«Savez-vous bien, me dit le marquis en venant à moi, savez-vous bien que je vous trouve un peu changée?—Ah! ah! interrompit Villartur, vous la connoissez donc?—Oui, quand j'ai connu madame, elle étoit encore fille… Ah çà! mais vous vous êtes mariée tout de suite?—Oui, Monsieur.—Et vous voilà déjà veuve!—Hélas! oui.—Tout cela en trois ou quatre mois, c'est bien prompt, au moins!… Il ne faut pas demander si le défunt étoit aimable?… Mais pourquoi donc n'êtes-vous pas en deuil?—Pour des raisons qu'on vous dira, répondit Mme de B…—Moi, je crois que le pauvre mari est déjà oublié.—Pourquoi donc cela, Monsieur?—Parce que le chagrin ne vous a pas empêchée de faire des parties de campagne.—Moi, Monsieur!—Vous direz peut-être que non? Ne vous ai-je pas rencontrée sur le chemin de Versailles, au pont de Sèvres?—Oui,… mais, Monsieur…—Ne parlez pas de cela, Monsieur, lui dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pas que vous la mortifiez?—Madame du Cange, reprit le marquis, charmé de l'embarras que j'affectois, savez-vous qu'il n'est pas prudent de monter à cheval dans l'état où vous êtes? Prenez bien garde aux fausses couches.—Monsieur, vous croyez donc que je suis enceinte?—J'en suis sûr. Mais tenez, au carnaval dernier, je me suis aperçu… Gageons que le mariage étoit déjà fait? On le tenoit secret, n'est-il pas vrai?—Mais, Monsieur…—Tout ce que je puis vous dire, ma belle dame, c'est qu'à cette époque il y avoit déjà quelque chose dans vos yeux… Je ne vous ai pas parlé de mes talens pour l'astrologie, parce que j'étudiois, je n'étois pas encore assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste… Eh bien, au carnaval dernier, j'ai remarqué dans votre figure quelque chose qui annonçoit un sang… Demandez à madame, je lui ai dit… D'honneur, j'ai senti le mariage. Quant à la grossesse, je ne pouvois pas tout à fait deviner… Écoutez donc, cela étoit encore bien frais!… Mais aujourd'hui, cela est différent! On ne peut plus s'y méprendre!… Belle dame, votre figure est toujours fort jolie, votre taille charmante,… mais ce visage est un peu fatigué; et puis, voyez-vous ici? Un soupçon d'embonpoint, une nuance d'arrondissement, cela commence à pointer.»
M. de B…, encouragé par les rires que la marquise ne pouvoit étouffer sous son éventail, me demanda qui seroit le parrain du petit poupon. «Sans doute monsieur votre père?» Je tâchai de rougir; et, prenant un ton humilié: «Monsieur, mon père ignore mon mariage…—J'avois donc raison!—Monsieur, et si par hasard vous rencontriez mon père ou mon frère, je vous prie de ne pas leur dire que vous m'avez vue.—Ne craignez rien.—Mais M. de Villartur!—Villartur, ma belle dame, il ne sait pas votre nom de fille, et vos parens ne vous connoissent pas sous votre nom de femme. D'ailleurs, il est discret, Villartur.
—Certainement, interrompit celui-ci. D'abord moi, je ne me mêle jamais de dire ce que je ne sais pas… Oh! çà, Monsieur le marquis, je vous avois amené pour dire la bonne aventure à ces dames: vous en connoissez une, cela empêche-t-il…?—Non, non; vous avez raison, je vais leur dire leur bonne fortune. (Il s'approcha de sa femme.) Allons, Madame, commençons par vous.»
La marquise lui livra sa main, dont il compta les lignes longues, courtes, directes et transversales; ensuite il examina son visage; et, après l'avoir regardée tendrement: «Madame, lui dit-il d'un ton qui annonçoit combien il étoit content de lui, vous avez un mari qui vous amuse beaucoup par ses saillies, et que vous aimez à la folie.—Fort bien, Monsieur, répondit la marquise en retirant sa main; je ne veux pas en savoir davantage, je vois que vous êtes un grand sorcier.
