La marquise mit beaucoup du sien dans l'entretien que nous eûmes ensemble; et je lui découvris mille perfections que je n'avois pas encore eu le temps d'apercevoir. Elle m'étonna par une foule de traits satiriques, ingénieux ou brillans; il lui échappa même quelques pensées un peu philosophiques, mais pas une seule réflexion morale. J'admirai surtout en elle cette élocution élégante et facile que l'usage du grand monde donne quelquefois, cet esprit naturel et fin qui ne s'acquiert jamais; un goût épuré, dont auroient grand besoin beaucoup de nos beaux esprits que je ne nomme pas, et plus de savoir que n'en a communément une femme belle ou jolie.

Je ne croyois être auprès d'elle que depuis un quart d'heure, quand nous entendîmes sonner minuit. «Voici le moment de la retraite, mon ami, me dit-elle, il faut que Justine vous reconduise elle-même jusqu'à la porte, à cause de mon suisse qui n'entend pas raison. (La suivante attentive accourut au premier coup de sonnette.) Petite, tu vas reconduire ton amoureux.—Comment? son amoureux!—Eh! sans doute; vous ne comprenez pas que Justine qui fait entrer un jeune homme le soir, qui le reconduit à minuit, a tout à fait l'air d'avoir une affaire de cœur? Je suis sûre que demain on le dira tout haut dans l'office; mais la petite sait bien que je la dédommagerai amplement de ce qu'elle pourra souffrir à cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain sur les huit heures?—Au plus tard.—Mon ami, je serai malade pour tout le monde… Allons, petite, reconduis-le: car, enfin, il faut ménager un peu ta réputation; plus il s'en ira tard, et plus on s'égayera sur ton compte… Allez sans lumière, pour qu'on ne vous voie pas dans le petit escalier, et marchez bien doucement, de peur de vous blesser.»

Justine et moi nous entrâmes dans le boudoir. J'eus soin de bien fermer la porte de la chambre à coucher qui y communiquoit, tandis que Justine ouvroit à tâtons celle qui conduisoit à l'escalier dérobé. Au lieu de suivre sur cet escalier ma conductrice, qui me tendoit la main, je l'attirai doucement vers moi. «Mon enfant, lui dis-je si bas qu'à peine elle entendit, tu te souviens bien de la scène de l'ottomane; je veux me venger: aide-moi, ne dis mot.» Justine, toujours disposée à me servir, me seconda si bien sur l'ottomane que la marquise elle-même n'auroit pu mieux faire; jamais je n'éprouvai mieux combien eut raison celui qui, le premier, écrivit: «La vengeance est le plaisir des dieux!»

Si l'on veut se pénétrer de mon esprit, considérer mon âge, examiner ma position, on verra que je ne pouvois manquer au rendez-vous du lendemain. La marquise m'attendoit avec impatience: elle me prodigua les caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit même ma curiosité, toujours empressée, avec une complaisance qui me parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, elle arrêta mes transports au moment de les couronner, et, prétextant encore sa fièvre maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la tendresse d'une amante, cette preuve si chère à tous les jeunes gens, si nécessaire au plus ardent de tous! Je supportois ma peine assez patiemment, dans l'espérance qu'au moins la jolie suivante, au moment du départ, auroit pitié de moi; point du tout, la marquise, qui n'étoit plus alitée, me reconduisit elle-même jusqu'à l'escalier dérobé. Je voyois bien que Justine souffroit de ma douleur; mais pouvoit-elle me consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien désolé.

Rosambert, que j'instruisis des rigueurs de ma belle maîtresse, n'en parut point étonné. Il me dit: «Je vous ai prévenu que Mme de B… régloit sa conduite sur les circonstances, et la changeoit selon les événemens. Quelles que soient les qualités physiques et les facultés morales de Mlle de Pontis, puisque le chevalier l'aime, elle est à ses yeux spirituelle et jolie. Cette passion est légitime, honnête et vertueuse; c'est un premier amour. Il naquit de la sympathie; il vit de privations; il croîtra par les obstacles, l'habitude et l'espérance. Mlle de Pontis est donc une rivale dangereuse. Voilà, n'en doutez pas, ce que s'est dit la marquise; mais, après avoir examiné les moyens de son ennemie, elle a calculé ses propres forces et la foiblesse du jeune Adonis dont il s'agit de disputer le cœur irrésolu…—Irrésolu, Rosambert!—Eh! oui, irrésolu quant à présent. Vous adorez l'une; mais vous ne pouvez vous décider à lui sacrifier l'autre… A votre âge, l'attrait du plaisir a une force irrésistible. Vous savez de quel plaisir je veux parler: Sophie ne peut vous l'offrir, celui-là! C'est Mme de B… qui en est la dispensatrice intéressée; eh bien! mon ami, irriter sans cesse vos désirs, les satisfaire quelquefois, ne les épuiser jamais, en deux mots voilà son plan. C'est pour rendre ses faveurs plus précieuses qu'elle en sera désormais avare. Croyez qu'elle souffrira comme vous des privations qu'elle va vous imposer; mais, à quelque prix que ce soit, la marquise a juré de vous conserver.»

Enfin, il est temps de retourner à Sophie! Elle luit enfin la troisième journée! Je puis aller au couvent voir ma jolie cousine. Oh! comme depuis trois jours elle étoit encore embellie!

Pendant deux mois, à peu près, j'eus le bonheur de l'entretenir au parloir régulièrement deux fois par semaine. O pouvoir prodigieux des vertus et de la beauté réunies! en quittant ma Sophie, j'imaginois toujours qu'il étoit impossible que je l'aimasse davantage, et, chaque fois que je la voyois, je sentois que mon amour étoit encore augmenté.

Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis souvent la belle marquise, qui, toujours attachée au plan de réforme qu'elle avoit en effet adopté, économisoit nos plaisirs, au point de me refuser quelquefois le nécessaire. Il faut avouer encore que ma jolie petite Justine, qui savoit très bien mon adresse, venoit incognito chez moi recueillir les épargnes de sa maîtresse.

M. Duportail, impatient de retrouver sa chère fille, étoit parti depuis six semaines pour la Russie, dans l'espérance de s'y procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.

Un jour que j'étois avec Rosambert à l'Opéra, nous y rencontrâmes le marquis de B… Il salua le comte d'un air froidement poli, mais il me fit l'accueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus de deux mois, il n'avoit pas eu le bonheur de pouvoir me joindre, et il me demanda comment mon père se portoit. «Fort bien, Monsieur le marquis: il est actuellement en Russie.—Ah! ah! cela est donc vrai?—Assurément.—Monsieur, et Mlle Duportail?—Ma sœur se porte à merveille.—Toujours à Soissons?—Oui, Monsieur.—Et quand revient-elle dans ce pays-ci?—Au carnaval prochain», répondit aussitôt Rosambert.