Lovzinski resta comme abîmé dans ses réflexions douloureuses; enfin il me dit qu'il avoit mis en moi ses plus chères espérances; que le dessein de mon père étoit de me faire voyager l'année prochaine. J'interrompis M. Duportail pour l'assurer que je passerois quelques mois en Pologne, et que je ne négligerois rien pour me procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.

Il étoit tard quand je quittai M. Duportail; cependant mon premier soin, en rentrant à l'hôtel, fut d'appeler M. Person. Il accepta avec reconnoissance la bague que j'avois achetée le matin, et, sans se faire beaucoup presser, il m'avoua que, la veille, il avoit instruit Adélaïde de l'étrange visite que Mme de B… m'avoit rendue chez moi. «J'avois remarqué ce joli cavalier, me dit-il; et vous devez vous souvenir que je me trouvai sur l'escalier quand M. Duportail nomma la marquise de B…» Je priai M. Person d'être à l'avenir plus réservé: il me quitta en me renouvelant les assurances de son désintéressement et de sa discrétion.

Rosambert avoit donc raison! Sophie m'aimoit! une indiscrétion de M. Person avoit fait tout le mal. Sophie jalouse!… Mais comment l'apaiser? Comment dissiper ses alarmes? Comment la voir?… J'aurois pu me dispenser de me mettre au lit; l'inquiétude chassa le sommeil: toute la nuit je m'occupai de mes peines, des peines de Sophie. Il faut avouer cependant que je songeai quelquefois au vicomte de Florville; mais la marquise étoit si malheureuse! les momens que je donnai à son souvenir furent si courts! les idées qu'il me fit naître furent si différentes!… On seroit bien sévère si l'on ne m'excusoit pas.

Je ne savois encore quel parti prendre, quand le jour parut. Mon conseiller arriva enfin pour me déterminer. «M. Person a fait la faute, me dit Rosambert, c'est à lui de la réparer. Faites une lettre pour Mlle de Pontis; que le cher gouverneur s'en charge, et la remette à Mlle de Faublas, qui ne manquera pas de la porter à son adresse.» J'écrivis[6]. M. Person, devenu le plus complaisant des hommes, accepta sans difficulté la commission délicate que je confiois à son zèle. Il la fit assez promptement; il m'apporta une réponse de ma jolie cousine.

[6] Le lecteur a peut-être cru que j'allois lui donner, par ordre de date, le journal de ma correspondance amoureuse. Qu'il se rassure: de toutes les lettres que nous nous sommes écrites, il ne verra que celles dont la lecture est absolument nécessaire pour l'intelligence des faits.

Elle étoit courte; elle fut bientôt lue… Rosambert, sautez de joie, baisez ces deux lignes; écoutez:

Vous dites que vous n'aimez pas la marquise; ah! si je pouvois en être sûre!

Dans l'excès de ma joie, je sautai au cou de M. Person. «Vous êtes content de cette réponse? me dit-il; eh bien, j'ai encore une nouvelle plus heureuse à vous apprendre.—Dites, mon cher gouverneur, dites vite.—Monsieur, mademoiselle votre sœur m'a d'abord demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt. Elle a rougi quand je l'ai priée de remettre votre lettre à Mlle de Pontis: «Monsieur Person, vous direz à mon frère que depuis hier Sophie, désolée, m'a tout conté; vous lui direz que maintenant je connois mieux que lui la maladie de sa cousine, et même que j'ai lu la recette en question. Je ne suis plus étonnée que le baron se soit fâché!… Monsieur, attendez un moment, je vais porter la lettre… C'est peut-être pousser la complaisance bien loin; mais mon frère se chagrine, ma bonne amie souffre, je n'examine que cela.» Elle est revenue quelques momens après avec ce billet. En me le donnant, elle m'a demandé, d'un air embarrassé, si l'on ne vous verroit pas. Je lui ai objecté l'expresse défense du baron. Elle m'a observé, en rougissant beaucoup, que Mme Munich se levoit rarement avant dix heures; que le baron ne se levoit jamais plus tôt; et qu'enfin la porte du couvent s'ouvroit à huit heures précises. «Eh bien, Mademoiselle, lui ai-je dit, demain matin monsieur votre frère…» Elle m'a interrompu: «Oui, demain matin, qu'il n'y manque pas.»

Que la journée s'écoula lentement! quelle mortelle nuit la suivit! Cent fois je fus tenté d'arrêter mon horloge et d'avancer mes montres! Enfin j'entendis sonner l'heure tant désirée. Je volai au couvent: Adélaïde vint au parloir, Sophie l'accompagnoit.

«Ah! ma sœur! ah! Mademoiselle!» Je joignis leurs jolies mains, que je baisai tour à tour. Sophie, trop émue, fut obligée de s'asseoir. «Vous nous avez donné bien du chagrin!» me dit-elle; et je vis ses yeux se remplir de larmes. Comment exprimer la douceur de celles que je versai! «Vous souffrez? me dit Adélaïde.—Non, ma sœur; jamais un moment plus heureux…—Mais ceux que vous passez avec la marquise? interrompit Sophie en tremblant.—Ma jolie cousine, ma chère Sophie, croyez-vous que je puisse l'aimer?—Pourquoi donc la voyez-vous si souvent?—Je ne la verrai plus, je vous promets que je ne la verrai plus.—Ah! si vous me trompez!…—Pourquoi donc te tromperoit-il, ma bonne amie? Puisqu'il t'aime, il est clair qu'il ne peut pas aimer cette Mme de B…—Adélaïde, tu ne sais donc pas…?—Si fait, je sais ce que c'est que la jalousie, tu me l'as dit hier; mais c'est un sentiment qui fait du mal et qui n'est pas raisonnable. Pourquoi mon frère te diroit-il qu'il t'aime, s'il ne t'aimoit pas?—Et pourquoi le dit-il à la marquise?—Sophie, je vous jure que je vous adorai le premier jour que je vous vis; vous seule m'avez fait éprouver ce sentiment tendre et respectueux qu'inspirent l'innocence et la beauté, cet amour véritable dont il faut brûler pour Sophie. C'est vous, c'est vous seule qui m'avez fait sentir que j'avois un cœur, et je n'aimerai jamais que vous.—Si vous saviez combien j'ai de plaisir à vous croire!»