Ce fut mon portrait qui se trouva fini le premier; je ne possédai celui de ma jolie cousine que la semaine d'après.

Cependant Justine et Mme Dutour se présentoient successivement à ma porte tous les jours, et ne remportoient jamais que cette réponse inquiétante: «Il n'y est pas.» Le comte, qui apprit avec étonnement ce qu'il appeloit ma conversion subite, me soutint qu'elle ne dureroit pas. «Rosambert, j'ai dit: «Foi de gentilhomme!»—Oui; mais croyez-vous que Mme de B… restera tranquille? Elle n'a fait jusqu'à présent que des démarches mesurées, peu décisives. Ne vous fiez pas à ce calme apparent; il couvre quelques desseins secrets. La marquise médite en silence les grands coups; ce sera, n'en doutez pas, le réveil du lion.»

Un matin que j'allois au couvent comme à l'ordinaire, je crus m'apercevoir que j'étois suivi. Un homme assez bien couvert se tenoit à quelque distance, régloit sa marche sur la mienne, et sembloit craindre de me perdre de vue; en sortant du couvent, je le vis encore sur mes pas.

Rosambert, à qui je fis part de mes soupçons, m'envoya deux de ses gens pour m'accompagner. Je leur ordonnai de garder chacun un bout de la rue dans laquelle étoit situé le couvent.

Un secret pressentiment sembloit m'avertir des malheurs qui menaçoient nos amours. Ce jour-là, plus qu'à l'ordinaire, je pressai Sophie de m'apprendre quelles affaires si importantes tenoient son père éloigné, à quelle époque le retour de M. de Pontis étoit fixé, quels moyens il me faudroit employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, après avoir hésité quelques momens, prit la main de ma sœur et la mienne. «Ma chère Adélaïde, toi en qui j'ai trouvé une sœur tendre, une véritable amie, et vous, mon cher cousin, vous qui m'avez fait aimer l'exil où je languissois, il est temps que vous sachiez un secret important qui n'est connu que de Mme Munich, qui doit rester toujours entre vous et moi. Je ne suis pas Françoise, le nom que je porte est supposé. Mon père, le baron de Gorlitz, possède des biens considérables dans l'Allemagne sa patrie, où ma famille est puissante et considérée. Je ne sais pourquoi l'on m'a privée du bonheur de vivre dans son sein; mais il y a bientôt huit ans que je suis en France. Ce n'est pas le baron qui m'y a amenée. Un domestique françois, vieilli à son service, a pris dans le temps le train d'un homme de qualité; il s'est fait appeler M. de Pontis: il a dit qu'il étoit mon père, et m'a laissée sous la garde de Mme Munich, dans ce couvent où, depuis, il est venu exactement tous les six mois savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans je n'ai joui que deux fois du bonheur d'embrasser mon père. Quand je demande à Mme Munich pourquoi l'on m'a élevée en France, pourquoi le baron de Gorlitz me refuse son nom, pourquoi il vient si rarement voir sa fille, elle me répond tranquillement que ces précautions sont nécessaires; que je bénirai un jour la sagesse d'un père qui m'aime tendrement. Depuis quelques mois elle me répète souvent que le moment de mon retour en Allemagne s'approche. Hélas! je ne sais plus si mon cœur le souhaite! Qu'il me seroit doux de revoir ma patrie, ma famille et mon père! Mais, Adélaïde, Faublas, qu'il me seroit cruel d'être séparée de vous!—Séparée! jamais, Sophie, jamais. Partez demain pour l'Allemagne, dès demain je vous y suivrai. J'irai vous demander au baron: s'il aime sa fille, il ne s'opposera point à notre bonheur.»

Comme il se prolongea délicieusement l'entretien qui suivit l'intéressante confidence que Sophie venoit de nous faire! Adélaïde, lasse de nous avoir répété vingt fois qu'il étoit plus de dix heures, que Mme Munich nous surprendroit, Adélaïde força ma jolie cousine de me quitter. Je sentis mon cœur se serrer quand j'embrassai ma sœur, je le sentis frémir quand je dis adieu à Sophie.

En sortant du couvent, j'aperçus mon Argus de la veille en sentinelle dans une allée voisine. Quand il me vit à quelque distance, il quitta sa retraite, apparemment pour m'épier jusque chez moi. Je le laissai se rapprocher quelques pas, et tout à coup je me retournai sur lui: il ne m'attendit pas; mais, s'il couroit bien, je courois mieux. Au détour de la rue je le saisis par la jambe, à l'instant où l'un de mes hommes apostés l'alloit prendre au collet. Le fuyard, perdant l'équilibre, tomba par terre, poussa de grands cris, et s'efforça d'intéresser pour lui la populace aussitôt ameutée. Déjà quelques séditieux crioient vengeance, et se préparoient à me faire un mauvais parti, quand je m'écriai: «Messieurs, c'est un espion.» A ce mot de proscription, mon ennemi, abandonné de tous ses défenseurs, vit qu'il ne lui restoit d'autre moyen de s'épargner les coups de bâton dont je le menaçois que de déclarer celui qui le payoit pour m'observer; il me nomma Mme Dutour. Je le renvoyai en l'exhortant à ne plus revenir.

Le lendemain, de très bonne heure, mon père me mena, à huit lieues de Paris, voir une maison de campagne qu'il avoit achetée depuis plus d'un mois. Nous visitâmes le jardin, qui me parut fort joli, les appartemens, que je trouvai commodes et rians. Je distinguai surtout une chambre fort agréable, fort gaie, mais dont les fenêtres étoient grillées. J'en fis faire la remarque au baron. Il me répondit froidement: «Ces fenêtres-là sont grillées, parce que cet appartement sera désormais le vôtre.—Le mien, mon père!—Oui, Monsieur: j'avois acheté cette maison pour y jouir de la belle saison, mais vous m'avez forcé de faire d'un lieu de plaisance une prison.—Une prison!—Vous m'avez trompé, Monsieur; ce n'est ni l'amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme, c'est le séducteur de Sophie. Quand je m'applaudissois de votre obéissance, vous abusiez de ma sécurité! vous alliez au couvent tous les jours. Quelqu'un qui s'intéresse apparemment à vos démarches m'en a donné l'avis secret. Lisez cet écrit anonyme, lisez.

Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis huit heures jusqu'à dix, monsieur son fils va voir au couvent Mlle de Faublas et Mlle Sophie de Pontis.

«Je sais, Monsieur, continua mon père, le peu de foi que mérite un écrit anonyme… Je ne vous ai pas condamné sur un titre aussi méprisable; mais, comme, dans une affaire de la nature de celle-ci, on ne doit rien négliger, je me suis informé: j'ai appris qu'on m'avoit écrit la vérité. Monsieur, si vous n'aimez pas Sophie, vous êtes un lâche suborneur: cette captivité domestique est pour vous un châtiment trop doux; si vous l'aimez, au contraire, je dois travailler à vous guérir de cette passion que je n'approuve pas, Monsieur: vous ne sortirez pas de cette chambre. Trois hommes que je laisse ici seront en même temps vos domestiques et vos gardiens; ils savent quelles gens je permets que vous receviez.»