Pulauski me tint parole. Dès que la nuit fut venue, il fit heureusement sa retraite; les marais furent traversés en silence. «Mon ami, me dit alors mon beau-père, il est temps que tu nous quittes: je sais bien que ma fille a plus de courage qu'une autre femme; mais elle est épouse tendre et mère malheureuse; ses pleurs t'attendriroient, tu perdrois dans ses embrassemens cette force d'esprit, cette fierté d'âme qui te devient aujourd'hui plus nécessaire que jamais: je te conseille de partir sans lui dire adieu.» Pulauski me pressoit vainement, je ne pus m'y déterminer. Quand Lodoïska sut que je partois seul, et nous vit bien décidés à ne pas lui dire où j'allois, elle versa des torrens de larmes, elle s'efforça de me retenir. Je commençois à balancer. «Allons, s'écria mon beau-père, partez, Lovzinski, partez: père, épouse, enfans, il faut tout sacrifier, quand il s'agit de la patrie!»
Je m'éloignai. Je fis une si grande diligence que j'arrivai vers le milieu du jour suivant à Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes déterminés à tout. «Messieurs, leur dis-je, il s'agit d'enlever un roi dans sa capitale: les hommes capables de tenter une entreprise aussi hardie sont seuls capables de l'achever. Le succès ou la mort nous attend.» Après cette courte harangue, nous nous préparons à partir. Kaluvski, prévenu, tenoit prêtes douze charrettes chargées de paille et de foin, attelées chacune de quatre bons chevaux. Nous nous déguisons tous en paysans, nous cachons nos habits, nos sabres, nos pistolets, les selles de nos chevaux, dans le foin dont nos charrettes sont remplies; nous convenons de plusieurs signes et d'un mot de ralliement. Douze des conjurés, commandés par Kaluvski, feront entrer dans Varsovie les douze charrettes, qu'ils conduiront eux-mêmes. Je divise le reste de ma petite troupe en plusieurs brigades: pour éviter tout soupçon, chacune doit marcher à quelque distance, et entrer dans la capitale par différentes portes. Nous partons: le samedi 2 novembre 1771, nous arrivons à Varsovie; nous allons tous nous loger chez les Dominicains.
Le lendemain dimanche, jour à jamais mémorable dans l'histoire de la Pologne, Stravinski, couvert de haillons, se place près de la Collégiale, et va demander l'aumône jusqu'aux portes du Palais Royal: il observe tout ce qui s'y passe. Plusieurs de nos conjurés parcourent dans la ville même les six rues étroites qui toutes aboutissent à la grande place, où je me promène avec Kaluvski. Nous restons en embuscade pendant la matinée entière et une partie de l'après-dîner. A six heures du soir le roi sort de son palais; on le suit, on le voit entrer dans le palais de son oncle P…, grand chancelier de Lithuanie.
Tous nos conjurés sont avertis: ils se dépouillent de leurs mauvais habits, ils sellent leurs chevaux, ils préparent leurs armes. Dans la vaste maison des Dominicains nos mouvemens ne sont pas aperçus. Nous sortons tous, les uns après les autres, à la faveur de la nuit. Trop connu dans Varsovie pour hasarder d'y paroître sans travestissement, je gardai mes habits de paysan: je monte un cheval excellent, mais couvert d'une housse commune et grossièrement harnaché. Je vois nos gens prendre dans le faubourg les différens postes que je leur ai désignés avant de quitter le couvent: ils sont disposés de manière que toutes les avenues du palais du grand chancelier sont gardées. Entre neuf et dix heures du soir, le roi sort; nous remarquons que la suite est peu nombreuse. Le carrosse étoit précédé de deux hommes qui portoient des flambeaux; suivoient quelques officiers d'ordonnance, deux gentilshommes et un sous-écuyer. Je ne sais quel seigneur étoit dans la voiture auprès du roi; il y avoit deux pages aux portières, deux heiduques et deux valets de pied derrière. Le roi s'éloigne lentement; nos conjurés se rassemblent à quelque distance, douze des plus déterminés se détachent, je me mets à leur tête, nous avançons au petit pas. Comme il y avoit garnison russe à Varsovie, nous affectons de parler la langue de ces étrangers, afin que notre troupe passe pour une de leurs patrouilles. Nous joignons le carrosse à cent cinquante pas à peu près du palais du grand chancelier, entre ceux de l'évêque de Cracovie et du feu grand général de la Pologne. Tout à coup nous passons à la tête des premiers chevaux, nous coupons brusquement le cortège; ceux qui précédoient la voiture se trouvent séparés de ceux qui l'environnoient.
Je donne le signal. Kaluvski accourt avec le reste des conjurés; je présente un pistolet au postillon, qui arrête: on tire sur le cocher, on se précipite aux portières. Des deux heiduques qui veulent les défendre, l'un tombe percé de deux balles, l'autre est renversé d'un coup de sabre sur la tête; le cheval du sous-écuyer s'abat blessé, un des pages est démonté, et son cheval pris; les balles sifflent de tous côtés… L'attaque fut si chaude, le feu si violent, que je tremblai pour la vie du roi. Celui-ci, conservant dans le péril une tête froide, étoit descendu de sa voiture, et cherchoit à regagner le palais de son oncle. Kaluvski l'arrête, le saisit aux cheveux: sept ou huit conjurés l'environnent, le désarment, le saisissent de droite et de gauche, le pressent entre leurs chevaux, qu'ils poussent à toute bride jusqu'au bout de la rue. Dans ce moment, je l'avoue, je crus que Pulauski m'avoit indignement trompé, que la mort du monarque étoit résolue, qu'il y avoit un dessein formé de l'assassiner. Tout à coup je prends mon parti: je pars ventre à terre, je joins ceux qui m'avoient devancé; je leur crie d'arrêter, je menace de tuer celui qui n'obéira pas. Le Dieu protecteur des rois veilloit au salut de M. de P… Kaluvski et ses gens s'arrêtèrent à ma voix, qu'ils reconnurent. Nous mîmes le roi sur un cheval; nous reprîmes notre course au grand galop jusqu'aux fossés qui entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec nous.
