Un soir qu'il m'avoit quittée plus tôt qu'à l'ordinaire, j'entendis vers le minuit ma porte s'ouvrir doucement. A la lueur d'une lampe que je laissois toujours allumée, je vis mon tyran s'avancer vers mon lit. Comme il n'y avoit pas de crime dont je ne le jugeasse capable, j'avois prévu celui-là, et je m'étois bien promis de le prévenir. Je m'armai d'un couteau que j'avois eu la précaution de cacher sous mon oreiller; j'accablai le scélérat des reproches qu'il méritoit; je lui jurai que, s'il osoit s'approcher, je le poignarderois de mes mains. Il recula de surprise et d'effroi. «Je suis las de n'essuyer que des mépris, me dit-il en sortant; si je ne craignois d'être entendu, tu verrois ce que peut contre moi le bras d'une femme; mais je sais un moyen sûr de vaincre ta fierté. Bientôt tu te croiras trop heureuse de pouvoir acheter ta grâce par les plus humbles soumissions.» Il sortit. Quelques momens après, son confident entra le pistolet à la main; je dois lui rendre justice, il pleuroit en m'annonçant les ordres de son maître. «Habillez-vous, Madame, il faut me suivre.» C'est tout ce qu'il put me dire. Il me conduisit dans cette tour, où sans vous j'allois périr aujourd'hui; il m'enferma dans cette horrible prison: c'est là que j'ai langui pendant plus d'un mois, sans feu, sans lumière, presque sans habits; du pain et de l'eau pour ma nourriture, pour mon lit une simple paillasse. Voilà l'état auquel fut réduite la fille unique d'un grand de Pologne! Vous frémissez, brave étranger! eh bien, croyez que je ne vous raconte qu'une partie de mes douleurs. Une chose du moins me rendoit ma misère moins insupportable: je ne voyois plus mon tyran; tandis qu'il attendoit tranquillement que je sollicitasse mon pardon, je passois les journées et les nuits entières à appeler mon père, à pleurer mon amant… Lovzinski, de quel étonnement je fus saisie, de quelle joie mon âme fut pénétrée le jour que je te reconnus dans les jardins de Dourlinski!…»
Titsikan écoutoit avec attention l'histoire de nos malheurs, dont il paroissoit vivement touché, lorsque sa garde avancée donna l'alarme. Il nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un grand tumulte. «Lovzinski! Lodoïska! couple lâche et perfide, s'écria Dourlinski, qui ne pouvoit contenir sa joie, vous avez cru pouvoir m'échapper; tremblez! vous allez retomber en mon pouvoir: au bruit de mon malheur, les gentilshommes voisins se sont sans doute rassemblés; ils viennent me secourir…—Ils ne pourront que te venger, scélérat!» interrompit Boleslas en saisissant une barre de fer dont il alloit l'assommer. Je le retins. Titsikan rentra aussitôt. «Ce n'étoit qu'une fausse alarme, nous dit-il; c'est une petite troupe que j'ai détachée hier pour aller battre la campagne: elle avoit ordre de me rejoindre ici, elle me ramène quelques prisonniers; tout est d'ailleurs tranquille, rien ne paroît encore dans les environs.»
Tandis que Titsikan me parloit, on amenoit devant lui les malheureux que leur mauvais sort avoit livrés aux Tartares. Nous en vîmes d'abord paroître cinq. «Ils disent que celui-là leur a donné bien de la peine; c'est pour cela qu'ils l'ont ainsi garrotté, nous dit Titsikan en nous montrant le sixième.—Dieu! c'est mon père!» s'écria Lodoïska en courant à lui. Je me jetai aux genoux de Pulauski. «Tu es Pulauski, toi? continua le Tartare; eh bien, la rencontre n'est pas malheureuse. Tiens, mon ami, il n'y a pas plus d'un quart d'heure que je te connois, je sais que tu es fier et entêté, mais n'importe, je t'estime: tu as du cœur et de la tête, ta fille est belle et ne manque pas d'esprit, Lovzinski est brave!… plus brave que moi, je crois. Tiens…» Pulauski, immobile d'étonnement, écoutoit à peine le Tartare; et, frappé de l'étrange spectacle qui s'offroit à ses yeux, il concevoit d'horribles soupçons. Il me repoussa avec horreur. «Malheureux! tu as trahi ta patrie, une femme qui t'aimoit, un homme qui se plaisoit à te nommer son gendre; il ne te manquoit plus que de te lier avec des brigands!…» Titsikan l'interrompit: «Avec des brigands, si tu veux; mais des brigands sont quelquefois bons à quelque chose: sans moi, dès demain, peut-être, ta fille n'auroit plus été fille. N'ayez pas peur, ajouta-t-il en se tournant vers moi, je sais qu'il est fier, je ne me fâcherai pas.»
