Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Bondsiac, une partie de la Moldavie, de la Valachie; et, après des fatigues inouïes, nous arrivâmes à Andrinople. On nous arrêta; on nous accusa devant le cadi d'avoir voulu vendre sur notre route des diamans que nous avions apparemment volés: les mauvais habits dont nous étions couverts avoient donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya sous sûre garde à Constantinople.
Nous fûmes admis à l'audience du Grand-Seigneur. Il nous fit donner un logement, et nous assigna sur son trésor un honnête revenu. Alors j'écrivis à mes sœurs et à Boleslas: nous apprîmes par leurs réponses que les biens de Pulauski étoient saisis; qu'il étoit dégradé et condamné à perdre la tête. Mon beau-père fut consterné: il s'indigna qu'on l'eût accusé d'un régicide; il écrivit pour sa justification. Toujours dévoré de l'amour de son pays, toujours guidé par la haine mortelle qu'il avoit jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre ans que nous restâmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte déclarât la guerre à la Russie. En 1774, il reçut avec des transports de rage la nouvelle de la triple invasion[3] qui enlevoit à la république le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les insurgens se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés. «Mon pays a perdu sa liberté, me dit Pulauski; ah! du moins, combattons pour celle d'un peuple nouveau!»
[3] Démembrement de la Pologne fait par l'impératrice de Russie, l'Empereur et le roi de Prusse.
Nous passâmes en Espagne, nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui faisoit voile pour la Havane, d'où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le congrès nous employa dans l'armée du général Washington. Pulauski, consumé d'un noir chagrin, exposoit sa vie comme un homme à qui elle étoit devenue insupportable; on le trouvoit toujours aux postes les plus dangereux: vers la fin de la quatrième campagne, il fut blessé à mes côtés. On l'emportoit dans sa tente. «Je sens que ma fin s'approche, me dit-il; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays! Cruelle bizarrerie de la destinée! Pulauski tombe martyr de la liberté américaine, et les Polonois sont esclaves!… Mon ami, ma mort seroit affreuse, s'il ne me restoit un rayon d'espérance. Ah! puissé-je ne pas m'abuser!… Non, je ne m'abuse point, poursuivit-il d'une voix plus forte. Un Dieu consolateur offre à mes derniers regards l'avenir, l'heureux avenir qui s'approche: je vois l'une des premières nations du monde sortir d'un long sommeil et redemander à ses oppresseurs son honneur et ses droits antiques, ses droits sacrés, imprescriptibles, ceux de l'humanité. Je vois dans une immense capitale longtemps avilie, déshonorée par toutes les espèces de servitudes, une foule de soldats se montrer citoyens, et des milliers de citoyens devenir soldats. Sous leurs coups redoublés la Bastille s'écroule, le signal est donné d'une extrémité de l'empire à l'autre, le règne des tyrans est fini; un peuple voisin, quelquefois ennemi, mais toujours généreux, mais toujours digne juge des grandes actions, vient d'applaudir à ces efforts inattendus, couronnés d'un si prompt succès. Ah! puisse une estime réciproque commencer et affermir entre les deux peuples une inaltérable amitié! puisse cette horrible science de fourberies et de trahisons que les cours ont appelée Politique ne pas apporter d'obstacle à cette fraternelle réunion! Nobles rivaux de talens et de philosophie, François, Anglois, laissez enfin et laissez pour jamais ces discordes sanglantes dont la fureur s'est trop souvent étendue sur les deux mondes; ne vous partagez plus l'empire de l'univers que par la force de vos exemples et l'ascendant de votre génie. Au lieu du cruel avantage d'épouvanter les nations et de les soumettre, disputez-vous la gloire plus solide d'éclairer leur ignorance et de briser leurs fers.
«Approche, ajouta Pulauski, regarde à quelques pas de nous, au milieu du carnage, parmi tant de guerriers fameux, un guerrier célèbre entre tous par son mâle courage, ses vertus vraiment républicaines et ses talens prématurés. C'est l'héritier d'un nom depuis longtemps illustre, mais qui n'avoit pas besoin de la gloire de ses aïeux pour illustrer son nom; c'est ce jeune La Fayette, déjà l'honneur de la France et l'effroi des tyrans: cependant il commence à peine ses immortels travaux. Envie son sort, Lovzinski! tâche d'imiter ses vertus, marche le plus près que tu pourras sur les pas d'un grand homme. Celui-ci, digne élève de Washington, sera bientôt le Washington de son pays. C'est à peu près dans le même temps, mon ami, c'est à cette mémorable époque de la régénération des peuples, que la justice éternelle doit ramener aussi pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la liberté. Alors, Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille! Tu combattis si glorieusement pour la Pologne! Que le souvenir de nos injures et de nos exploits échauffe ton courage! Que ton épée, tant de fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs! Qu'ils frémissent en te reconnoissant! qu'ils tremblent en se rappelant Pulauski!… Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme, ils t'ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom!… Les barbares! ils se sont partagé nos provinces! Lovzinski, voilà ce qu'il ne faut jamais oublier. Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie, la vengeance devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle, tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.»
Il dit[4], il expira. La mort, en le frappant, m'enleva ma dernière consolation.
[4] Pulauski fut tué au siège de Savannah, en 1779.
Mon ami, j'ai combattu pour les États-Unis jusqu'à l'heureuse paix qui vient d'assurer leur indépendance. M. de C…, qui a longtemps servi en Amérique, dans le corps que commandoit le marquis de La Fayette[5], M. de C… m'a donné une lettre de recommandation pour le baron de Faublas. Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif que bientôt nous nous sommes liés d'une étroite amitié. Je n'ai quitté sa province que pour venir m'établir à Paris, où je savois qu'il ne tarderoit pas à me suivre. Cependant mes sœurs ont rassemblé quelques foibles débris de ma fortune, jadis immense. Mes sœurs, instruites de mon arrivée ici et du nom que j'y ai pris, m'écrivent que dans quelques mois elles viendront consoler par leur présence l'infortuné Duportail.»
[5] Un jeune héros. J'ai compris fort aisément que Lovzinski me parloit du marquis de La Fayette.