J'appelai La Fleur: «Mon ami, tu vas porter ce billet à M. de Rosambert. Aux questions qu'il te fera, tu répondras seulement que ta maîtresse est jolie et demeure faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel de ***. Si par hasard le comte n'étoit point à Paris, tu demanderas dans laquelle de ses terres il est allé… Madame Dutour, songez aux trois louis.»

Mon domestique, en revenant, m'annonça que monsieur le comte le suivoit. Quelques instans après, Rosambert entra chez moi d'un air leste et galant. «Belle dame…» Il s'arrêta tout à coup, et, poussant de longs éclats de rire: «Le diable m'emporte, s'écria-t-il, si je n'accourois triomphant! mais je ne regretterai pas ma prétendue bonne fortune, puisque j'embrasse mon ami.» Je m'adressai à Mme de Verbourg: «Madame ma mère, voulez-vous bien nous laisser?—Madame ma mère! répéta Rosambert; ah! voyons donc madame ma mère! (Il pirouetta plusieurs fois autour d'elle et la fit tourner autour de lui.) Madame ma mère, vous êtes charmante! vous avez une figure noble, un grand air, une robe majestueuse; mais, comme dit fort bien votre fille, laissez-nous.

«Mon cher Faublas, qu'est-ce donc que cette mascarade?» Rosambert ne put écouter le détail de mon enlèvement et mon travestissement nouveau sans l'interrompre plusieurs fois par ses plaisanteries. «Enfin, me dit-il quand j'eus fini, la marquise a si bien fait que vous voilà désormais en son pouvoir!—Oui, Rosambert; mais ma Sophie? ma Sophie?—Nous y voilà! Eh bien! que voulez-vous lui faire à votre Sophie? Elle est toujours au couvent.—Vous le savez?—Oui, je le sais; je sais aussi que mademoiselle votre sœur n'est plus avec elle.—Le baron…?—L'a retirée de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congédié l'honnête M. Person.—Rosambert, mais, si je reste ici, comment verrai-je ma jolie cousine?—Mon cher Faublas, je vous offrirois bien ma maison; mais cet asile ne seroit pas respecté, Mme de B… vous y poursuivroit.—Mon ami, si vous m'abandonnez, je suis perdu.—Chevalier, doutez-vous de mon amitié?—Non; mais je crains de trop exiger d'elle.—Comment! si j'étois à votre place et que vous fussiez à la mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n'osez me demander?—Assurément, non.—En ce cas, parlez hardiment.—Rosambert, quoique je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de la Brie, quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante, à laquelle je vous avoue que je suis encore attaché, je vous assure cependant que je n'ai fait que changer de prison, si je ne revois ma Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent où elle est…—J'entends. La marquise vous a volé au baron; il faut, moi, que je vous enlève à la marquise! Je ne vois à cela aucun inconvénient. Je n'ai pu l'empêcher de s'approprier Mlle Duportail; eh bien! je lui soufflerai Mme du Cange! cela est juste et consolant. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de voir comment celle qui m'a exposé aux rigueurs du célibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi, Faublas, comptez sur moi.»

Il étoit temps de nous mettre à table. Pendant le dîner, qui fut long, le comte s'amusa beaucoup aux dépens de Mme de Verbourg. Nous étions au dessert quand le propriétaire de l'hôtel, M. de Villartur, financier parvenu, curieux de voir ses nouveaux locataires, entra sans savoir si sa visite ne nous gêneroit pas. Qu'on se figure l'ignorance et la bêtise personnifiées, on aura de M. de Villartur une idée encore trop avantageuse. Il trouva qu'on ne l'avoit pas trompé quand on lui avoit dit que j'étois jolie. On conçoit que ce lourd personnage m'auroit beaucoup ennuyé, si le ton prétendu galant qu'il prit avec moi ne m'avoit laissé une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin compagnon m'aida charitablement à persifler le pauvre homme, qui me promit, en s'en allant, de revenir bientôt me voir. Rosambert avoit affaire; en me quittant il me dit: «En attendant que j'aie trouvé ce que vous désirez, j'espère, mon ami, que vous voudrez bien m'emprunter quelque argent, dont je n'ai nul besoin aujourd'hui, et que je serai bien aise de retrouver dans un autre moment.» Le soir même il m'envoya deux cents louis.

