L'étonnement dans lequel ce discours m'avoit jeté ne peut se comparer qu'à la douleur qu'il me causa. J'avois d'abord écouté sans pouvoir dire un seul mot, je fis ensuite d'inutiles efforts pour répondre modérément: «Mon père, oserois-je vous demander pourquoi vous n'approuvez pas mon amour pour Sophie?—Parce que le père de cette jeune personne l'ignore, parce qu'il se pourroit qu'il ne voulût pas vous donner sa fille, parce que moi-même je vous destine une autre femme.—Et quelle est donc cette infortunée que vous avez choisie, mon père?—M. Duportail est mon intime ami, il vous estime…—Ah! c'est Dorliska que j'épouserai? une fille perdue, ou peut-être morte!—Pourquoi morte? Je crois que mon ami retrouvera sa fille; le Ciel doit cette consolation au plus malheureux des pères. Lovzinski fait de nouvelles recherches, et vous, mon fils, quand l'absence et le temps, qui usent toutes les passions folles, auront détruit la vôtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en Pologne…—Oui, et là, comme les chevaliers errans, j'irai de porte en porte chercher une fille pour l'épouser!—Monsieur, vous ne remarquez pas que vos réponses sont d'une indécence!…—Pardon, mon père, vingt fois pardon. L'excès de ma douleur…—Mon fils, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Préparez-vous à réparer les longues infortunes d'un gentilhomme pour qui mon amitié ne doit pas être vaine…—Mon père, je tiendrai parole à Lovzinski; j'irai jusqu'au bout du monde, s'il le faut, chercher sa Dorliska.—Et vous renoncerez à Mlle de Pontis?—Plutôt mourir mille fois!—Jeune homme!—Mon père, je ne partirai pour la Pologne qu'après avoir obtenu la main de Sophie. Je le jure par vous, par elle, par ce qu'il y a de plus sacré.—Respectez mon autorité, ou craignez…—Eh! qu'ai-je à craindre, Monsieur? Vous me séparez de Sophie! quel mal plus grand pouvez-vous me faire? Otez-moi la vie, cruel que vous êtes; ôtez-la-moi, vous me rendrez service.»
Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte, et me laissa en prison.
Que de réflexions pénibles m'agitèrent en cet affreux moment! Perdre la liberté, c'eût été peu de chose; mais perdre Sophie!… Sophie!… Mon absence réveilleroit sa jalousie! Elle me croiroit infidèle et parjure! Et si son père venoit la chercher, si elle se hâtoit de quitter un pays que ma perfidie lui auroit fait détester! Si Mlle de Gorlitz, paroissant à la cour de Vienne dans tout l'éclat de sa beauté, alloit choisir un époux parmi tant de jeunes seigneurs bientôt épris de ses charmes! Si elle alloit me trahir en croyant se venger!… Mlle de Pontis dans les bras d'un autre!… Oh! non, jamais. Sophie désespérée me resteroit fidèle! Mais son barbare père ne pourroit-il pas la forcer de contracter un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendroit prisonnier, dans un village ignoré, son fils mourant d'inquiétude et de douleur?
Cruelle marquise, c'est par toi sans doute que le baron a su mes amours fortunées. C'est ta jalouse rage qui dicta ce perfide écrit! Que tu me fais payer cher les rapides plaisirs que tu m'as donnés! Ah! du moins, si ta vengeance n'avoit poursuivi que moi!
Il est vrai que j'ai sacrifié Mme de B…; et, si mes torts ne justifient pas tout à fait sa haine, ils font au moins qu'elle ne m'étonne pas. Mais l'injustice du baron, je ne puis la concevoir: il exige que je sacrifie mon bonheur à son amitié pour M. Duportail! Il punit comme le crime le plus inexorable un penchant légitime et vertueux! il me sépare de tout ce qui m'est cher! il m'enlève à Sophie! il m'enferme comme un criminel! Il veut donc ma mort? Eh bien, je ne tarderai pas à le satisfaire. C'est apparemment pour prolonger mon supplice qu'ils ont écarté tout ce qui pouvoit aider à me débarrasser du fardeau de mon existence; mais, s'ils parviennent à m'empêcher d'attenter à ma vie, ils ne peuvent m'obliger à m'occuper du soin de sa conservation. Qu'ils m'apportent de quoi manger; qu'ils m'apportent…, je jette les plats par la fenêtre, tout ira dans le jardin, à travers ces infâmes barreaux.
