J'appelai Jasmin: «Retourne à Justine, demande-lui si, dans l'absence du marquis, je ne pourrois pas voir Mme de B…, la calmer,… la consoler un peu? Jasmin, si cela se peut, tu t'informeras de l'heure,… de la porte par laquelle je dois entrer;… enfin tu arrangeras cela avec Justine.—Oui, Monsieur.—Va vite.»
Il ne tarda pas à revenir. Justine lui avoit dit qu'elle ne croyoit pas que madame fût en état de recevoir personne; qu'elle ne savoit pas si madame seroit bien aise de la visite de monsieur le chevalier; que, cependant, il n'y avoit qu'une scène à risquer. Je savois le chemin: ce soir, sur les neuf heures, je n'avois qu'à me glisser par la porte cochère, gagner promptement l'escalier dérobé, ouvrir la porte du boudoir avec la clef qu'elle donnoit. Au reste, si madame se fâchoit, Justine ne prenoit rien sur elle, et ce seroit mon affaire.
A neuf heures précises je frappai à l'hôtel du marquis. «Qui demandez-vous?» cria le suisse. Je répondis: «Justine», et je me coulai rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir: «Comment va-t-elle?—Bien doucement.—Elle est là, dans sa chambre à coucher?—Oh! mon Dieu, sûrement, et au lit.—Elle est alitée?—Oui, Monsieur.—Cet imbécile de Jasmin ne m'a pas dit cela. Est-elle seule? ses femmes…—Elle est seule, Monsieur; mais je n'ose vous annoncer», ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l'embrassai par distraction. «Tiens, vois-tu cette chienne d'ottomane-là? je ne l'oublierai de ma vie», et, toujours par distraction, je poussai Justine dessus. Elle parut véritablement effrayée. «Mon Dieu! madame va entendre, elle ne dort pas.» Effectivement la marquise, forçant sa voix un peu éteinte, demanda qui étoit là. Justine ouvrit la porte de la chambre à coucher: «Madame, c'est…» J'approchai du lit, je pris la belle main qui entr'ouvroit les rideaux: «C'est moi, c'est votre amant, qui, plein d'inquiétude…—Quoi! Monsieur, qui vous a ouvert la porte? qui vous a permis?…—J'ai cru que vous excuseriez…—Eh bien! Monsieur, que voulez-vous? insulter à ma douleur? redoubler mes chagrins? augmenter mon mal?—Je viens pour le calmer.—Le calmer! Monsieur, ferez-vous que je n'aie pas entendu ce que votre père a dit, que je n'aie pas lu ce que vous avez écrit? (La marquise fit quelques efforts pour me cacher ses larmes.)—Madame, devez-vous m'imputer les torts du baron? Et quant à la lettre…—Monsieur, je ne vous demande pas d'explication, je n'en veux pas.—Au moins, dites-moi si depuis hier vous vous sentez un peu mieux.—Plus mal, Monsieur, plus mal. Mais que vous importe? Quelle espèce d'intérêt prenez-vous à ce qui me touche?—Pouvez-vous le demander!—Sans doute j'ai tort; je dois être assez convaincue que vous ne m'aimez pas.—Ma chère maman!…—Laissez ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hélas! trop court; ce nom qui rappelle un enfant trop aimable et trop aimé! un enfant dont la fausse candeur me séduisit, dont les charmes peu communs égarèrent ma raison… Je me flattois qu'au moins sa tendresse étoit le prix de la mienne… Hélas! il me trahissoit froidement! Cruel! si jeune encore, vous possédez à ce point l'art de tromper!—Non, je ne vous trompe pas.—Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un mérite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement sacrifiée, gémit de vous avoir connu, et, pour qu'il ne manque rien à mon humiliation, allez trouver votre père, votre père qui ose me faire un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne fils m'en a cruellement punie; mais, Faublas, souvenez-vous du moins, souvenez-vous toujours que cette femme qu'on vous a dite ardente, vive, emportée, uniquement dévorée de la soif du plaisir, que cette femme ne put résister au chagrin d'avoir été si cruellement traitée, et ne se consola jamais de vous avoir perdu.—Ma chère maman, pouvez-vous méconnoître le sentiment qui me ramène?—Oui, la pitié que vous ne pouvez refuser à mes peines! l'offensante pitié!—Non: l'amour, l'amour le plus vif.»
Je pris une de ses mains, qu'elle ne retira plus. On ne peut se figurer combien ses plaintes m'avoient ému, combien je souffrois de l'état où je la trouvois.
«Ah! me dit-elle, que vous connoissez bien ma foiblesse et ma crédulité! Allons, Faublas, asseyez-vous là. (Je me plaçai sur le bord de son lit.) Eh mais, si quelqu'un entroit! si l'on vous voyoit! Faites-moi le plaisir d'appeler Justine, elle est dans le boudoir… Petite, que ma porte soit fermée à tout le monde… Tu diras à mes femmes que je repose, et tu recommanderas bien dans l'antichambre qu'on ne laisse entrer personne… Mon ami, vous souperez ici.—De tout mon cœur.—Petite, demande une volaille… Tu leur diras que je suis assoupie, fatiguée; mais qu'avant de m'endormir je me sens quelque envie d'entamer une aile… Surtout je veux être tranquille. Toi, Justine, tu auras un appétit excessif: tu m'entends bien?—Oui, Madame, répliqua la soubrette en riant; oui, il faut ce soir que je mange comme deux.»