Alors une terreur panique se répandit dans ma troupe. A cinquante pas au delà des fossés, nous n'étions plus que sept auprès du roi. La nuit étoit pluvieuse et sombre: il falloit à chaque instant descendre de cheval pour sonder le terrain dans des marais bourbeux. Le cheval du monarque s'abattit deux fois, et se cassa la jambe à sa seconde chute; dans ces mouvemens violens le roi perdit sa pelisse, sa botte et son soulier gauche. «Si vous voulez que je vous suive, nous dit-il, donnez-moi un cheval et une botte.» Nous le remontâmes, et, afin de gagner la route par laquelle Pulauski m'avoit promis de s'avancer, nous prîmes le chemin d'un village nommé Buracow. Le roi nous dit tranquillement: «N'allez pas de ce côté, il y a des Russes.»
Je le crus, je changeai de route. A mesure que nous avancions dans le bois de Beliany, notre nombre diminuoit. Bientôt je ne vis plus avec moi que Kaluvski et Stravinski, bientôt aussi nous entendîmes l'appel d'une vedette russe, nous nous arrêtâmes alarmés. «Tuons-le», me dit Kaluvski: je lui témoignai sans ménagement l'horreur que m'inspiroit une pareille proposition. «Eh bien, chargez-vous donc de le conduire», s'écria cet homme féroce. Il s'enfonça dans le bois, Stravinski le suivit; je restai seul auprès du roi.
«Lovzinski, me dit-il alors, c'est vous, je n'en puis plus douter, c'est vous: j'ai reconnu votre voix.» Je ne répondis pas un mot; il reprit avec douceur: «C'est vous! qui l'eût dit il y a dix ans?» Nous nous trouvions alors près du couvent de Beliany, distant de Varsovie d'une lieue à peu près. «Lovzinski, poursuivit le roi, laissez-moi entrer dans ce couvent, et sauvez-vous.—Il faut me suivre», fut toute ma réponse. «C'est en vain, me dit le monarque, que vous vous êtes travesti; c'est en vain que vous voulez à présent déguiser votre voix: je vous ai reconnu, je suis sûr que vous êtes Lovzinski. Ah! qui l'eût dit il y a dix ans? Il y a dix ans vous auriez donné vos jours pour conserver ceux de votre ami.»
Il se tut. Nous avançâmes quelque temps en gardant le silence. Il le rompit encore: «Je suis accablé de fatigue; si vous voulez me mener vivant, souffrez que je me repose un instant.» Je l'aidai à descendre de cheval: il s'assit sur l'herbe, et, me faisant asseoir auprès de lui, il prit une de mes mains dans les siennes: «Lovzinski, vous que j'ai tant aimé, vous qui connûtes mieux que personne la pureté de mes intentions, comment se peut-il que vous vous soyez armé contre moi? Ingrat! ne devois-je vous retrouver qu'avec mes plus cruels ennemis? Ne deviez-vous me revoir que pour m'immoler?» Alors il me retraça de la manière la plus touchante les plaisirs de notre adolescence, nos liaisons plus intimes dans notre jeunesse, la tendre amitié que nous nous étions jurée, la confiance dont il m'avoit toujours honoré depuis; il me parla des honneurs dont il m'auroit comblé pendant son règne, si j'avois voulu les mériter; il me reprocha surtout l'indigne entreprise dont je paroissois être le chef, mais dont il savoit bien, ajouta-t-il, que j'étois seulement le premier instrument. Il en rejeta toute l'horreur sur Pulauski, en me représentant cependant que l'auteur d'un pareil attentat n'étoit pas seul coupable; que je n'avois pu sans crime me charger de son exécution, et que cette horrible complaisance, déjà si punissable dans un sujet, étoit dans un ami plus inexcusable encore. Il finit par me presser de lui laisser sa liberté. «Fuyez, me dit-il, et soyez sûr que, si l'on vient à moi, j'indiquerai une route opposée à celle que vous aurez prise.»
Le roi me pressoit vivement: son éloquence naturelle, augmentée par le péril, portoit la persuasion dans mon cœur; elle y réveilloit des sentimens bien doux. Je fus ébranlé, je balançai d'abord; mais Pulauski triompha. Je crus entendre le fier républicain me reprocher ma foiblesse. Mon cher Faublas, l'amour de la patrie a peut-être son fanatisme et ses superstitions. Mais, si je fus coupable, je le suis encore; vous me voyez plus que jamais persuadé qu'en forçant le monarque de monter à cheval, je fis une action courageuse et bonne. «Ainsi, s'écria-t-il douloureusement, vous rejetez la prière qu'un ami vous adresse! Vous refusez le pardon que votre roi vous offre! Eh bien, partons; je me livre à mon mauvais destin, ou je vous abandonne au vôtre.»