Quelle nuit, mon cher Faublas! que de soins différens, que de sentimens contraires m'agitèrent dans son cours! Combien de fois j'éprouvai successivement la crainte et l'espérance, la douleur et la joie! Après tant d'inquiétudes et de dangers, Lodoïska m'étoit remise par son père, je m'enivrois du doux espoir de la posséder: un barbare l'assassinoit à mes yeux!… Ce moment fut le plus cruel de ma vie!… Mais rassurez-vous, mon ami; mon bonheur, si rapidement éclipsé, ne tardera pas à renaître. Parmi les soldats de Titsikan, il s'en trouvoit un qui se mêloit de chirurgie; nous l'appelâmes, il visita la blessure; il assura qu'elle étoit très légère: l'infâme Dourlinski, gêné par ses chaînes, aveuglé par son désespoir, n'avoit porté qu'un coup mal assuré.
Dès que Titsikan fut sûr qu'il n'y avoit plus rien à craindre pour les jours de Lodoïska, il nous fit ses adieux. «Je vous laisse, nous dit-il, les cinq domestiques que Pulauski avoit amenés, des provisions pour plusieurs jours, des armes, six bons chevaux, deux chariots couverts, et tous les gens de Dourlinski bien enchaînés: leur vilain maître est mort. Je pars, le jour commence à paroître: ne sortez d'ici que demain; demain j'irai visiter d'autres cantons. Adieu, braves gens! vous direz à vos Polonois que Titsikan n'est pas toujours un méchant diable, et qu'il rend quelquefois d'une main ce qu'il prend de l'autre. Adieu.» A ces mots il donna le signal du départ: les Tartares passèrent le pont-levis, et s'éloignèrent au grand galop.
Il n'y avoit pas deux heures qu'ils étoient partis, lorsque plusieurs gentilshommes voisins, soutenus par quelques quartuaires, vinrent investir le château de Dourlinski. Pulauski lui-même alla les recevoir: il leur rendit compte de tout ce qui s'étoit passé; et quelques-uns d'entre eux, gagnés par ses discours, se déterminèrent à nous suivre dans le palatinat de Lublin. Ils ne nous demandèrent que deux jours pour préparer les choses nécessaires à leur départ. Ils vinrent en effet nous rejoindre le surlendemain, au nombre de soixante; et, Lodoïska nous ayant assuré qu'elle se sentoit en état de supporter les fatigues du voyage, nous la plaçâmes dans une voiture commode que nous avions eu le temps de nous procurer. Après avoir rendu la liberté aux gens de Dourlinski, nous leur abandonnâmes les deux chariots couverts, dans lesquels Titsikan avoit eu la singulière générosité de laisser une partie du butin, qu'ils partagèrent entre eux.
Nous arrivâmes sans accident dans le palatinat de Lublin, à Polowisk, où Pulauski avoit marqué le rendez-vous général. La nouvelle de son retour s'étant répandue, une foule de mécontens vint, dans l'espace d'un mois, grossir notre petite armée, qui se trouva forte d'environ dix mille hommes. Lodoïska, entièrement guérie de sa blessure, parfaitement remise de ses fatigues, avoit repris son embonpoint, sa fraîcheur, tout l'éclat de sa beauté. Pulauski m'appela dans sa tente; il me dit: «Trois mille Russes ont paru sur les hauteurs, à trois quarts de lieue d'ici; prends ce soir quatre mille hommes d'élite, va chasser les ennemis du poste avantageux qu'ils occupent. Songe que du succès d'un premier combat dépend presque toujours le succès d'une campagne; songe qu'il faut venger ta patrie, mon ami: que demain j'apprenne ta victoire, demain tu épouses Lodoïska.»
Je me mis en marche sur les dix heures du soir. A minuit, nous surprîmes les ennemis dans leur camp; jamais déroute ne fut plus complète: nous leur tuâmes sept cents hommes, nous fîmes neuf cents prisonniers; nous prîmes tous leurs canons, la caisse militaire et les équipages.
A la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec le reste des troupes; il amenoit Lodoïska: on nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le camp retentit de chants d'allégresse; la valeur et la beauté furent célébrées dans des vers joyeux; c'étoit la fête de l'Amour et de Mars: on eût dit que chaque soldat avoit mon âme et partageoit mon bonheur.
