Sophie se pencha sur le sein d'Adélaïde qu'elle embrassa. «Comme ton frère te ressemble! lui dit-elle: il a tes yeux, ton teint, ta bouche, ton front!» Elle l'embrassa une seconde fois. «En vérité, répondit Adélaïde d'un petit ton boudeur, autrefois vous m'aimiez pour moi; maintenant je crois que vous ne m'aimez plus qu'à cause de lui… Voilà donc ce qu'on appelle de l'amour! J'avoue que, si je le trouvai triste hier, il me paroît aujourd'hui bien séduisant… Mon frère, quand est-ce que vous épouserez ma bonne amie?—Le baron prétend que je suis trop jeune; mais, si mademoiselle le permet…—Pourquoi donc m'appelez-vous mademoiselle? ne suis-je plus votre jolie cousine?—Ah! jolie, plus jolie que jamais! plus que jolie! Si vous le permettez, j'irai parler à M. de Pontis; je lui dirai que j'adore sa fille, que sa fille m'a choisi; je lui dirai qu'il me donne ma femme, qu'il m'unisse à Sophie.—Mon père n'est point à Paris… Des affaires de famille… Je vous conterai tout cela: mais il faut que je vous quitte.—Quoi! déjà?—Oui, il faut que je rentre avant que Mme Munich se réveille.—Demain, j'aurai donc le bonheur!…—Demain! tous les jours…—Non, cela ne se peut pas. Non, cela ne se peut pas, répéta Adélaïde, on s'en apercevroit… Mon frère, une fois par semaine.—Oh! mais, répliqua Sophie, tu sais bien comme Mme Munich dort quand elle a bu, et elle boit souvent.—Quoi! ma jolie cousine, votre gouvernante…—Aime le vin et les liqueurs fortes; c'est une Allemande.—Eh bien, en ce cas, je puis venir ici…—Dans trois ou quatre jours, interrompit encore ma sœur; plus souvent ce seroit nous exposer…» Sophie soupira. «Hélas! oui, dit-elle, si l'on alloit nous séparer!… Adieu, mon cher cousin. (Elle s'éloignoit; elle revint.) Ah! je vous en prie, n'allez pas chez la marquise.—N'y allez pas, mon frère, me dit aussi Adélaïde; n'y allez pas, entendez-vous? et, si elle vient chez vous, renvoyez-la.»

Lecteurs septuagénaires et goutteux, c'est à vous que je m'adresse. La vieillesse et ses infirmités n'ont pas toujours roidi vos jambes et glacé vos cœurs. Il fut un temps où vous eûtes aussi vos rendez-vous; alors vous partiez plus légers, plus prompts que les vents, et vous reveniez de même. Vous ne l'avez pas oublié sans doute, et par conséquent vous jugez que mon père dormoit encore quand je rentrai chez moi.

Je ne m'occupai le reste de la journée que de mon bonheur; la nuit suivante fut aussi courte que la dernière m'avoit paru longue. Les songes les plus doux embellirent mon paisible sommeil; ils me montrèrent ma Sophie; et, ce qu'on croira difficilement peut-être, ils ne me montrèrent qu'elle.


Il étoit près de midi quand je sonnai Jasmin. «Tu ne m'as pas rendu réponse hier. Comment se porte Mme de B…?—Hier, Monsieur? vous ne m'avez pas dit d'y aller.—Comment! Jasmin, vous n'y avez pas été! vous savez qu'elle est malade!… Courez-y donc vite.»

Envoyer chez la marquise, ce n'étoit pas y aller, ce n'étoit pas manquer de parole à Sophie. D'ailleurs, il y a des devoirs de société qu'un galant homme ne peut se dispenser de remplir.

Jasmin revint une heure après: «Monsieur, Mlle Justine m'a dit que madame étoit plus mal, et qu'on craignoit que la fièvre ne se réglât.—On craint que la fièvre ne se règle; mais cela est donc sérieux?—Oui, Monsieur, Mlle Justine m'a dit tout bas de vous avertir, de sa part, que monsieur le marquis étoit parti ce matin pour Versailles, où il doit rester trois jours.—C'est bon, Jasmin, allez.»

FAUBLAS CHEZ CORALIE

La fièvre va se régler!… Pauvre vicomte de Florville!… Ce sont les propos du baron,… c'est mon ingratitude:… car au fond elle a à se plaindre de moi. Je l'ai trompée… Je n'avois qu'à lui dire que j'en aimois une autre… Elle va plus mal! Et si le danger devenoit encore plus grand! Si la marquise, à la fleur de son âge, périssoit consumée d'une maladie lente!… J'aurois éternellement sa mort à me reprocher!… Cette idée est insupportable… O ma Sophie, tu m'es bien chère! mais faut-il, à cause de toi, laisser la marquise mourir de chagrin?