Je dois néanmoins l'avouer, les belles-lettres aussi contribuèrent à charmer l'ennui de ma solitude. Mais, ô ma Sophie! pour échapper quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne falloit rien moins que les plus estimables talens ou les plus beaux génies dont notre moderne littérature puisse s'enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian, Le Monier et Imbert, Deshoulières et Beauharnois, La Fayette et Riccoboni, Colardeau et Léonard, Dorat et Bernis, de Belloy et Chénier, Crébillon fils et de La Clos[7], Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et Marmontel, Destouches et de Bièvre, Gresset et Colin, Cochin et Linguet, Helvétius et Cerutti, Vertot et Raynal, Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste et Le Brun, Gessner et Delille[8], Voltaire et Philoctète et Mélanie[9], ses élèves; Jean-Jacques surtout, Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre.

[7] Les Liaisons dangereuses.

[8] Gessner n'est pas des nôtres; mais à quel poète françois aurois-je comparé le chantre des Jardins?

[9] Qui ne connoît pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?

Mais, lorsqu'à la fin d'un jour si heureusement abrégé, mon esprit et mon cœur avoient besoin d'un égal repos; lorsqu'il falloit tout à coup rompre le double charme, tout à coup et en même temps oublier les lettres et l'amour; lorsqu'il le falloit? Eh bien, ma Sophie, notre littérature, qui avoit fait le mal, étoit là pour le réparer. J'allois demander à d'autres écrivains le bienfaisant sommeil, et c'étoit de mes contemporains, je dois le dire à leur gloire, oui, c'étoit de mes contemporains que j'obtenois ordinairement les plus violens narcotiques. Bon Dieu! comme en ce genre elle est riche, la génération présente! Que de Scudérys, que de Cotins, que de Pradons, elle a ressuscités! Que d'écrivains fameux pendant un jour! hélas! hélas! et que de réputations plus longtemps usurpées!… Quoi! même dans le sanctuaire! jusqu'au sein de l'Académie! Eh! Monsieur S…, qui donc y pourra-t-on recevoir après vous? Néanmoins je vous rends mille grâces! vos écrits si plats et si barbares sont tout-puissans contre l'insomnie. Depuis huit jours ils m'endormoient chaque soir; depuis huit jours, quand je ne lisois plus, quand je ne dormois pas, je languissois dans ma prison.

Toute communication m'étoit fermée au dehors; je ne recevois aucune lettre; on ne me permettoit d'écrire à personne. Le baron vint me voir: je m'efforçai de le fléchir, il fut inexorable.

Après cette visite de mon père, quatre jours s'écoulèrent encore. Au milieu de la cinquième nuit, je fus réveillé par un bruit sourd qui partoit du jardin. Je courus ouvrir ma fenêtre, sous laquelle je vis une échelle plantée. Je distinguai quatre hommes qui sembloient tenir conseil. L'un d'eux monta hardiment, une pioche à la main: «Vous êtes le chevalier de Faublas?—Oui, Monsieur.—Habillez-vous promptement tandis que je vais travailler le plus doucement que je pourrai à lever un barreau. Si vos gardes m'entendent, s'ils viennent à vous, voici deux pistolets que vous leur montrerez, cela suffira pour les contenir. Dépêchez-vous: votre ami vous attend dans sa chaise de poste, à la petite porte du jardin.—Mon ami?—Oui, Monsieur. Le comte de Rosambert.—Quel service!…—Chut!… Habillez-vous.»

Il ne fallut pas me le répéter une troisième fois. Je n'y voyois goutte; mais je cherchois mes vêtemens à tâtons: jamais toilette ne fut plus tôt faite. Cependant mon libérateur frappoit à petits coups redoublés; quand le barreau fut ôté, je crus voir le ciel ouvert. Je passai d'abord une jambe, ensuite l'autre; j'empoignai un barreau; j'appuyai le bout de mes pieds sur l'échelle, et, quelque mince que fût mon individu, j'eus peine à passer par l'étroite ouverture. J'en vins à bout cependant. Dès que je me vis dehors et parvenu au milieu de l'échelle, je ne m'amusai point à compter combien d'échelons me restoient à descendre: je sautai sur la terre fraîchement remuée. Nous gagnâmes à toutes jambes la petite porte du jardin, que mes libérateurs avoient ouverte, je ne sais comment; un petit ravin me restoit à traverser, je le franchis d'un saut, je me précipitai dans la chaise de poste. Je croyois tomber dans les bras du comte de Rosambert, ce fut le vicomte de Florville qui m'embrassa! Tandis que je restois muet de surprise, le postillon donnoit le coup de fouet du départ; mes quatre libérateurs, aussitôt remontés à cheval, suivoient ventre à terre la rapide voiture qui nous emportoit.


Je ne répondois rien aux questions dont la marquise m'accabloit. «Chevalier, me dit-elle enfin, est-ce à l'excès de votre reconnoissance que je dois attribuer ce silence inquiétant?—Madame…—Ah! je le sais bien, je le sais bien que je ne suis plus pour vous que madame! et cependant je m'expose à tout pour finir votre captivité!—Ma captivité! c'est vous qui l'avez causée!—Faublas, si vous m'aimiez encore, ce que je fais aujourd'hui suffiroit pour ma justification; mais écoutez-moi, car je ne veux pas laisser le plus petit prétexte à votre ingratitude. J'ai pleuré votre inconstance, j'ai voulu ramener mon amant, j'ai fait épier ses démarches: voilà mes crimes. La femme Dutour, chargée de mes ordres, les a passés. J'ai su trop tard qu'une lettre anonyme avoit instruit le baron de vos cruelles amours. J'ai bientôt appris que votre absence n'étoit plus feinte, qu'on vous tenoit enfermé; je ne pouvois deviner où. Ceux qui avoient suivi le fils ont suivi le père à son tour. Pendant quatre jours entiers, le baron n'a pas fait un pas dont je ne fusse instruite sur-le-champ; il est enfin venu vous voir lundi dernier. On a examiné les environs, le jardin, la maison; vos fenêtres grillées ont été remarquées. J'ai profité du premier voyage du marquis. Sous les habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j'ai tout risqué pour vous délivrer. Faublas, si vous me rendez responsable des fautes commises par les gens que vous me forcez d'employer, vous conviendrez du moins que l'heureuse hardiesse du vicomte de Florville a bien réparé la fatale imprudence de la femme Dutour.—Madame, croyez que je n'oublierai jamais le service…—Cruel! ces protestations froidement polies m'annoncent que je suis absolument sacrifiée. Ainsi donc ce qu'une autre femme n'auroit osé seulement imaginer, je l'aurai entrepris, je l'aurai exécuté pour mettre dans les bras de ma rivale le plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes!… Eh bien! s'il n'y a plus d'autre moyen de conserver au moins son amitié, il faudra se rendre justice, il faudra s'immoler… Faublas, j'en aurai le courage… Monsieur, je renonce à vous, je vous rends à votre Sophie… Privée de tout ce qui me fut cher, je serai peut-être heureuse de votre bonheur; peut-être que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par cette consolante idée que du moins j'ai contribué à assurer votre félicité… Monsieur, où voulez-vous qu'on vous reconduise?»