Lorsque j'eus donné à l'amour les premiers jours d'une union si chère, je songeai à récompenser l'héroïque fidélité de Boleslas. Mon beau-père lui fit la donation d'un de ses châteaux, situé à quelques lieues de la capitale. Lodoïska et moi nous y joignîmes une somme d'argent assez considérable pour lui assurer un sort indépendant et tranquille. Il ne vouloit pas nous quitter: nous lui ordonnâmes d'aller prendre possession de son château, et de vivre paisiblement dans l'honorable retraite que ses services lui avoient méritée. Le jour qu'il partit, je le pris à l'écart. «Tu iras de ma part, lui dis-je, trouver notre monarque à Varsovie; tu lui apprendras que l'hymen m'unit à la fille de Pulauski; tu lui diras que je me suis armé pour chasser de son royaume des étrangers qui le dévastent; tu lui diras surtout que Lovzinski est l'ennemi des Russes et n'est pas l'ennemi de son roi.»
Je ne vous fatiguerai pas, mon cher Faublas, du récit de nos opérations pendant huit années consécutives d'une guerre sanglante. Quelquefois vaincu, plus souvent vainqueur, aussi grand dans ses défaites que redoutable après ses victoires, toujours supérieur aux événemens, Pulauski fixa sur lui l'attention de l'Europe, et l'étonna par sa longue résistance. Forcé d'abandonner une province, il alloit livrer de nouveaux combats dans une autre; et c'est ainsi que, parcourant successivement tous les palatinats, il signala, dans chacun d'eux, par quelques exploits glorieux, la haine qu'il avoit jurée aux ennemis de la Pologne.
Femme d'un guerrier, fille d'un héros, accoutumée au tumulte des camps, Lodoïska nous suivoit partout. De cinq enfans qu'elle m'avoit donnés, une fille seulement me restoit âgée de dix-huit mois. Un jour, après un combat opiniâtre, les Russes vainqueurs se précipitèrent dans ma tente pour la piller. Pulauski et moi, suivis de quelques gentilshommes, nous volâmes à la défense de Lodoïska: nous la sauvâmes; mais ma fille me fut enlevée. Ma fille, par une sage précaution que sa mère n'avoit pas négligée dans ces temps de divisions, porte gravées sous l'aisselle les armes de notre maison; mais j'ai fait jusqu'à présent d'inutiles recherches… Hélas! Dorliska, ma chère Dorliska, gémit dans l'esclavage ou n'existe plus!
Cette perte me causa la plus vive douleur. Pulauski y parut presque insensible, soit qu'il fût déjà occupé du grand projet qu'il ne tarda pas à me communiquer, soit que les maux de la patrie eussent seuls le droit de toucher son cœur stoïque. Il rassembla les restes de son armée, prit un camp avantageux, employa plusieurs jours à le fortifier, et s'y maintint trois mois entiers contre tous les efforts des Russes. Il falloit pourtant songer à l'abandonner, les vivres commençoient à nous manquer. Pulauski vint dans ma tente, fit retirer tous ceux qui s'y trouvoient; et, dès que nous fûmes seuls: «Lovzinski, me dit-il, j'ai lieu de me plaindre de toi. Autrefois, tu supportois avec moi le fardeau du commandement; je pouvois me reposer sur mon gendre d'une partie de mes pénibles soins: depuis trois mois tu ne fais que pleurer, tu gémis comme une femme! Tu m'abandonnes dans un moment critique, où tes secours me sont le plus nécessaires! Tu vois comme je suis pressé de toutes parts: je ne crains pas pour moi, ce n'est pas ma vie qui m'inquiète; mais, si nous périssons, l'État n'a plus de défenseurs. Réveille-toi, Lovzinski! tu partageas si noblement mes travaux! n'en reste pas aujourd'hui l'inutile témoin. Nous nous sommes baignés dans le sang des Russes, nos concitoyens sont vengés; mais ils ne sont pas sauvés; mais bientôt peut-être nous ne pourrons plus les défendre.—Tu m'étonnes, Pulauski! d'où te viennent ces pressentimens sinistres?—Je ne m'alarme pas sans raison; considère notre position actuelle: je me suis efforcé de réveiller dans tous les cœurs l'amour de la patrie; je n'ai trouvé presque partout que des hommes avilis, nés pour l'esclavage, ou des hommes foibles qui, pénétrés de leurs malheurs, se sont bornés cependant à de stériles regrets. Quelques vrais citoyens, en petit nombre, se sont rangés sous mes étendards; mais huit campagnes les ont presque tous moissonnés. Je m'affoiblis par mes victoires, nos ennemis reparoissent plus nombreux après leurs défaites.