Elle attendit ma réponse à cette question, qui ne laissoit pas de m'embarrasser. Après un moment de silence, elle reprit: «Retourner chez monsieur votre père, ce seroit aller chercher une captivité nouvelle… M. Duportail est encore en Russie… Il n'y avoit que M. de Rosambert; mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi, je crois qu'il vous cherche. Monsieur, où voulez-vous donc qu'on vous reconduise?»

Pénétré de la générosité de la marquise, touché de son attachement, en même temps si noble et si tendre, je ne résistois qu'à peine au désir de la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lèvres, que cependant j'avois posées bien légèrement. «Répondez-moi donc, me dit-elle d'une voix presque éteinte… Hélas! ma tendresse inquiète vous avoit déjà préparé un asile aussi sûr que charmant, et vous n'y viendrez pas! Et vous n'y viendrez pas! continua-t-elle d'un ton plus animé; je vous perdrai pour toujours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrois tranquillement!… Non, Faublas, ma douleur a pu m'égarer, j'ai pu le dire; mais jamais, jamais je n'y consentirai. Moi, vous céder à une rivale! mon ami, ne l'espérez pas. Cet effort est au-dessus d'une mortelle, il est au-dessus de moi.»

Les foibles rayons du crépuscule tremblant commençoient à laisser distinguer les objets. Depuis près de quinze jours je n'avois aperçu que de rondes villageoises, dont les gros charmes, brûlés par un soleil ardent, flétris par un travail opiniâtre, étoient peu faits pour me tenter; encore n'avois-je pu les considérer qu'à travers une grille et à plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvoit près de moi le vicomte de Florville! L'aurore naissante me le montra plus beau que ne parut jamais Adonis aux regards de Vénus enchantée! Et puis la marquise pleuroit; une femme qui pleure est si intéressante! Je voulus essuyer ses larmes: je ne sais comment je m'y pris, mais nos yeux se rencontrèrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosité fatale égara mes mains… O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et j'en dois faire ici l'aveu, si ton coupable amant ne consomma pas à l'instant son infidélité, c'est que ta rivale attentive ne lui permit pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture étroite, incommode et cahotée en tous sens, sur un pavé inégal, n'ont jamais qu'un demi-succès.

«Maman, nous retournons donc à Paris?—Oui, mon ami, parce qu'on n'imaginera jamais que vous y soyez revenu; d'ailleurs, j'ai pris des précautions si sûres que vous échapperez à toutes les recherches. Tandis qu'on achetoit les services de ces quatre coquins qui ne me connoissent que sous le nom du comte de Rosambert, je m'occupois à chercher un logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient ici solliciter un procès considérable. Elle s'appelle du Cange, et cette dame du Cange, mon ami, c'est vous; mais, comme il n'auroit pas été décent que vous vinssiez seule à Paris, la femme Dutour, impatiente de réparer sa faute, s'essaye depuis quatre jours à jouer le personnage important de Mme de Verbourg. C'est ainsi que se nommera, si vous le voulez bien, la respectable mère de Mme du Cange. Déjà parée d'une robe françoise de gros de Tours broché, à colonnes rapprochées, à grandes fleurs rembrunies, Mme de Verbourg se donne des airs de qualité qui vous feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rôle, si elle parvient à adoucir quelques expressions énergiques qui échappent fréquemment à sa brusque franchise. Elle a naturellement les manières gauches et empesées de ces dames de paroisse qui n'ont jamais quitté leur château provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame votre mère. On vous trouvera aisément un cuisinier et une femme de chambre. L'hôtel de *** est situé à deux cents pas au-dessus du mien: c'est là que je vous ai loué et meublé un appartement que nos amours embelliront. Si vous m'en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin, dont je me réserve la jouissance. Il a une porte sur les Champs-Elysées; c'est par là que je me rendrai chez vous presque tous les jours. Mon docteur, prévenu que je n'irai point à la campagne cette année, m'a déjà ordonné de prendre l'air tous les matins de bonne heure.»

Les gens qui nous escortoient nous quittèrent à la barrière du Trône. Le vicomte de Florville et moi nous allâmes descendre chez la marchande de modes, où nous attendoient ma mère, Justine et mon nouveau laquais. La Dutour commença par avouer sa faute, qu'elle me pria d'excuser; et Justine, charmée de me revoir, n'acheva pas ma coiffure sans m'avoir fait plus d'une espièglerie. Le vicomte de Florville avoit pourvu à tous mes besoins. Je me mis dans le simple négligé d'une jolie voyageuse. On chargea mes malles derrière ma chaise de poste, où Mme de Verbourg se plaça près de moi. Nous allâmes descendre à l'hôtel de ***, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Deux heures après, Mme la marquise de B…, suivie de sa femme de chambre, vint savoir si Mme du Cange étoit arrivée. Nous nous embrassâmes comme deux jolies femmes qui s'aiment bien, quand il y a longtemps qu'elles ne se sont vues. Ma mère, qui savoit vivre, nous laissa seuls. L'amour entra dans ma chambre à coucher au moment où Mme de Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.

«Il est bientôt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On sait à l'hôtel que je devois souper et coucher à la campagne; mais on m'attend à dîner… A propos, vous êtes galant! dites-moi donc ce que c'est qu'une certaine bouteille…?—Maman, une étourderie de Jasmin!…—Et le portrait de Mlle Duportail, quand me le donnerez-vous?—Tout à l'heure; il est dans une poche de veste du chevalier de Faublas… Tenez, ma chère maman, le voici.—Demain, je vous apporterai celui du vicomte de Florville.—Maman, le marquis ne vous a-t-il pas parlé de Mlle Duportail?—Assurément, mon ami. Vous vivez avec ce M. de Faublas! Vos parens vous cherchent bien loin, tandis que vous êtes bien près! Au reste, il est fort scandalisé de la manière dont vous avez traité son La Jeunesse. «Comment! Madame, m'a-t-il dit, un coup de fouet à tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu'une jeune personne doit rosser les gens de cette façon-là? Tenez, Madame, le jour que je m'étois fait cette meurtrissure et qu'elle m'appuyoit une pièce d'argent sur le front, vous savez comme elle me faisoit crier! vous avez cru que j'étois délicat, que je faisois le dameret? Eh bien, Madame, je souffrois comme un damné. Elle a un poignet d'enfer! c'est un vrai petit démon que cette fille-là, et on le voit bien dans sa physionomie.»

Dès que Mme de B… fut partie, Mme de Verbourg rentra. Je la priai d'envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. «Madame ma fille, monsieur le comte n'est pas à Paris.—Madame ma mère, je crois qu'il doit y être; et, s'il n'y est pas, je veux du moins en être sûr.—Mais, Monsieur, madame la marquise n'a pas ordonné…—Madame la marquise n'a pas ordonné! Mais, ma chère, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour, apprenez et n'oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va pas tout à l'heure chez M. de Rosambert, j'y vais moi-même… Madame Dutour, écoutez-moi; vous voyez ces trois louis: ils sont à vous si le comte me vient voir aujourd'hui.—Mais s'il est à la campagne?—Vraiment, j'en aurai bien du regret, mais les trois louis me resteront. Ma chère, vous savez écrire, prenez une plume et du papier.»

Mme de Verbourg écrivit sous ma dictée:

Mme du Cange désireroit entretenir monsieur le comte seulement pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un mauvais dîner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire est très pressé.