Nous avions porté Pulauski dans un fauteuil: sa fille et moi nous baignions de nos larmes ses mains enchaînées; il me repoussoit toujours en m'accablant de reproches. «Mais que diable est-ce que tu lui contes donc? reprit Titsikan. Je te dis, moi, que Lovzinski est un brave homme, que je veux marier; et ton Dourlinski, un coquin que je vais faire pendre. Je te répète que tu es tout seul plus entêté que nous trois; mais écoute-moi, et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu m'appartiens par le droit le plus incontestable, celui de l'épée. Eh bien! si tu me donnes ta parole de te réconcilier sincèrement avec Lovzinski et de lui donner ta fille, je te rends la liberté.—Qui sait braver la mort peut supporter l'esclavage; ma fille ne sera jamais la femme d'un traître.—Aimes-tu mieux qu'elle soit la maîtresse d'un Tartare? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours à ce brave homme, je l'épouse ce soir, moi. Quand je serai las de toi et d'elle, je vous vendrai aux Turcs; ta fille est assez belle pour entrer au sérail d'un bacha; toi, tu feras la cuisine de quelque janissaire.—Ma vie est dans tes mains, fais-en ce qu'il te plaira. Si Pulauski tombe sous les coups d'un Tartare, on le plaindra; on se dira qu'il méritoit une autre fin; mais, si je pouvois consentir… Non, j'aime mieux mourir.—Oh! je ne veux pas que tu meures, moi! Je veux que Lovzinski épouse Lodoïska. Eh! nom d'un sabre! est-ce à mon prisonnier à me faire la loi? Quel chien d'homme! s'il n'étoit qu'entêté; mais c'est qu'il raisonne mal.»
Je voyois la colère briller dans les jeux du Tartare; je le fis souvenir qu'il m'avoit promis de ne pas s'emporter. «Sans doute! mais cet homme-là lasseroit la patience d'un favori du prophète! je ne suis qu'un voleur, moi! Pulauski, je te le répète, je veux que Lovzinski épouse ta fille. Nom d'un sabre! il l'a bien gagné: sans lui elle étoit brûlée ce soir.—Comment?—Eh oui; regarde ces décombres! Il y avoit là une tour, cette tour étoit en feu, personne n'osoit y monter; il y a été avec Boleslas, lui; ils ont sauvé ta fille.—Ma fille étoit dans cette tour?—Oui, elle y étoit: ce coquin l'y avoit mise; ce coquin vouloit la violer… Allons, vous autres, contez-lui tout cela, et dépêchez-vous; qu'il se décide: j'ai affaire ailleurs; je ne veux pas que vos quartuaires[1] me surprennent ici: en plaine, c'est autre chose, je me moque d'eux.»
[1] Quartuaires, c'est le nom qu'on donne à des chevaliers établis pour veiller à la sûreté des frontières de la Polidie et de la Volhynie, contre les Tartares.
Tandis que Titsikan faisoit charger sur de petits chariots couverts le butin considérable qu'il avoit fait, Lodoïska instruisoit son père des forfaits de Dourlinski, et mêloit si adroitement le récit de notre tendresse à l'histoire de ses malheurs que la nature et la reconnoissance se firent entendre en même temps au cœur de Pulauski. Vivement touché des infortunes de sa fille, sensible au service important que je venois de lui rendre, il embrassoit Lodoïska, et, me regardant sans colère, il sembloit attendre impatiemment que j'achevasse de le déterminer. «O Pulauski! lui dis-je, ô toi que le Ciel m'avoit laissé pour me consoler de la perte du meilleur des pères! ô toi pour qui j'avois autant d'amitié que de respect, pourquoi as-tu condamné tes enfans sans les entendre? Pourquoi as-tu soupçonné de la plus horrible trahison un homme qui adoroit ta fille? Quand mes vœux portoient sur le trône celui qui l'occupe maintenant, Pulauski, je le jure par celle que j'aime, je croyois faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma jeunesse ne voyoit pas, ton expérience les a prévus; mais, parce que j'ai manqué de prudence, dois-tu m'accuser de perfidie? Peux-tu me reprocher d'avoir estimé mon ami? peux-tu me faire un crime de l'estimer encore? Depuis trois mois j'ai vu comme toi les maux de ma patrie, comme toi j'en ai gémi; mais je suis sûr que le roi les ignore: j'irai l'en instruire à Varsovie…» Pulauski m'interrompit: «Ce n'est pas là qu'il faut aller. Tu dis que M. de P… n'est pas instruit des malheurs de son pays, je le veux croire; mais, qu'il les sache ou qu'il les ignore, peu nous importe aujourd'hui. Des étrangers insolens, cantonnés dans nos provinces, s'efforceront de s'y maintenir, même contre le roi qu'ils ont élu. Ce n'est pas un monarque impuissant ou mal intentionné qui chassera les Russes de mon pays. Lovzinski, n'espérons plus qu'en nous-mêmes; vengeons la patrie, ou mourons pour elle. J'ai rassemblé dans le palatinat de Lublin quatre mille gentilshommes qui n'attendent que le retour de leur général pour marcher contre les Russes; suis-moi, viens dans mon camp… A cette condition je suis libre, et ma fille est à toi.—Pulauski, je suis prêt, je jure de suivre ta fortune et de partager tes dangers. Et ne crois pas que Lodoïska seule m'arrache ces sermens! Je chéris ma patrie autant que j'adore ta fille; je jure par elle, et devant toi, que les ennemis de l'État ont toujours été et ne cesseront jamais d'être les miens; je jure que je verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour chasser de la Pologne des étrangers qui y règnent sous le nom de son roi!—Embrasse-moi, Lovzinski, je te reconnois, je reconnois mon gendre. Allons, mes enfans, tous nos malheurs sont finis.»
