Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleuroit, mon âme étoit déchirée. «Tu le veux, ma fille? eh bien, j'y consens, dit Pulauski; mais veuille le Ciel ne pas me punir de ma complaisance!» Lodoïska nous embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avoient été finis. Je laissai à Micislas deux lettres qu'il se chargea de remettre. L'une étoit adressée à mes sœurs, et l'autre à Boleslas. Je leur disois adieu, je leur recommandois de ne rien négliger pour retrouver ma chère Dorliska. Il fallut déguiser ma femme: elle prit des habits d'homme; nous échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour nous défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés de nos sabres et de nos pistolets, chargés d'une somme assez considérable en or, de quelques bijoux, et de tous les diamans de Lodoïska, nous prîmes congé de Micislas, et nous nous hâtâmes de regagner les bois.
Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avoit formé de se réfugier en Turquie. Il espéroit obtenir du service dans les armées du Grand-Seigneur, qui, depuis deux ans, soutenoit contre la Russie une guerre malheureuse. Lodoïska ne parut point effrayée du long trajet que nous avions à faire; comme elle ne pouvoit être ni reconnue ni recherchée, elle se chargea du soin d'aller à la découverte et de nous apporter nos provisions. Dès que le jour paroissoit, nous nous retirions dans les bois; cachés dans des troncs d'arbres ou dans des touffes d'épines, nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre marche. C'est ainsi que, pendant plusieurs jours, nous échappâmes aux recherches des Russes, qui nous poursuivoient vivement.
Un soir que Lodoïska, toujours déguisée en paysan, revenoit d'un hameau voisin, où elle avoit été acheter des vivres qu'elle nous apportoit, deux maraudeurs russes l'attaquèrent à l'entrée de la forêt dans laquelle nous nous étions cachés. Après l'avoir volée, ils se préparèrent à la dépouiller. Aux cris qu'elle poussa, nous sortîmes de notre retraite: les deux brigands se sauvèrent dès qu'ils nous virent; mais nous craignîmes qu'ils ne racontassent leur aventure au corps dont ils faisoient partie, et que, cette rencontre singulière ayant excité les soupçons, on ne vînt nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route; et, pour qu'on ne pût soupçonner celle que nous avions prise, il fut décidé qu'au lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie, nous gagnerions, par un long détour, la Polésie, ensuite la Crimée, d'où nous passerions à Constantinople.
Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie. Pulauski pleura en quittant son pays. «Au moins, s'écria-t-il douloureusement, je l'ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte que pour le servir encore!»
Tant de fatigues avoient épuisé les forces de Lodoïska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d'elle. Notre dessein étoit de l'y laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays, que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouroient les environs pour arrêter un certain Pulauski qui avoit fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne restâmes que quelques heures dans cette ville, où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove, et, suivant les bords de la Sula, nous la traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à Novogorod, n'avoit été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu'il étoit suivi de près. Il fallut fuir et changer encore de route: nous nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.
Nous vîmes une caverne, dans laquelle nous voulûmes nous établir; un ours nous disputa l'entrée de cet asile aussi affreux que solitaire: nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski étoit blessé; Lodoïska, épuisée, se soutenoit à peine; le froid étoit déjà rigoureux. Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées, bientôt réduits à manger nos chevaux, qu'allions-nous devenir? Le danger de mon beau-père et de ma femme étoit si pressant qu'aucun autre ne m'effraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fût, le secours qu'exigeoit leur situation, plus déplorable encore que la mienne; et, les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientôt les rejoindre, j'emportai une partie des diamans de Lodoïska, et je suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu'un voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c'est sur leurs bords que se rencontrent plus communément les habitations. Il m'importoit de gagner le plus tôt possible une ville marchande; je suivis donc les bords du Varsklo, et, marchant jour et nuit, je me trouvai à Pultava à la fin de la quatrième journée. Je me fis passer dans cette ville pour un marchand de Bielgorod: je sus qu'on y cherchoit Pulauski, que l'impératrice de Russie avoit envoyé son signalement de tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouveroit. Je me hâtai de vendre mes diamans, d'acheter de la poudre, des armes, des provisions de toute espèce, différens outils, des meubles grossiers mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à adoucir notre misère: je chargeai tout cela sur un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus l'unique conducteur. Mon retour fut aussi difficile que fatigant; huit jours entiers se passèrent avant que j'arrivasse à la forêt.
C'étoit là que se terminoit mon voyage pénible et dangereux: j'allois secourir mon beau-père et ma femme, j'allois revoir ce que j'avois de plus cher au monde; et cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer à la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentimens… Mon ami, je vous assure que j'éprouvois une inquiétude involontaire; mon âme étoit consternée; je ne sais quoi sembloit m'avertir que je touchois au moment le plus douloureux de ma vie.
J'avois, en partant, placé par intervalles des cailloux pour reconnoître ma route, je ne les trouvai plus; j'avois enlevé avec mon sabre quelques parties de l'écorce de plusieurs arbres, que je ne pus reconnoître. J'entrai dans la forêt, je criai de toutes mes forces, je tirai de temps en temps des coups de fusil: personne ne me répondit. Je n'osois m'engager trop avant de peur de me perdre; je n'osois m'éloigner beaucoup de mon chariot, si nécessaire à Pulauski, à sa fille, à moi-même.
La nuit, qui survint, m'obligea de cesser mes recherches; je passai celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, je me couchai sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont je me faisois ainsi un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus dormir, le froid se faisoit vivement sentir, la neige tomboit en abondance; au point du jour la terre en étoit couverte. Je ressentis alors un mortel découragement: mes cailloux, qui auroient pu m'indiquer ma route, étoient tous enterrés; il paroissoit impossible que je retrouvasse mon beau-père et ma femme.
Le cheval qui leur restoit à mon départ les avoit-il nourris jusqu'alors? La faim, l'horrible faim, ne les avoit-elle pas forcés à sortir de leur retraite? Étoient-ils encore dans ces affreux déserts? S'ils n'y étoient plus, où pourrois-je les trouver? où traînerois-je sans eux ma misérable vie?… Mais pouvois-je croire que Pulauski eût abandonné son gendre, que Lodoïska eût consenti à se séparer de son époux? Non, sans doute. Ils étoient donc dans cette affreuse solitude, et, si je les abandonnois, ils alloient y mourir de faim et de froid! Cette réflexion désespérante me détermina; je n'examinai plus si, en m'éloignant beaucoup de mon chariot, je ne courois pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver. Porter quelque secours à mon beau-père et à ma femme, voilà ce qui pressoit le plus.