Mme Dutour me donna un compte exact des frais qu'avoit occasionnés mon enlèvement, et de ceux que nécessitoit mon séjour dans l'hôtel que j'occupois. Le lendemain, dès que la marquise arriva, je la priai d'en vouloir bien recevoir le remboursement. «Beaucoup de femmes, me dit ma belle maîtresse, prétendent qu'entre amans une affaire d'intérêt doit s'oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser, et même je crois devoir me justifier du silence que j'ai gardé sur cet article délicat. Je ne croyois pas que vous pussiez me rendre sitôt les avances que j'avois faites; ainsi, je n'osois vous en parler de peur de vous donner quelque mortification. Cependant je sentois qu'en les taisant j'offensois votre délicatesse; mais enfin j'ai mieux aimé mériter les reproches du chevalier que de m'exposer à chagriner mon ami… Tenez, mon cher Faublas; gardez ce petit meuble: ce sera pour vous un trésor, si je vous suis chère autant que je vous aime.»

C'étoit le portrait du vicomte de Florville. J'adressai à la marquise des remercîmens énergiques; elle partagea d'abord les transports de ma reconnoissance, dont bientôt elle se crut obligée de modérer l'excès. Il ne m'étoit plus permis que de parler, quand on annonça M. de Villartur. Mme de B… fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot hommage entre la marquise et moi, et nous débita la fleurette à sa manière. Dans le cours d'un entretien devenu comique par les inepties dont l'épais financier l'assaisonnoit, nous remarquâmes que ce monsieur croyoit à l'astrologie. Il connoissoit des magiciens, il avoit même vu des vampires, des revenans; il finit par nous dire qu'il amèneroit un de ses amis, à moitié sorcier, qui nous raconteroit nos aventures passées, présentes et futures, quand nous lui aurions fait voir seulement nos mains et notre visage. «Pardieu! s'écria Mme de Verbourg, qui venoit d'entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera…?» Je marchai si rudement sur le pied de ma chère mère qu'elle ne put achever. La marquise rioit de toutes ses forces. M. de Villartur, enchanté, sortit, en nous disant qu'il amèneroit dès demain l'astrologue.

Je ne vis pas Rosambert ce jour-là. La marquise vint le lendemain, de très bonne heure, et présida à ma toilette, que je fis belle à cause de l'astrologue, aux dépens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant midi arriva M. de Villartur, qui nous cria qu'il amenoit le sorcier. Je pensai tomber à la renverse quand, derrière le financier, j'aperçus le marquis de B… Il vit sa femme, et fut étonné; il reconnut Mlle Duportail, et s'arrêta stupéfait. «Quoi! s'écria-t-il, c'est là Mme du Cange?—Oui», répondit Villartur.

M. de B…, les bras pendans, le regard fixe, la bouche entr'ouverte, sembloit n'avoir pas assez de ses deux petits yeux pour me considérer. «Oh! comme il vous regarde! me dit Villartur; votre physionomie l'a frappé. Voyez comme il travaille déjà!» La marquise, qui conservoit toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes, la marquise alla à son mari, le prit par le bras, et le tira vers une fenêtre assez près de moi. «Votre amie est plus pressée que vous, continua le financier; mais elle a beau faire, c'est vous qu'il a bien regardée. Votre physionomie l'a frappé, l'a frappé!… Oh! elle l'a frappé!» répétoit-il toujours, en riant d'un gros rire.

Pendant ce temps-là je prêtois une oreille attentive à ce qui se disoit derrière moi; et la marquise, si elle n'avoit pas voulu que je l'entendisse, auroit recommandé à son mari de parler plus bas. «Ne l'ai-je pas deviné, Madame? disoit le marquis. Ah çà, elle est donc enceinte?—Ne vous en êtes-vous pas aperçu? répliqua la marquise.—Moi? tout de suite. Elle n'est pas avancée, la grossesse?… Quatre ou cinq mois, peut-être?—Tout au plus.—Je le vois bien. Comme je vais me venger!—Mais, Monsieur, ne la chagrinez pas.—Oh! je ne casserai pas les vitres.»

M. de Villartur, qui, ayant fini de rire, recommençoit à me parler, m'empêcha d'entendre le reste.