Nous recommençâmes à marcher; mais les reproches du monarque, ses instances, ses menaces même, les combats que j'avois soutenus intérieurement, m'avoient tellement troublé que je ne voyois plus mon chemin. Errant dans la campagne, je ne tenois aucune route certaine; après une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes à Marimont[2]: je m'étois égaré, nous étions revenus sur nos pas.

[2] Marimont: c'est une maison de campagne appartenant à la cour de Saxe; elle est plus près de Varsovie d'une demi-lieue que Beliany.

A un quart de lieue de là nous tombâmes dans un parti russe. Le roi se fit reconnoître à celui qui le commandoit, ensuite il ajouta: «Ce soir je me suis égaré à la chasse; ce bon paysan que vous voyez vouloit, avant de me remettre dans mon chemin, me donner dans sa chaumière un frugal repas; mais, comme je crois avoir vu des soldats de Pulauski rôder dans les environs, je voudrois rentrer promptement dans Varsovie, et vous me feriez plaisir de m'accompagner jusque-là. Quant à toi, mon ami, me dit-il, je ne suis pas fâché que tu aies pris une peine inutile: car j'aime autant retourner dans ma capitale, accompagné de ces messieurs, que d'aller plus loin avec toi. Cependant il seroit singulier que je te laissasse sans récompense: que veux-tu? Parle, je t'accorderai la grâce que tu me demanderas.»

Faublas, vous concevez combien je fus troublé: je doutois encore des intentions du roi. Je cherchois à démêler le véritable sens d'un discours équivoque, plein d'une ironie bien amère ou d'une adresse bien magnanime. M. de P… me laissa quelque temps ma pénible incertitude. «Je te vois bien embarrassé, reprit-il enfin avec un air de bonté qui me pénétra; tu ne sais que choisir! Allons, mon ami, embrasse-moi: il y a plus d'honneur que de profit à embrasser un roi, ajouta-t-il en riant; cependant il faut convenir qu'à ma place bien des monarques ne seroient pas aujourd'hui aussi généreux que moi.» Il partit à ces mots et me laissa confondu de tant de grandeur d'âme.

Cependant le péril auquel le roi venoit de me dérober si généreusement alloit renaître à chaque instant pour moi. Il étoit plus que probable qu'un grand nombre de courriers expédiés de Varsovie répandoient de tous côtés l'étonnante nouvelle de l'enlèvement du monarque. Déjà sans doute on poursuivoit chaudement les ravisseurs; mon équipage remarquable pouvoit me trahir dans ma fuite; et, si je retombois entre les mains des Russes mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourroient me sauver. En supposant que Pulauski eût obtenu tout le succès qu'il se promettoit, il devoit être encore éloigné; dix lieues au moins me restoient à faire, et mon cheval étoit rendu. J'essayai de le pousser: il n'eut pas couru cinq cents pas qu'il creva sous moi. Un cavalier bien monté passoit dans ce moment sur la route; il vit tomber l'animal, et, croyant pouvoir s'amuser aux dépens d'un pauvre paysan, il me dit: «Mon ami, je t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien.» Piqué de la bouffonnerie, je résolus aussitôt de punir le railleur et d'assurer ma fuite en même temps. Je lui présentai brusquement un de mes pistolets, je le forçai de me livrer sa monture; et je vous avouerai même que, pressé par la circonstance, je le dépouillai d'un bon manteau, aussi ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers, qui m'auroient pu faire reconnoître. Je jetai ma bourse pleine d'or aux pieds du voyageur démonté, et je m'éloignai de toute la vitesse de mon nouveau cheval.

Il étoit frais, vigoureux; je fis douze lieues d'une traite; enfin je crus entendre le bruit du canon, je conjecturai que mon beau-père n'étoit pas loin et combattoit les Russes. Je ne m'étois pas trompé; j'arrivai sur le champ de bataille au moment où l'un de nos régimens lâchoit pied. Je me fis reconnoître des fuyards; et, les ayant ralliés derrière une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis, auxquels Pulauski faisoit face avec le reste des troupes. Nous chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur que les Russes furent enfoncés, après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer l'honneur de leur défaite. «Ah! me dit-il en m'embrassant, après avoir entendu les détails de mon expédition, si tes quarante hommes t'avoient égalé en courage, le roi seroit à présent dans mon camp! Mais le Ciel ne l'a pas voulu: je lui rends grâces de ce qu'au moins il t'a conservé pour nous; je te rends grâces du service important que tu m'as rendu; sans toi Kaluvski assassinoit le monarque, et mon nom étoit couvert d'un opprobre éternel. J'aurois pu, ajouta-t-il, m'avancer encore l'espace de deux milles; mais j'ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette position respectable. Hier, sur ma route, j'ai surpris et taillé en pièces un parti russe; j'ai battu ce matin deux de leurs détachemens; un autre corps considérable, ayant recueilli les débris de ceux-là, a profité des ténèbres pour m'attaquer. Mes soldats, fatigués d'une longue marche et de trois combats consécutifs, commençoient à plier: la victoire est rentrée avec toi dans mon camp. Retranchons-nous ici, attendons-y l'armée russe, et combattons jusqu'au dernier soupir.»

