Pour détourner cette plaisanterie dont je craignis l'effet, j'assurai au marquis que ma sœur viendroit passer l'hiver à Paris. «Mais, reprit M. de B…, vous ne demeurez donc plus à l'Arsenal?—Toujours, Monsieur.—En ce cas, recommandez donc à vos gens d'être un peu plus civils et plus attentifs. Ils m'ont bien dit que monsieur votre père étoit allé en Russie; mais, quand je leur ai demandé de vos nouvelles et de celles de mademoiselle votre sœur, ils m'ont répondu brusquement que M. Duportail n'avoit pas d'enfans.—C'est que son père le gêne beaucoup, interrompit Rosambert; il ne lui permet de recevoir personne.—Oui, Monsieur, la réponse qu'on vous a faite est sans doute une suite des ordres que mon père aura donnés.—Eh bien! je croyois monsieur votre père plus raisonnable; un jeune homme doit avoir un peu de liberté. Une demoiselle! oh! c'est différent! on ne sauroit veiller les filles de trop près! et je connois des demoiselles très comme il faut, qu'on ne tient pas assez…, à qui on laisse faire de mauvaises connoissances (en disant cela, il regardoit Rosambert d'un air malin); mais vous! cela est trop rigoureux! Tenez, je veux vous procurer quelque agrément, quelque dissipation. La marquise est ici: je veux vous présenter à la marquise.—Monsieur, je ne puis…—Venez, venez, elle vous recevra bien.—Je ne doute pas que, présenté par vous… Mais, Monsieur…—Eh! mais, pourquoi toutes ces façons? me dit Rosambert. Madame la marquise est très aimable.—N'est-il pas vrai, Monsieur, reprit le marquis en s'adressant d'abord au comte et ensuite à moi, n'est-il pas vrai qu'elle est très aimable, ma femme?… elle a beaucoup d'esprit. D'abord je ne l'aurois pas épousée sans cela.—La vérité est que madame la marquise a beaucoup d'esprit; et monsieur le sait bien! s'écria Rosambert.—Monsieur le sait bien? répéta le marquis.—Oui, Monsieur, ma sœur me l'a dit.—Ah! mademoiselle votre sœur! oui… Je vous assure, Monsieur, qu'il ne manque à ma femme que d'être un peu plus physionomiste; mais cela viendra, cela viendra,… j'ai déjà remarqué qu'elle a un goût naturel pour les belles figures. Monsieur Duportail, la vôtre est très prévenante, et puis vous ressemblez singulièrement à mademoiselle votre sœur, que la marquise aime beaucoup. Venez, suivez-moi, je vais vous présenter à la marquise.—En vérité, Monsieur le marquis, je suis désolé de ne pouvoir mieux répondre à tant d'honnêtetés; mais je me suis, pour ainsi dire, dérobé de chez moi; je vais me cacher dans le parterre,… je ne puis paroître dans une loge… Si quelqu'un des amis de mon père me voyoit, il le lui écriroit sûrement, et vous n'avez pas d'idée de la scène que M. Duportail me feroit à son retour.—Il y a des parens bien ridicules!… Je savois bien que j'avois quelque chose à vous demander, Monsieur… Connoissez-vous un certain M. de Faublas?» Je répondis sèchement non. «Mais le comte le connoît peut-être? continua le marquis.—De Faublas? répliqua Rosambert. Mais oui, je crois avoir entendu ce nom-là,… j'ai vu cela quelque part.» Il prit le marquis par la main, et, affectant de parler plus bas: «Ne parlez jamais des Faublas devant les Duportail: ces deux familles-là sont ennemies!… Il y aura du sang répandu au premier jour.—Tout cela s'est donc découvert? répliqua le marquis à demi-voix.—Quoi, tout cela? répondit Rosambert.—Bon! vous m'entendez de reste.—Non, le diable m'emporte!—Oh! que si; mais vous avez raison: à votre place, je serois aussi discret que vous.—D'honneur! si je comprends un mot!…—Allons, brisons là», dit le marquis. Il éleva la voix. «Oh çà, dis-moi, Rosambert, car je suis un bon diable, je ne sais pas garder rancune, moi! dis-moi pourquoi, depuis plus de six semaines, tu n'es pas venu nous voir.—Des affaires.—Bon! des affaires; des maîtresses!… On ne m'attrape pas, va! J'espère qu'au moins tu voudras bien venir saluer la marquise!—Assurément… Chevalier, vous voulez bien m'attendre ici un moment?»

Le marquis, en me quittant, me répéta qu'il regrettoit fort de ne pouvoir me présenter à sa femme.

Un quart d'heure après Rosambert revint à moi en riant. «Mme de B… n'a pas paru fâchée de me voir, me dit-il: elle m'a reçu poliment; nous nous sommes traités réciproquement comme des gens de connoissance qui se souviennent de s'être rencontrés souvent dans le monde. Pourtant la marquise a été un peu étonnée quand son bon mari lui a dit que j'étois ici avec M. Duportail le fils, qui n'avoit jamais osé lui venir présenter ses devoirs. Vous concevez que, tout étant fini entre Mme de B… et moi, je n'ai pas cherché à augmenter l'embarras de sa position; au contraire, je l'ai charitablement aidée à me tromper moi-même: je suis entré dans toutes ses idées aussi bonnement que son cher époux. Ce qu'il y a de fort singulier, c'est que j'ai trouvé de temps en temps de grandes obscurités dans cette plaisante scène, qui m'a d'ailleurs beaucoup amusé. Vous m'expliquerez cela, Faublas. Tenez, quoique M. de B… parlât bas dans ce moment-là, j'ai pourtant bien entendu qu'il disoit à la marquise: «Madame, je vous le disois bien que cette Mlle Duportail n'étoit pas une fille honnête. Tout cela s'est découvert; les Duportail sont furieux; et, s'ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui feront un mauvais parti. Je suis sûr que le voyage de la demoiselle à Soissons et celui du père en Russie ne sont que des prétextes. Aussi ce père a bien mérité cela: il gêne horriblement son fils, et il laisse faire à sa fille tout ce qu'elle veut.» Voilà à peu près, continua le comte, ce que le marquis a dit. Faublas, vous êtes au fait, faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que tout cela signifie.»