Pulauski me disoit d'unir mes mains à celles de Lodoïska; nous embrassions notre père, quand Titsikan rentra. «Bon! bon! s'écria-t-il; c'est cela: voilà ce que je voulois; j'aime les mariages, moi! Allons, papa, je vais te faire délier. Nom d'un sabre! poursuivit le Tartare tandis que ses soldats coupoient les cordes dont Pulauski étoit garrotté, je fais là une belle action, quand j'y pense! mais aussi elle me coûte bien de l'argent. Deux grands de Pologne! une belle fille! Cela m'auroit payé une grosse rançon!—Titsikan, qu'à cela ne tienne, interrompit Pulauski.—Eh! non, non, répliqua le Tartare, c'est une simple réflexion, une de ces idées dont un voleur n'est pas le maître!… Mes braves gens, je ne veux rien de vous… Il y a plus: vous ne vous en irez pas à pied, j'ai de bons chevaux à votre service. Et, pour cette enfant, si vous le voulez, je vous donnerai un brancard sur lequel on m'a promené pendant dix à douze jours. Ce garçon-là m'avoit si bien étrillé que je ne pouvois plus me tenir à cheval… Il est mauvais, le brancard, grossièrement fait avec des branches d'arbres; mais je n'ai que cela ou un petit chariot couvert à vous offrir; vous choisirez.»
Cependant Dourlinski n'avoit pas encore osé dire un seul mot, et baissoit les yeux d'un air consterné. «Indigne ami, lui dit Pulauski, tu as pu abuser à ce point de ma confiance! Tu n'as pas craint de t'exposer à mon ressentiment! Quel démon t'aveugloit?—L'amour, répondit Dourlinski, un amour forcené. Tu ne sais donc pas à quels excès les passions peuvent porter un homme né violent et jaloux? Que cet exemple effrayant t'apprenne au moins qu'une fille aussi charmante, aussi belle que la tienne, est un rare trésor dont on ne doit confier la garde à personne. Pulauski, j'ai mérité ta haine, et pourtant tu me dois quelque pitié. Je me suis rendu bien coupable; mais tu me vois cruellement puni. Je perds en un seul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, ma liberté, je perds plus que tout cela, je perds ta fille! O vous, Lodoïska! vous que j'ai tant outragée, daignerez-vous oublier mes persécutions, vos dangers, vos douleurs? Daignerez-vous m'accorder un généreux pardon? Ah! s'il n'est pas de forfaits qu'un vrai repentir ne puisse expier, Lodoïska, je ne suis plus criminel; je voudrois pouvoir, au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez versés. Dourlinski, dans l'horrible esclavage auquel il va être réduit, n'emportera-t-il pas le souvenir consolant de vous avoir entendu lui dire qu'il ne vous est pas odieux? Fille trop aimable, et jusqu'à présent trop malheureuse, quelque grands que soient mes torts envers vous, je puis encore les réparer d'un seul mot. Venez, approchez-vous, j'ai un secret important à vous révéler.»
Lodoïska s'approcha sans défiance. Soudain je vis un poignard briller dans les mains de Dourlinski. Je me précipitai sur lui… Il étoit trop tard, je ne pus parer que le second coup; déjà mon amante, frappée au-dessous de la mamelle gauche, étoit tombée aux pieds de Titsikan. Pulauski, furieux, vouloit venger sa fille. «Non, non, s'écria le Tartare, tu donnerois à ce scélérat une mort trop douce.—Eh bien! me dit l'infâme assassin en contemplant sa victime avec une cruelle joie, Lovzinski, tu paroissois si pressé de t'unir à Lodoïska! que ne la suis-tu? Va, mon heureux rival, va joindre ton amante au tombeau. Qu'on prépare mon supplice, il me paroîtra doux: je te laisse livré à des tourmens non moins cruels et plus longs que les miens.» Dourlinski ne put en dire davantage: les Tartares l'entraînèrent, ils le précipitèrent dans les décombres enflammés.