Je persistai dans cette résolution violente, jusqu'à ce qu'un vif appétit, déterminé par une diète de cinq heures, m'eût fait envisager les choses plus sainement. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une plaisanterie! A tout âge, en tous temps, en tous lieux, dans quelque situation qu'on se trouve, l'estomac influe prodigieusement sur le cerveau. Un malheureux qui est à jeun ne raisonne pas du tout comme un malheureux qui vient de faire un bon repas.
Je m'emparai donc, sans me faire prier, des mets qu'on m'apporta pour mon dîner, et je me disois tout bas en les dévorant: «Vraiment, j'allois faire une belle sottise! Et qui consoleroit ma jolie cousine, si j'étois mort? Qui lui diroit que la dernière palpitation de mon cœur fut un soupir d'amour pour elle? Il faut manger pour vivre; il faut vivre pour revoir, pour adorer, pour épouser Sophie.»
Le troisième jour de ma détention, le baron m'envoya mes livres, mes instrumens de mathématiques, mon forte-piano. Mon premier soin fut de rendre grâces à sa clémence paternelle, qui me ménageoit dans ma retraite quelque dissipation; mais, quand je vins à réfléchir que les soins qu'on prenoit d'adoucir ma captivité m'annonçoient combien elle seroit longue, je sentis un vif désir de la terminer promptement. Tandis qu'on meubloit ma chambre de ces effets nouveaux, je fis pour m'évader une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile, et je demeurai convaincu, après avoir examiné la situation de ma prison et le régime établi pour sa sûreté, que, loin de négliger les précautions nécessaires, on en prenoit de fort inutiles. J'avois encore dans ma bourse trois morceaux de ce métal tout-puissant qui ouvre les portes et brise les grilles, j'offris mes soixante-douze livres à mes geôliers, que je m'efforçai de gagner par les plus belles paroles: on refusa mon or, on rejeta mes promesses. Je ne sais comment mon père avoit fait, mais il avoit trouvé trois domestiques incorruptibles.
Je fus bientôt honoré des visites de ceux que le baron me permettoit de recevoir. Parlerai-je d'un marchand retiré, qui citoit sa conscience à tout propos; d'un gentilhomme du lieu, qui me répéta cent fois le nom de ses chiens et l'âge de sa jument, avant de me dire qu'il avoit une femme et des enfans; d'un moine à rouge trogne, qui buvoit fort bien un vin médiocre, quoiqu'il préférât le meilleur, de son camarade joufflu, célèbre par son adresse à découper une volaille, et qui servoit chacun de manière que le meilleur morceau, oublié, je ne sais comment, dans un coin du plat, lui restoit toujours? Laissons ces gens-là, qui se trouvent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires, qu'un hasard bien singulier rassembloit dans ce petit village de la B… C'étoit un curé qui avoit de l'esprit! un régent de collège qui n'étoit pédant que par distraction et impoli que par caprice! un vieux militaire qui ne juroit pas toujours! un vieil avocat qui disoit quelquefois la vérité!
Quelle société pour l'ami de Rosambert, pour l'élève de Mme de B…! quelle société pour l'amant de Sophie! Je souffrois moins quand je restois seul: alors, ma jolie cousine, j'étois avec vous; les yeux fixés sur votre portrait, je croyois vous parler en admirant votre image. Image consolatrice et révérée, de combien de larmes je t'arrosai! que de baisers tu reçus! que de fois, posée sur mon cœur, tu le sentis tressaillir d'impatience et d'amour!