Je contai à Rosambert comment le marquis avoit trouvé mon portefeuille dans un mauvais lieu, comment il avoit prouvé à sa femme que Mlle Duportail étoit une p….., comment la marquise s'étoit fait rendre mes lettres sur son ottomane, moi présent. Le comte donna un libre cours à sa gaieté et finit par me demander pourquoi je n'avois pas voulu être présenté à Mme de B… «Mon ami, lui répliquai-je, si j'étois follement épris de la marquise et qu'il n'y eût pas eu d'autres moyens de la voir que celui-là, je l'aurois employé; mais, puisque nous nous joignons facilement, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, puisque les rendez-vous ne nous manquent pas, pourquoi aurois-je encore été chercher des dangers sous un travestissement nouveau?—Quoi donc! cela auroit produit des scènes plaisantes! A votre place, la marquise n'auroit pas balancé.»

Après le spectacle, je suivis Rosambert à la loge de Mlle ***, qu'il connoissoit particulièrement. Une danseuse étoit avec la princesse. «Il est joli, dit celle-ci après m'avoir majestueusement toisé.—C'est l'Amour, répondit l'autre, ou c'est le chevalier de Faublas!» Je remerciai vivement l'honnête personne qui m'adressoit un compliment si flatteur. «Chevalier, me dit-elle, je vous ai entrevu quelque part, et depuis plusieurs mois j'entends parler de vous presque tous les jours. Vous pouvez être une très belle fille; mais, quant à moi, j'aime mieux un joli garçon.» Je fixai le comte: «Rosambert, il me paroît que vous m'aviez annoncé!» Rosambert me donna sa parole d'honneur que non. Cependant les deux dames se parloient à l'oreille; et Coralie (c'est le nom de la danseuse), Coralie rioit comme une folle.

Ai-je besoin de dire que déjà la partie carrée se décidoit; que nous soupâmes chez la déesse; que je ramenai la nymphe chez elle, et que j'y partageai son lit? Qui ne sait pas qu'à l'Opéra les divinités sont de bien foibles mortelles; que c'est le pays du monde où les passions se traitent le plus lestement; que c'est là surtout qu'une affaire de cœur commence et s'achève dans la même soirée?

Coralie n'étoit ni belle ni jolie; mais elle avoit la vivacité qui plaît, les grâces qui attirent: on écoutoit avec plaisir son petit jargon galant. Sur sa figure mutine régnoit la gaieté; son maintien, un peu dévergondé, provoquoit le désir. Au reste, grande et bien faite, belle main, joli pied, superbe peau! Coralie, d'ailleurs, possédoit si bien l'art des voluptés secrètes! elle épuisoit avec tant de discernement toutes les ressources du métier!… J'oubliai dans ses bras Justine et Mme de B…

Mais, par une singularité que je n'entreprendrai pas d'expliquer, l'image des vertus les plus pures vint, au sein du libertinage, se présenter à mon esprit troublé; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, je m'avisai de vouloir parler dans un de ces momens où l'homme le plus étourdi, exempt de toute distraction, ne laisse échapper que de très courts monosyllabes ou de longs soupirs étouffés. «Ah! Sophie!» m'écriai-je. J'aurois dû dire: «Ah! Coralie!…» «Sophie! répéta la nymphe sans se déranger; Sophie! vous la connoissez? Eh bien, c'est une sotte, une bégueule, une pécore, qui n'a jamais été jolie, qui est fanée, et à qui il est arrivé la semaine passée…» Elle ne put en dire davantage; mais, quoiqu'en parlant prodigieusement vite, elle avoit si bien employé son temps que je ne savois lequel admirer le plus, ou de l'étonnante agilité de ce corps si souple, ou de l'extrême volubilité de cette langue si déliée.

Il étoit dix heures du matin quand je quittai Coralie. Le baron, informé de mon absence, attendoit impatiemment mon retour. Il me fit souvenir, d'un ton sévère, qu'il m'avoit prié de ne jamais coucher ailleurs qu'à l'hôtel. Je montai chez moi; M. Person m'y attendoit. J'allois lui reprocher sa trahison, il me prévint: il m'observa qu'il étoit impossible que le baron ignorât cette échappée nocturne; qu'en pareil cas, le devoir d'un gouverneur étoit d'avertir un père, et que se laisser prévenir par le suisse ou par quelque autre domestique, c'eût été fort maladroitement découvrir notre intelligence. Je n'avois rien à répondre à de si bonnes raisons, et puis j'étois déjà occupé de toute autre chose. Jasmin venoit de me remettre une lettre qu'on lui avoit laissée depuis plus d'une heure. Je voyois avec surprise qu'elle étoit adressée à Mlle Duportail. Je décachetai promptement, et je lus:

Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que Mlle Duportail n'est point à Soissons, et que sans doute elle se cache dans les environs de Paris. Si cela est, cette charmante enfant, qui doit se souvenir de moi, montera demain matin à cheval, avec son habit d'amazone, et viendra, suivie d'un seul domestique, couvert d'un habit bourgeois, me joindre, à huit heures précises, au bois de Boulogne, à la porte de Boulogne même. Je suis, s'il faut l'en croire, celui qu'elle aime encore, etc.

Le vicomte de Florville.