M DCCC LXXXIV
UNE
ANNÉE DE LA VIE
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
(SUITE)
Vous devez être, mon cher Faublas, pénétré de l'horreur de ma situation. Le feu, devenu plus violent, alloit se communiquer à la chambre où nous étions enfermés, et déjà les flammes battoient au pied de la tour de Lodoïska. Lodoïska poussoit de longs gémissemens, auxquels je répondois par des cris de fureur. Boleslas parcouroit notre prison comme un insensé; il poussoit d'affreux hurlemens, il essayoit de briser la porte avec ses pieds et ses mains; et moi, pendu à la fenêtre, je secouois avec rage les barreaux que je ne pouvois ébranler.
Tout à coup ceux qui étoient montés redescendent avec précipitation; nous entendons ouvrir les portes: Dourlinski lui-même demande quartier; les vainqueurs se précipitent dans le bâtiment enflammé: attirés par nos cris, ils enfoncent notre porte à coups de hache. A leur costume, à leurs armes, je reconnois des Tartares; leur chef arrive, je vois Titsikan. «Ah! ah! dit-il, c'est mon brave homme!» Je me jette à ses genoux: «Titsikan!… Lodoïska!… Une femme!… la plus belle des femmes!… dans cette tour!… Elle y va brûler vive!» Le Tartare dit un mot à ses soldats, ils volent à la tour: j'y vole avec eux; Boleslas les suit. On enfonce les portes; près d'un vieux pilier nous découvrons un escalier tournant rempli d'une épaisse fumée. Les Tartares épouvantés s'arrêtent; je veux monter. «Hélas! qu'allez-vous faire? me dit Boleslas.—Vivre ou mourir avec Lodoïska! m'écriai-je.—Vivre ou mourir avec mon maître!» répond mon généreux serviteur! Je m'élance: il s'élance après moi! Au risque d'être suffoqués, nous montons à peu près quarante degrés. A la lueur des flammes, nous découvrons Lodoïska dans un coin de sa prison; elle traînoit foiblement sa voix mourante. «Qui vient à moi? dit-elle.—C'est Lovzinski, c'est ton amant!» Sa joie lui rend des forces; elle se relève et vole dans mes bras; nous l'emportons, nous descendons quelques degrés; mais une vapeur plus épaisse se répand dans l'escalier et nous force de remonter précipitamment; à l'instant même une partie de la tour s'écroule; Boleslas jette un cri terrible; Lodoïska s'évanouit… Faublas, ce qui devoit nous perdre nous sauva. Le feu, auparavant étouffé, se fait jour; il s'étend plus rapidement, mais la fumée se dissipe. Chargés de notre précieux fardeau, Boleslas et moi nous descendons promptement… Mon ami, je n'exagère pas, chaque marche trembloit sous nos pieds! les murs étoient brûlans! Enfin nous arrivons à la porte de la tour; Titsikan, tremblant pour nous, y étoit accouru. «Braves gens!» dit-il en nous voyant paroître. Je pose Lodoïska à ses pieds, et je tombe sans connoissance auprès d'elle.
Je restai plus d'une heure dans cet état. On craignoit pour ma vie. Boleslas pleuroit. Je repris enfin mes esprits à la voix de Lodoïska qui, revenue à elle, me nommoit son libérateur. Tout étoit changé dans le château, la tour étoit entièrement tombée. Les Tartares avoient arrêté les progrès de l'incendie; ils avoient abattu une partie du bâtiment pour sauver l'autre; ensuite on nous avoit transportés dans un vaste salon, où Titsikan étoit lui-même avec quelques-uns de ses soldats. Les autres, occupés à piller, apportoient à leur chef l'or, l'argent, les pierreries, la vaisselle, tous les effets précieux que les flammes avoient épargnés. Tout près de là, Dourlinski, chargé de fers, regardoit en gémissant ce monceau de richesses dont on alloit le dépouiller. La rage, la terreur, le désespoir, tout ce qui déchire le cœur d'un scélérat puni se lisoit dans ses yeux égarés. Il frappoit la terre avec fureur, portoit à son front ses poings fermés, et, vomissant d'horribles blasphèmes, il reprochoit au Ciel sa juste vengeance.
