«En effet, m'écriai-je, j'ai depuis longtemps parole avec le vicomte: allons, ce sera pour demain matin… Jasmin, tu vas venir avec moi.»
J'allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de le porter de ma part à Mlle Coralie, rue Meslay, porte Saint-Martin.
Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu'avoit dit Mlle Coralie: «Monsieur, elle m'a fait répéter plusieurs fois votre nom: «C'est bien de la part du chevalier de Faublas? Un jeune homme… tout jeune… qui a tout au plus dix-sept ans?—Mais, Mademoiselle, lui ai-je dit, est-ce que vous ne le connoissez pas?» Elle a répondu: «Si fait; mais il est bon de s'expliquer. Vous direz au chevalier de Faublas que je l'attends demain à souper.»
«Demain à souper, Jasmin! mais cela s'arrange assez mal: je passerai la journée avec le vicomte de Florville! Allons, n'importe, je ne veux pas désobliger Coralie.»
Jasmin me laissa, et je me livrai à mes réflexions: «O ma jolie cousine, que d'injures, que d'infidélités je te fais!… Des infidélités! mais non. J'offre à mes maîtresses un hommage impur, que ma vertueuse amante rejetteroit, qui profaneroit les charmes de Sophie… Mais… Mme de B…! Justine! Coralie en même temps! trois à la fois!… Eh bien, fussent-elles cent, qu'importe? ou plutôt mon excuse n'est-elle pas dans le nombre? Si Mme de B… étoit aimée, lui donnerois-je des rivales? La marquise m'occuperoit-elle, si j'avois un attachement sérieux pour Justine ou pour Coralie?… Non, non. Ces trois intrigues-là ne signifient rien,… ce ne sont que des goûts passagers,… c'est l'effervescence de la jeunesse… La marquise, il est vrai, me paroît beaucoup plus aimable que les deux autres; mais enfin il n'y a que ma jolie cousine qui m'inspire un amour pur et désintéressé… Oui, ma Sophie, ma chère Sophie, il est clair que je n'aime que toi!»
Le lendemain, Jasmin et moi, nous étions, à huit heures précises, à la porte de Boulogne! j'avois l'amazone angloise et le chapeau de castor blanc. Les passans s'arrêtoient pour me regarder. Les uns s'écrioient: «Voilà une jolie femme!—Cette Angloise se tient bien à cheval», disoient les autres; et mon petit amour-propre étoit flatté de ces exclamations fréquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas longtemps attendre; il montoit un très joli cheval, qu'il manioit avec plus de grâce que de vigueur. «Belle demoiselle, nous allons, si bon vous semble, déjeuner à Saint-Cloud.—Très volontiers, Monsieur; mais où descendrons-nous? dans une auberge?—Non, non, mon bon ami.—Comment, votre bon ami? oubliez-vous, Monsieur, que vous parlez à Mlle Duportail?—Oui, mon ami, je l'oubliois; et même je ne songeois pas que je suis aujourd'hui le vicomte de Florville… Moi, un jeune étourdi; et vous, une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous pas cela singulier?—Très singulier! Mais enfin vous voilà pour toute la journée le vicomte de Florville, et moi Mlle Duportail. Souvenons-nous-en bien. Celui des deux qui se trompera…—Donnera un baiser à l'autre.—J'y consens, Monsieur le vicomte.»
Quand nous arrivâmes à Saint-Cloud, nous nous devions mutuellement cinquante baisers au moins. A une portée de fusil du pont, le vicomte m'invita à mettre pied à terre. Nous entrâmes dans une maison, petite et jolie, où je ne vis personne. Il n'y avoit qu'un premier étage. L'appartement que le vicomte m'ouvrit me parut encore plus commode qu'élégant. «Pardon, Mademoiselle; mais il faut que je fasse mettre les chevaux à l'écurie.» Il remonta l'instant d'après et m'apprit qu'il avoit ordonné à Jasmin d'aller déjeuner de son côté et de revenir nous prendre dans une heure. Ensuite il me montra dans une armoire des viandes froides, quelque dessert et de bon vin. «Mademoiselle, nous ferons maigre chère; mais au moins nos gens ne nous troubleront pas.—Fort bien, Vicomte; commençons par payer nos amendes.—Fi donc! une demoiselle! que dites-vous là?… Moi! je veux d'abord manger un morceau.»
Le vicomte de Florville, un peu petite-maîtresse, suça un aileron. Mlle Duportail, fort mal élevée, mangea comme un clerc de procureur.
Ces amendes qu'il falloit acquitter me tracassoient. Je voulus donner un baiser au vicomte. «Mademoiselle, me dit-il, c'est à moi qu'appartient l'attaque.» Il me prit par la main, me fit quitter la table, et voulut m'embrasser. Je le repoussai vivement. «Monsieur, laissez-moi; vous êtes un impertinent!» Le vicomte, plus obstiné qu'entreprenant, sembloit vouloir ne dérober qu'un baiser, et rioit beaucoup de la résistance qu'on lui opposoit. Apparemment plus accoutumé à résister qu'à poursuivre, il déployoit dans l'attaque beaucoup d'adresse et peu de vigueur. Mlle Duportail, au contraire, renversant tous les usages reçus, mettoit dans la défense peu de grâce et beaucoup de force.
Le vicomte, bientôt épuisé, se laissa tomber sur un canapé. «C'est un dragon que cette fille-là! s'écria-t-il; il faudroit un Hercule pour la subjuguer! Que la nature est sage! elle a fait les autres femmes douces et foibles! Je vois bien que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Allons, que tout rentre dans l'ordre. Maligne demoiselle, apaisez-vous. Je ne suis plus que la marquise de B…, le vicomte de Florville vous cède tous ses droits.»