—Je te le répète, Pulauski, tu m'étonnes! Dans des circonstances non moins pressantes, je t'ai vu soutenu de ton courage…—Crois-tu qu'il m'abandonne? La valeur ne consiste pas à s'aveugler sur le danger, mais à le braver en l'apercevant. Nos ennemis préparent ma défaite; cependant, si tu le veux, Lovzinski, le jour qu'ils ont marqué pour leur triomphe sera peut-être celui de leur perte et du salut de nos concitoyens.—Si je le veux! en doutes-tu? Parle, que veux-tu dire? que faut-il faire?—Frapper le coup le plus hardi que j'aie jamais médité. Quarante hommes d'élite se sont rassemblés à Czenstochow, chez Kaluvski, dont on connoît la bravoure; il leur faut un chef adroit, ferme, intrépide: c'est toi que j'ai choisi.—Pulauski, je suis prêt.—Je ne te dissimulerai pas le danger de l'entreprise, le succès en est douteux; et, si tu ne réussis pas, ta perte est infaillible.—Je te dis que je suis prêt, explique-toi.—Tu n'ignores pas qu'il me reste à peine quatre mille hommes: je puis sans doute encore beaucoup tourmenter nos ennemis; mais avec de si foibles moyens je ne dois pas espérer de les forcer jamais à quitter nos provinces… Tous nos gentilshommes accourroient sous mes drapeaux, si le roi étoit dans mon camp.—Que dis-tu, Pulauski? espères-tu que le roi consente à venir ici?—Non; mais il faut l'y forcer.—L'y forcer…?—Oui: je sais qu'une ancienne amitié te lie avec M. de P…; mais, depuis que tu soutiens avec Pulauski la cause de la liberté, tu sais aussi qu'on doit tout sacrifier au bien de sa patrie; qu'un intérêt aussi sacré…—Je connois mes devoirs, et je les remplirai; mais que me proposes-tu? Le roi ne sort jamais de Varsovie.—Eh bien, c'est à Varsovie qu'il faut l'aller chercher. C'est du sein de sa capitale qu'il le faut arracher.—Qu'as-tu préparé pour cette grande entreprise?—Tu vois cette armée russe trois fois plus forte que la mienne, campée depuis trois mois devant moi; son général, maintenant tranquille dans ses retranchemens, attend que, forcé par la famine, je me rende à discrétion. Derrière mon camp sont des marais qu'on croit impraticables: dès qu'il sera nuit, nous les traverserons. J'ai tout disposé de manière que mes ennemis trompés s'apercevront trop tard de ma retraite. J'espère leur dérober plus d'une marche: si la fortune me seconde, je puis gagner une journée sur eux. Je m'avancerai tout droit sur Varsovie par la grande route qui mène à cette capitale, et à travers les petits corps de Russes qui rôdent toujours dans ses environs. Je compte les battre séparément, ou, s'ils se peuvent réunir pour m'arrêter, je les occuperai du moins assez pour qu'ils ne puissent t'inquiéter. Toi, cependant, Lovzinski, tu m'auras devancé. Tes quarante hommes, déguisés, armés seulement de sabres, de poignards et de pistolets cachés sous leurs habits, se seront rendus à Varsovie par différentes routes. Vous attendrez que le roi sorte de son palais: vous l'enlèverez, vous l'amènerez dans mon camp… L'entreprise est téméraire, inouïe, si tu veux: l'abord est difficile, le séjour dangereux, le retour d'un péril extrême. Si tu succombes, si l'on t'arrête, tu périras, Lovzinski, mais tu périras martyr de la liberté; mais Pulauski, jaloux d'un trépas si glorieux, gémira d'être obligé de te suivre, et quelques Russes encore te suivront au tombeau. Si, au contraire, le Dieu tout-puissant, protecteur de la Pologne, m'inspira ce hardi projet pour terminer ses maux, si sa bonté t'accorde un succès égal à ton courage, vois quelle prospérité sera le fruit de ta noble témérité! M. de P… ne verra dans mon camp que des soldats citoyens, ennemis des étrangers, fidèles à leur roi; sous mes tentes patriotiques il respirera, pour ainsi dire, l'air de la liberté, l'amour de son pays. Les ennemis de l'État deviendront les siens; notre brave noblesse, revenue de son assoupissement, combattra sous les drapeaux de son roi pour la cause commune; les Russes seront taillés en pièces, ou repasseront leurs frontières… Mon ami, tu auras sauvé ton pays.»