Cependant mon amante pressoit ma main dans les siennes. «Hélas! me dit-elle en sanglotant, tu m'as sauvé la vie, et la tienne est encore en danger! et, si nous échappons à la mort, l'esclavage nous attend!—Non, non, Lodoïska, rassure-toi: Titsikan n'est point mon ennemi; Titsikan finira nos malheurs.—Sans doute, si je le puis, interrompit le Tartare: tu parles bien, brave homme! Oh! je vois que tu n'es pas mort, et j'en suis fort aise: tu dis et tu fais toujours de bonnes choses, toi! et tu as là, ajouta-t-il en montrant Boleslas, un ami qui te seconde bien.» J'embrassai Boleslas. «Oui, Titsikan, oui, j'ai un ami; ce nom lui restera toujours.» Le Tartare m'interrompit encore: «Ah çà! dis-moi, vous étiez tous deux dans une chambre basse; elle étoit dans une tour, elle; pourquoi cela? Je parie, Messieurs les drôles, que vous avez voulu souffler cette enfant à ce butor-là (en montrant Dourlinski); et vous aviez raison: il est vilain, et elle est jolie! Voyons, conte-moi cela.» J'instruisis Titsikan de mon nom, de celui du père de Lodoïska, de tout ce qui m'étoit arrivé jusqu'alors. «C'est à Lodoïska, lui dis-je ensuite, à nous apprendre ce que l'infâme Dourlinski lui a fait souffrir depuis qu'elle est dans son château.
—Vous savez, dit aussitôt Lodoïska, que mon père me fit quitter Varsovie le jour même que la diète fut ouverte. Il me conduisit d'abord dans les terres du palatin de ***, à vingt lieues seulement de la capitale, où il retourna pour assister aux états. Le jour que M. de P… fut proclamé roi, Pulauski vint me prendre chez le palatin, et m'amena ici, croyant que j'y serois plus à l'abri de toutes les recherches. Il chargea Dourlinski de me garder avec soin, et d'empêcher surtout que Lovzinski ne pût découvrir le lieu de ma retraite. Il me quitta pour aller, disoit-il, rassembler, encourager les bons citoyens, défendre son pays et punir des traîtres. Hélas! des soins importans lui ont fait oublier sa fille! Je ne l'ai pas revu depuis!
Quelques jours après son départ je commençai à m'apercevoir que les visites de Dourlinski devenoient plus fréquentes et plus longues; bientôt il ne quitta presque plus l'appartement qu'on m'avoit donné pour prison. Il m'ôta, je ne sais sous quel prétexte, l'unique femme que mon père m'avoit laissée pour me servir; et, pour que personne, disoit-il, ne sût que j'étois chez lui, il m'apportoit lui-même ce qui étoit nécessaire à ma subsistance, et passoit ainsi les journées entières près de moi.
Vous ne savez pas, mon cher Lovzinski, combien je souffrois de la présence continuelle d'un homme qui m'étoit odieux, et dont je soupçonnois les infâmes desseins! Il osa me les expliquer un jour; je l'assurai que ma haine seroit toujours le prix de sa tendresse, et que son indigne conduite lui avoit attiré mes profonds mépris. Il me répondit froidement qu'avec le temps je m'accoutumerois à le voir, à souffrir ses assiduités, et même à les désirer. Il ne changea rien à sa conduite ordinaire; il entroit chez moi le matin et n'en sortoit que le soir. Séparée de tout ce que j'aimois, toujours gênée par mon tyran, je n'avois pas même la foible consolation de pouvoir me livrer tranquillement au souvenir de mon bonheur passé. Témoin de mes inquiétudes, Dourlinski se plaisoit à les augmenter. Pulauski, me disoit-il, commandoit un corps polonois. Lovzinski, trahissant sa patrie qu'il n'aimoit pas, et une femme dont il se soucioit peu, servoit dans l'armée russe. On ne doutoit pas qu'il n'y eût bientôt un combat sanglant; au reste, il étoit bien certain que désormais rien ne pourroit réconcilier mon père avec Lovzinski. Quelques jours après, il vint m'annoncer que Pulauski avoit attaqué pendant la nuit les Russes dans leur camp, et que, dans la mêlée, mon amant étoit tombé sous les coups de mon père. Le cruel me fit lire cet événement bien détaillé dans une espèce de papier public, que sans doute il avoit fait imprimer exprès; d'ailleurs, à la barbare joie qu'il affectoit, je crus la nouvelle trop véritable. «Tyran impitoyable! m'écriai-je, tu jouis de mes pleurs, de mon désespoir; mais cesse de me persécuter, ou tu verras bientôt que la fille de Pulauski peut bien elle-même venger ses injures.»