—A vous, belle dame!» Quand il m'eut considéré avec la même attention, il me demanda si mon mari n'avoit pas deux noms? «Il n'en avoit qu'un, Monsieur, il ne s'appeloit que du Cange.—Cela est singulier!—Pourquoi donc, Monsieur?—C'est qu'il paroîtroit que le pauvre défunt a été…—A été quoi, Monsieur?—Ah! vous vous fâcheriez. Comment vous dirai-je cela?… Tenez, belle dame, je vais employer une figure. Il me paroît que le fruit qui est maintenant sur l'arbre de vos amours y a été greffé par… par un nommé Faublas, puisqu'il faut vous le dire.—Monsieur, vous m'insultez!—Oh! qu'elle est drôle quand elle est en colère!» s'écria l'épais financier en riant si fort que tout son corps paroissoit agité de mouvemens convulsifs, et que la poudre de sa perruque tomboit à terre par flocons. «Il paroît même, reprit le marquis, que cela est arrivé dans un boudoir loué chez une marchande de modes, rue…—Monsieur, ce que vous me dites là est fort impertinent.»
Mme de Verbourg, qui venoit de mettre sa belle robe, entra dans ce moment. Elle fut très déconcertée en voyant le marquis de B… Après avoir fait une révérence comique, elle vint à moi; je lui dis tout bas de quoi il s'agissoit. Je ne sais quelle question le marquis faisoit alors à sa femme; mais j'entendis celle-ci lui répondre: «C'est une mère supposée.» Le marquis salua Mme de Verbourg, qu'il regarda beaucoup. «C'est là madame votre mère? Mais je crois,… en vérité, Madame, je crois avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?—Cela se peut bien, Monsieur, répondit la Dutour qui perdoit la tête, cela se peut bien; j'y vais quelquefois.—Où cela, Madame?—Ousque vous disiez, Monsieur.—Comment, Madame? est-ce que vous m'avez entendu parler du boudoir? c'étoit une plaisanterie.—Quoi! du boudoir? Quoi que vous me rabâchez donc, Monsieur, avec votre boudoir?—Rien, rien, Madame. Nous ne nous entendons pas.—Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne comprends plus rien à ce qu'ils disent.»
Ma belle maîtresse rioit de tout son cœur, et moi, qui étois las de me contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours à ma gaieté.
«Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit!… Madame, madame votre fille est un peu folle; prenez garde qu'elle ne fasse une fausse couche.—Une fausse couche! répondit Mme de Verbourg, une fausse couche! elle! pardieu! je voudrois bien voir ça!—Madame, prenez-y garde, vous dis-je; madame votre fille monte à cheval, et cela est dangereux.—Sans doute, interrompit Villartur, on peut tomber; cela m'est arrivé l'autre jour.—Tomber! répondit le marquis, ce n'est pas cela que je crains pour elle.—Eh! pourquoi ne tomberoit-elle pas? je suis bien tombé, moi!—Pourquoi? parce qu'elle monte mieux que vous. Vous n'imagineriez pas comme elle est forte, cette jeune dame-là! Mon ami Villartur, quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerois pas de vous battre avec elle.—Bon! voyons donc ça! s'écria le financier en venant à moi.—Monsieur, lui dis-je, êtes-vous fou?» Il voulut me prendre au corps, je le saisis par le bras droit. «Quoi que c'est donc que cet homme-là qui veut tripoter madame ma fille?» dit la Dutour. Elle empoigna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d'avoir fait tourner en tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton traversé d'une mince allumette. M. de Villartur, mû par une double secousse, fit, comme ce frêle jouet[10], plusieurs tours sur lui-même en chancelant, et finit par tomber sur le parquet. Les domestiques accoururent au bruit. Le financier, aussi honteux que piqué, se releva et sortit sans dire un seul mot. Le marquis le suivit pour le consoler, et Mme de B…, qui donnoit à dîner chez elle, ne tarda pas à me quitter.
[10] Le grand nombre des écoliers appelle cela un toton.