Cependant le camp retentissoit de cris d'allégresse; nos soldats victorieux mêloient mes louanges à celles de Pulauski. Au bruit de mon nom que mille voix répétoient, Lodoïska accourut à la tente de son père. Elle me prouva l'excès de sa tendresse par l'excès de sa joie: il fallut recommencer le récit des dangers que j'avois courus. Elle ne put, sans répandre des larmes, apprendre la rare générosité du monarque. «Qu'il est grand! s'écria-t-elle avec transport; qu'il est digne d'être roi, celui qui t'a pardonné! Que de pleurs il épargne à l'épouse que tu délaissois, à l'amante que tu ne craignois pas de sacrifier! Cruel! n'est-ce donc pas assez des dangers auxquels tu t'exposes chaque jour?…» Pulauski interrompit durement sa fille: «Femme indiscrète et foible! est-ce devant moi qu'on ose tenir de pareils discours?—Hélas! répondit-elle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un père et d'un époux?» Lodoïska m'adressoit ainsi ses plaintes touchantes, et soupiroit après un avenir meilleur, tandis que la fortune nous préparoit les plus affreux revers.

Nos Cosaques venoient de tous côtés nous avertir que l'armée russe approchoit. Pulauski comptoit qu'il seroit attaqué au point du jour, il ne le fut pas; mais au milieu de la nuit suivante on vint m'annoncer que les Russes se préparoient à forcer nos retranchemens. Pulauski, toujours prêt, les défendoit déjà: il fit, dans cette funeste nuit, tout ce qu'on pouvoit attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les assaillans cinq fois; mais ils revenoient sans cesse à la charge avec des troupes fraîches, et leur dernière attaque fut si bien concertée qu'ils pénétrèrent dans le camp par trois endroits en même temps. Zaramba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante: les ennemis ne faisoient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulois me jeter dans les bataillons russes. «Insensé! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t'égare? Mon armée est entièrement détruite; mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici? Viens: je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre pays; sauvons-nous, sauvons Lodoïska.» Lodoïska! j'allois l'abandonner! Nous courûmes à sa tente, il étoit encore temps: nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins.

Après y avoir erré le reste de la nuit et une partie de la matinée, nous nous hasardâmes d'en sortir et de nous présenter à la porte d'un château que nous crûmes reconnoître. C'étoit en effet celui d'un gentilhomme nommé Micislas, qui avoit servi quelque temps dans notre armée. Micislas nous reconnut et nous offrit un asile qu'il nous conseilla de n'accepter que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien étonnante s'étoit répandue la veille, et paroissoit se confirmer; qu'on avoit osé enlever le roi dans Varsovie même; que les Russes avoient poursuivi les ravisseurs et ramené le monarque dans sa capitale; et qu'enfin il étoit question de mettre à prix la tête de Pulauski, soupçonné d'être l'auteur de la conjuration. «Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayez, ou non, trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes, qui vous trahiroient, je vais vous faire donner des habits moins remarquables; et, quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que vous aurez choisi pour sa retraite.»

Lodoïska interrompit Micislas. «Le lieu de ma retraite, ce sera celui de leur fuite; je les accompagnerai partout.» Pulauski représenta à sa fille qu'elle ne pourroit supporter les fatigues d'une longue route, et que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissans. «Plus le péril est grand, lui répliqua-t-elle, plus je dois le partager avec vous. Vous m'avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devoit pas être une femme ordinaire; depuis huit ans je n'ai vécu qu'au milieu des alarmes, je n'ai vu que des scènes de carnage et d'horreur: la mort m'environnoit de toutes parts, elle me menaçoit à chaque instant, vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés; mais la vie de Lodoïska ne tenoit-elle pas à celle de son père? Lovzinski, le coup qui t'auroit frappé n'auroit-il pas entraîné ton amante au tombeau? et depuis quand ne suis-je plus digne…» J'interrompis Lodoïska, je me joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminoient à la laisser en Pologne; elle m'écoutoit avec impatience. «Ingrat! s'écria-t-elle, vous partirez sans moi!—Oui, répliqua Pulauski, vous resterez avec les sœurs de Lovzinski, et je lui défends…» Sa fille, hors d'elle-même, ne le laissa pas achever: «Mon père, je connois vos droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrés; mais vous n'avez pas celui d'enlever une femme à son époux!… Ah! pardon! je vous offense, je m'égare, mais plaignez ma douleur,… excusez mon désespoir… Mon père! Lovzinski! écoutez-moi tous deux: je veux vous accompagner partout… Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous suivrai malgré vous! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu'elle eut sur ton cœur, ressouviens-toi du moins de ton amante. Rappelle-toi cette nuit effrayante où j'allois périr dans les flammes, ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée en criant: «Vivre ou mourir avec Lodoïska!» Eh bien! ce que tu sentois alors, je l'éprouve aujourd'hui! Je ne connois pas de plus grand malheur que celui d'être séparée de vous; je dis à mon tour: «Vivre ou mourir avec mon père et mon époux!» Malheureuse! que deviendrai-je si vous me quittez? Réduite à vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissemens à ma peine? Mes enfans me consoleront-ils? Hélas! en deux ans la mort m'en a enlevé quatre; les Russes, aussi impitoyables qu'elle, m'ont arraché le dernier! je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez m'abandonner! O mon père! ô mon époux! que deux noms si chers ne vous trouvent pas insensibles! ayez pitié de Lodoïska!»