d'une certaine façon. Je retournai d'abord à l'hôtel, où je me débarrassai de mon accoutrement féminin. Avant dix heures j'étois chez la danseuse.
«Bonsoir, mon petit chevalier: mettons-nous vite à table.—Volontiers.—Sais-tu qu'il y a plus d'une demi-heure que je t'attends pour te gronder?—Parce que?—Parce que tu me traites mal. Chevalier, j'ai toujours un homme entre deux âges qui me paye pour être aimé, et un joli garçon qui m'aime sans me payer. Quelques-unes de mes camarades joignent à cela un grand laquais à large poitrine, une manière d'Hercule, qu'elles payent pour les aimer. Moi, qui n'ai pas de si grands besoins, je ne veux pas de satyre, je me contente de mon joli garçon.—Eh bien! Coralie, qu'a cela de commun avec la querelle que tu veux me faire?—Attends donc. Le monsieur qui paye, je l'ai, et j'ai de bonnes raisons pour ne pas te dire son nom; toi, tu es le joli garçon qui m'aime, n'est-il pas vrai?—Après la querelle…—Tu vas voir. Je t'ai pris, parce que tu me plaisois, et je te quitterai quand tu ne me plairas plus.—Enfin?—Enfin, je n'attends pas de cadeaux de toi; tu m'en as fait un dont je ne veux pas.—Quoi! ce cabaret de porcelaine?—Oui.—Je ne le reprendrai pourtant pas. D'ailleurs, Coralie, tes arrangemens ne me conviennent point; je veux être seul et payer.—Bon! Chevalier, tu es trop jeune et tu n'es pas assez riche. Et puis, tiens, tu ferois un mauvais marché. Tu es beau, tu as de l'esprit; eh bien, dès que tu payerois, je ne t'aimerois plus. Je ne sais pas comment cela se fait; mais voilà comme nous sommes toutes! Un billet de caisse d'escompte est pour celui qui le donne le gage d'une infidélité.—Je ne te donne pas d'argent, ce n'est qu'un petit présent…—Je n'en veux point.—Je te répète que je ne le reprendrai pas.—En ce cas, je le jetterai par la fenêtre.—Si cela t'amuse!…»
Nous nous disputions beaucoup, lorsqu'une espèce de femme de chambre à Coralie entra d'un air effrayé et cria: «C'est lui!—C'est lui?» répéta la maîtresse. Les deux femmes me saisirent par les bras, m'entraînèrent dans la chambre à coucher, ouvrirent, dans le fond de l'alcôve, une petite porte par laquelle elles me firent passer; et je me trouvai dans un couloir qui faisoit le tour des appartemens. Je me fâchois et je riois en même temps. L'une me tiroit par le bras, l'autre me poussoit par les épaules: elles firent si bien qu'elles parvinrent à me mettre à la porte. J'allai dormir tranquillement chez moi: le baron n'étoit pas rentré.
Le lendemain, je fis avertir un peintre habile, qui donna toute la journée à Mlle Duportail. Comme il me quittoit, il m'arriva une invitation de Coralie pour le soir même. La scène de la veille m'avoit paru fort désagréable; mais qu'on se souvienne que je n'ai pas dix-sept ans. A dix-sept ans, refusa-t-on jamais de passer une nuit avec une fille aimable?… Un adolescent prétend-il qu'à ma place il auroit résisté? qu'il se montre; et, s'il n'est pas malade, je lui dirai qu'il ment.
L'homme le plus robuste n'est pas infatigable. Au milieu de la nuit, je m'endormis dans les bras de la danseuse, et le bruit d'une sonnette vigoureusement tirée me réveilla en sursaut à sept heures du matin. «Je parie, s'écria Coralie, que ces deux sottes-là sont sorties en même temps, et qu'elles n'ont pas pris leur clef; cependant je me tue de le leur dire tous les jours!… Chevalier, fais-moi le plaisir d'aller ouvrir la porte.»