Dès que Justine fut sortie, je serrai la marquise dans mes bras, et, après avoir préludé par de petites caresses, je voulus pousser très loin mes entreprises. On m'opposa une résistance à laquelle je ne m'attendois pas, et Justine, qui apportoit un poulet, me força de suspendre l'attaque. La marquise ne voulut pas manger; moi, tout en dépeçant l'animal, je considérois l'appartement avec une attention que ma belle maîtresse remarqua. «Mais que regarde-t-il donc ainsi?—Cet appartement que je reconnois avec plaisir, il me semble que c'est ici…» La marquise me comprit: «Oui, c'est ici que la figure de Mlle Duportail m'a joué un vilain tour.—Pourquoi vilain?—Pourquoi? parce que Faublas est un trompeur.—Ah! vous allez recommencer la querelle! En vérité, maman, vous êtes ce soir bien singulière. Vous voulez qu'on dispute, et vous ne voulez pas qu'on se raccommode.—Justement, Monsieur le libertin et l'ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le contraire: c'est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la dispute. Au reste, puisque nous en sommes là-dessus, demandez au baron s'il ne faut pas…—Quoi! maman, il se pourroit que ce que mon père a dit…? Ce seroit là ce qui empêcheroit…?—Que ce soit cela ou autre chose, toujours est-il certain, Monsieur le conquérant, que ce soir il n'y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-là!—Ah! ma petite maman, c'est précisément dans ce sens-là qu'il y en aura.—Je vous assure que non.—Je vous proteste que si.»
L'air déterminé dont j'affirmois parut effrayer la marquise: je la vis s'arranger de la manière qu'elle jugea la plus propre à me contrarier. «Oui, oui, faites vos dispositions; mais, dès que j'aurai soupé, quand Justine ne sera plus là, vous verrez!—Justine ne s'en ira pas… Petite, ne quitte pas mon appartement… Chevalier, asseyez-vous ici,… un peu plus près de nous… Là, bien, j'ai quelque chose à vous dire.»
Elle passa un bras derrière moi, appuya sa tête sur mon épaule; et, après m'avoir donné un baiser: «Faublas, m'aimez-vous? dit-elle en baissant la voix.—Maman, n'en doutez plus.—Je vous en demande une preuve.—Quoi donc? m'écriai-je avec inquiétude.—De ne pas insister ce soir sur le raccommodement…—Pourquoi cela?—Mon ami, j'ai la fièvre, vous la gagneriez.—Eh bien! qu'importe?—Qu'importe! répéta-t-elle en m'embrassant; j'aime cette réponse-là: que n'est-elle aussi sage qu'elle me paroît flatteuse!… Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûteroit votre santé! Quelle femme assez peu délicate pourroit acheter à ce prix quelques instans rapides d'une jouissance d'autant moins douce qu'elle est plus répétée? Quelle femme assez aveugle, assez insensible, pourroit, en se donnant à toi, ne céder qu'à l'attrait du plaisir? Qui! moi! j'énerverois tes forces! j'épuiserois ta jeunesse! j'altérerois un des plus beaux ouvrages de la nature! je détruirois un de ses chefs-d'œuvre les plus séduisans! Non, mon cher Faublas, non. Pour t'épargner des regrets, je combattrai tes désirs et ma propre foiblesse; dans tous les temps tu me trouveras prête à m'immoler pour ton bonheur; et, loin de te préparer des jours tristes ou douloureux, je donnerai, s'il le faut, ma vie, pour prolonger, pour embellir la tienne. O des amans le plus aimable et le plus aimé! ce n'est pas pour moi seulement que je te chéris; va, quoi qu'on en puisse dire, c'est toi, c'est toi-même que j'adore en toi… Mon bon ami, promets-moi de ne pas insister ce soir… Je renverrai Justine; tu seras là, je te verrai, je t'entendrai, je m'endormirai peut-être sur ton sein; je serai trop heureuse… Mon bon ami, donne-moi ta parole d'honneur… Chevalier, répondez-moi donc… Mais voyez comme il réfléchit pour une chose si simple!»
La marquise avoit raison: je réfléchissois. Je pensois à Sophie; je faisois à ma jolie cousine l'hommage des privations qu'on m'imposoit; et, cette idée m'inspirant le courage de les supporter, je promis à sa rivale d'être sage. Aussitôt Justine reçut l'ordre de s'éloigner.
«Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d'un air de satisfaction. Causons tranquillement: ce plaisir-là, s'il est moins vif qu'un autre, est plus durable… De quoi riez-vous?—D'une idée peut-être singulière.—Dites, mon ami, dites.—Si l'on pouvoit imposer à une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq minutes qu'alors elle emploieroit à son gré?…—Mon ami, beaucoup de belles dames trouveroient l'alternative embarrassante. On dit qu'il y en a pour qui le plaisir de parler sentiment est le nec plus ultra de l'amour; toutes les autres fonctions d'une maîtresse coûtent singulièrement à leur complaisance: d'honneur, je crois que, s'il en existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous assure qu'il s'en rencontreroit beaucoup, mais beaucoup, à qui ce bavardage et cette inaction de deux heures paroîtroient fort ridicules. J'en connois qui aimeroient bien mieux rester muettes toute leur vie.—Ce n'est pas vous, maman.—Moi, je serois du parti qui accorderoit les deux autres.—Oui?—Oui, mon ami. Les deux heures de conversation, ce seroit pour aujourd'hui, supposons, et les cinq minutes de bonheur, je les garderois pour demain.—Pour demain? souvenez-vous-en bien.—Ah!…—Ah! vous l'avez dit.—Oui, mais ce n'étoit qu'une supposition.»