J'étois étonné de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la surveille. Il arriva le soir même, un peu avant la nuit fermée. Il me dit en m'embrassant: «Je vous félicite de votre bonheur, mon ami, tout succède à vos vœux, tout est prêt, suivez-moi.—Quoi! tout à l'heure?—A l'instant même. (Je sautai à son cou.)—Mon ami, que de remercîmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi…—Je vous dirai tout cela là-bas, ma voiture vous attend; il n'y a pas un moment à perdre, suivez-moi.—Mon ami, je vais donc abandonner la marquise?—Oui, pour revoir Sophie.—Pour revoir Sophie! partons, Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chère, faites préparer le souper. Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le jardin.»

Au lieu d'aller au jardin, nous montâmes dans la voiture du comte. «Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu'à la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert, doucement.» Dès que les stores furent abaissés, Rosambert m'apprit que, depuis notre dernière entrevue, il avoit découvert, retenu et meublé pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie que, de mes fenêtres, je pourrois voir tout ce qui s'y passeroit. Il m'avertit que Mlle Duportail, devenue depuis peu Mme du Cange, seroit désormais Mme Firmin.

Tout à coup la voiture, qui depuis cinq minutes brûloit le pavé, ne roula plus que très lentement. Rosambert me dit: «Nous voilà déjà près de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise. Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, ôtons ce brillant chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simple baigneuse que voici; à cette robe galante substituons ce petit caraco blanc. Belle dame, mettez ce jupon hardiment: je ne serai pas téméraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort bien: allons, couvrez votre sein de ce fichu de mousseline; arrangez ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette ample thérèse. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer! Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez.» Il ôta son habit, et s'enveloppa d'une grande redingote.

Nous descendîmes à la place Maubert, nous gagnâmes à pied la rue de ***. Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur mitoyen, qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je remarquai que des fenêtres de mon premier étage il étoit fort aisé de descendre, à l'aide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin. Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin étoit celui du couvent, ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avoit pas négligé l'agréable. Un forte-piano étoit près de ma fenêtre; on avoit disposé l'instrument de manière qu'en faisant de la musique je pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert m'affligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous serions privés du plaisir de nous voir tant que je resterois caché dans cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas d'aposter des gens qui éclaireroient toutes ses démarches, et que ma retraite seroit bientôt découverte s'il avoit l'imprudence de venir m'y visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres à l'adresse de M. de Saint-Aubin, l'un de ses intimes amis.

Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient beaucoup s'ils n'attribuoient mon insomnie qu'à l'impatience, en même temps pénible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai à ma chère Adélaïde, qui, depuis près d'un mois, séparée de sa bonne amie, n'avoit pas eu la consolation de voir son frère… Hélas! je songeai au baron, à qui ma fuite devoit causer de mortelles inquiétudes, au baron qui devoit m'accuser d'indifférence et de cruauté… Mais l'amour, l'amour plus fort que la nature étouffa mes remords naissans. Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je, en retournant chez un père irrité, exposer mon amante au danger d'une éternelle séparation?

A la pointe du jour j'allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je disposai la jalousie de manière que je pusse voir sans être vu. Je devois redouter les regards de Mme Munich, qui, m'ayant admiré autrefois sous mes habits d'amazone, m'auroit peut-être reconnu malgré mon travestissement nouveau. Un corps de logis considérable étoit devant moi, à cinquante pas de distance. Il y avoit là tant de chambres! Où étoit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le bâtiment d'un bout à l'autre, et ne savoient où se fixer.

A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes venoient visiter leur nouveau locataire et m'amenoient leur jardinière, qui se chargea du soin de faire le petit ménage de Mme Firmin. Quant à ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre de traiteur, s'engagea, moyennant six francs par jour, à me fournir exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon que j'occupois, fut étonné des arrangemens que je prenois pour être toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me coûteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces représentations très justes, que Mme Fremont appuyoit de son approbation, je répliquai que, dégoûtée du monde, j'avois choisi un logement isolé dans un quartier solitaire, tout exprès pour y vivre absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent, désolés, me dirent-ils, qu'une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de s'enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma ménagère, ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre très succinctement, et de me laisser tranquille.

J'allai m'asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n'étoit pas avec elles. Je les vis courir, danser, s'amuser à ces petits jeux qu'inventa la paisible innocence. Que ces jeunes filles étoient jolies! mais, hélas! Sophie n'étoit pas avec elles. Si je parvenois à les attirer près de mon pavillon, peut-être que ma jolie cousine viendroit se joindre à ses compagnes? Une musique tendre affecte si agréablement un cœur amoureux! Sophie viendroit sans doute… Je la verrois!… Elle reconnoîtroit la voix de son amant! Je me mis à mon forte-piano, et je chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour:

Jeunes beautés, je vous supplie

De terminer vos jeux si doux: