Je ne voyois la demoiselle que par derrière. Cette taille charmante, c'est la sienne!… Cette allée couverte est celle où, si j'en crois Adélaïde, ma jolie cousine venoit jadis soupirer son amour naissant et malheureux… Ah! Sophie! c'est toi; c'est toi sans doute: avance donc un peu… Tu t'éloignes!… Reviens, viens par ici!… Tourne-toi vers ton amant, montre-moi ton visage adoré!

Une cloche maudite donna à l'instant même le signal de la retraite et m'enleva mes espérances. Toutes les pensionnaires sortirent du jardin.

Le lendemain, à sept heures du soir, la même personne revint au même lieu. Placé derrière ma jalousie, je suivois tous ses mouvemens d'un œil inquiet. Sa démarche lente et mesurée annonçoit sa mélancolie profonde; elle sembloit craindre le grand jour, elle cherchoit dans cette promenade solitaire l'endroit le plus sombre. O vous qui m'inspirez un intérêt si tendre, mon cœur me dit qu'il voit en vous ce qu'il adore! Mais, si mes pressentimens me trompoient, s'il étoit possible que vous ne fussiez pas Sophie, ah! du moins, j'en suis sûr, vous aimez comme elle, et, comme elle, vous êtes séparée de celui que vous aimez!

Je chantai le dernier couplet de ma romance: toutes les demoiselles accoururent; celle que j'appelois ne m'entendit pas: que faire pour attirer Sophie et pour éloigner ses compagnes? Si je continue de chanter, les jeunes filles resteront sous mes fenêtres, et ma jolie cousine, trop préoccupée, n'y viendra pas. Il faut se taire, il faut d'un œil impatient suivre tous les pas de la charmante rêveuse; il faut attendre.

Quand je ne me fis plus entendre, les jeunes filles se dispersèrent dans le jardin. Caché par ma jalousie, agenouillé sur mon balcon, je ne perdois pas de vue l'intéressante demoiselle, qui se promenoit toujours à pas lents… Enfin, elle fit quelques pas de mon côté: je la vis,… c'étoit elle!… un peu pâle, un peu changée, mais toujours si belle!… Elle étoit encore trop éloignée pour que j'osasse hasarder de lui faire aucun signe; mais je m'enivrois du bonheur de la regarder. La cloche fatale donna alors le signal maudit!

Déjà toutes les pensionnaires sont sorties du jardin; Sophie retourne sur ses pas et s'éloigne tristement. Désespéré de voir s'échapper encore l'occasion de lui parler, je ne puis contenir mon impatience. J'écarte ma jalousie d'une main, et de l'autre je lance à ma jolie cousine son portrait: il tombe sur son épaule. Sophie reconnoît la miniature, et, dans l'excès de sa surprise, s'arrête pour regarder de tous les côtés: le moment me paroît décisif. Trop amoureux pour être bien prudent, je lève ma jalousie. Sophie voit à la fenêtre du pavillon une femme dont les traits la frappent; elle avance quelques pas, me nomme et tombe évanouie.

Dans ce moment critique, mon traiteur frappoit à ma porte; je lui criai que je n'avois pas faim; et, sans considérer quelles suites terribles pouvoit avoir mon extrême imprudence, poussé d'ailleurs d'un mouvement involontaire, je m'élançai par ma fenêtre dans le jardin du couvent. Heureusement pour moi, il n'y avoit déjà plus personne, personne que ma Sophie. Quoiqu'un peu étourdi du saut périlleux que je venois de faire, je courus sous l'allée couverte me jeter à ses pieds. Mes baisers lui rendirent l'usage de ses sens. «Ah! mon cher Faublas, quel moment!… Mais, hélas! qu'avez-vous fait? vous avez sauté par la fenêtre: n'êtes-vous pas blessé?—Non, ma Sophie, non.—Mais si l'on vous a vu… Mais comment rentrerez-vous dans ce pavillon? Nous sommes perdus tous deux… Faublas, dites-moi la vérité, n'êtes-vous pas blessé?—Non, ma Sophie, non. Je trouverai quelque moyen de remonter chez moi…—Vous voulez déjà me quitter?…—Ma jolie cousine, si vous saviez comme j'ai souffert!—Et moi! Faublas, vous n'en avez pas d'idée.»

Comme elle me parloit, nous entendîmes retentir dans les airs le nom de Pontis, que plusieurs femmes répétoient en glapissant. J'avoue que je fus épouvanté; je me jetai à plat ventre derrière une charmille. Sophie, à qui la frayeur rendit des forces, vola au-devant de celles qui la venoient chercher. «N'entendez-vous pas la cloche, Mademoiselle? Faudra-t-il tous les soirs courir après vous?» lui dit aigrement Mme Munich, dont je reconnus la voix sèche. Quelques religieuses, qui avoient accompagné la gouvernante, grondèrent aussi ma jolie cousine: elles sortirent toutes ensemble du jardin, dont elles fermèrent la grille. Je me vis absolument seul, mais fort embarrassé.

Dès que Sophie ne fut plus là, je ressentis un malaise général, sans doute produit par la secousse violente que je m'étois donnée. Ce n'étoit pas cette douleur passagère qui m'inquiétoit le plus, il s'agissoit de rentrer chez moi. Je ne pouvois tenter l'escalade du mur que lorsque la nuit seroit tout à fait venue, que lorsque tout le monde seroit couché dans le couvent; et la circonstance exigeoit qu'en attendant le moment de m'évader, je prisse au moins la précaution de me cacher quelque part. Un vieux marronnier, dont les branches étoient basses et le feuillage épais, m'offroit un asile plus sûr que commode: comment monter sur cet arbre, dans l'équipage où je me trouvois? Je pris le parti d'ôter mes jupons: je les roulai fortement ensemble, et, me glissant derrière les arbres, le long du mur, jusqu'à mon pavillon, je lançai le petit paquet dans ma chambre, par la fenêtre restée entr'ouverte. Ensuite je revins au marronnier, sur lequel je grimpai lestement; mais son écorce raboteuse fit de longs accrocs au léger caleçon dont mes cuisses restèrent plutôt embarrassées que couvertes.

Je demeurai là trois heures entières, espérant toujours que la lune, dont quelques nuages épars affoiblissoient déjà les rayons, me retireroit tout à fait sa lumière importune; cependant, sur les onze heures, le calme profond qui régnoit partout m'enhardit à descendre. En vain j'essayai de remonter chez moi, en vain je cherchai, le long du mur nouvellement crépi, quelque endroit d'un accès facile. Lorsque, parvenu à quelques pouces de hauteur, je voulois, avec mes mains péniblement accrochées, m'élever davantage, mes pieds restoient pendans, je ne trouvois plus où les cramponner; il falloit bien retomber.