Je me livrai pendant près d'une heure à ce rude exercice; enfin mon courage m'abandonna avec mes forces. Les doigts en sang, le corps froissé, je me couchai par terre et m'abandonnai tristement à mes réflexions. Comment ferois-je, lorsque le jour, bientôt revenu, montreroit aux religieuses un homme enfermé dans leur jardin? un homme! car je n'avois plus de jupons, et mon très mince caleçon, déchiré en plusieurs endroits, trahiroit mon sexe: ces femmes effrayées iroient chercher main-forte. Mme Munich me reconnoîtroit; je retomberois au pouvoir d'un père sévère, jaloux de son autorité: le baron me renfermeroit encore, il m'enlèveroit pour toujours à Sophie, à Sophie cruellement compromise, et peut-être déshonorée!… Déshonorée!… Cette horrible idée redoubloit mon désespoir, quand j'entendis un petit cri aigu et prolongé, tel à peu près que le produit une grille qu'on s'efforce d'ouvrir doucement.

Je me précipitai vers mon marronnier protecteur; je n'atteignis sa cime qu'aux dépens de mon pauvre caleçon, qui pendoit par lambeaux. Après quelques minutes de calme, un léger bruit frappa mon oreille: une femme, dont le clair de la lune me laissoit distinguer le costume remarquable, s'avançoit avec précaution sous l'allée couverte, en regardant de tous les côtés. A l'instant même je vis un homme paroître sur le chaperon du mur, le long duquel il descendit avec une agilité qui me surprit. Il se glissa derrière les arbres, et vint sous l'allée couverte joindre celle qui l'attendoit. Tous deux s'assirent au pied du marronnier, sur lequel je demeurois immobile et attentif. Je les entendis s'applaudir mutuellement du succès de leur témérité, se faire les plus tendres protestations, confondre leurs soupirs, et accompagner de ces douces épithètes consacrées par l'amour leurs noms, qu'ils répétèrent plusieurs fois. Je reconnus dans l'amant l'unique rejeton d'une maison illustre. A son véritable nom, que je dois taire, on me permettra de substituer celui de Derneval. L'amante, ce n'étoit pas une pensionnaire, ce n'étoit pas une dame en chambre; l'amante, je l'appellerai…: c'étoit Dorothée… Amour! quelles nobles familles tu réunissois dans ces deux personnes! mais quel temps! quel lieu tu avois choisis! Il est donc vrai que tu pénètres quelquefois dans ces maisons de paix où l'on t'a juré une haine éternelle! il est donc vrai que tu as des autels partout! Je vis le couple heureux que tu brûlois de tes flammes te faire, à l'ombre d'un arbre qu'il croyoit discret, le plus doux, le moins chaste des sacrifices.

Puisque Derneval étoit entré volontairement dans le jardin, et qu'il ne témoignoit aucune inquiétude sur les moyens d'en sortir, il avoit une retraite assurée, et je le forcerois bien à me laisser sortir avec lui. Cette réflexion toute simple se présenta tout à coup à mon esprit, je n'en attendis pas une autre. Je saisis l'extrémité de la branche qui me parut la plus longue et la plus flexible; je m'élançai: la branche se courba, et, quoiqu'elle m'eût porté à peu de distance de la terre, je tombai lourdement. Au bruit de ma chute, à l'apparition subite d'une figure aussi étrange que la mienne, Dorothée frémit; Derneval se releva brusquement, me saisit par le bras, et soudain m'appuya sur la poitrine le bout d'un pistolet. «Oh! ne la tuez pas!» s'écria Dorothée d'une voix très altérée. Je regardai mon ennemi tranquillement, et je lui dis d'un ton calme: «Je ne crains rien, Monsieur, je sais bien que Derneval ne m'assassinera pas; mais soyez tranquille aussi, je ne trahirai pas vos amours fortunés.» Tandis que je lui parlois, Derneval me regardoit de près. D'abord il fut trompé par ma coiffure féminine, par le petit caraco blanc; mais le caleçon déchiré attira aussi son attention, et une toile très fine, modelant certaine forme délatrice, lui donna de terribles soupçons. «Est-ce une femme?» s'écria-t-il. D'un coup de main rapide il éclaircit ses doutes, et, dès qu'il fut sûr de mon sexe: «Créature amphibie, vous me direz qui vous êtes!—Derneval, je suis amant comme vous.—Amant de qui?—De la fille la plus belle et la plus vertueuse que ce couvent renferme.—Monsieur, comment s'appelle-t-elle? comment vous nommez-vous?» Je les regardai tous deux. «Je sais vos noms; mais je ne vous les ai pas demandés. Derneval, qu'il vous suffise d'apprendre que je suis gentilhomme.—Vous êtes gentilhomme! Monsieur, je ne vous demande qu'un moment!»

Il remit son pistolet dans sa poche, et, tandis qu'il réparoit certaine partie de son habillement fort en désordre, Dorothée, qui s'étoit, avant tout, occupée du soin de se rajuster, me fixoit avec une attention que je pris pour de la hardiesse. Son amant revint à moi. «Monsieur, quelle que soit votre maîtresse, vous l'aimez apparemment autant que j'adore la mienne, il faut que la mort de l'un de nous deux assure à l'autre un éternel secret.—Derneval, sortons ensemble, je suis prêt à vous satisfaire.—Et vous croyez que je le souffrirai! interrompit Dorothée en se précipitant dans les bras de son amant. Mon cher Derneval! et vous, Monsieur de Faublas!…—De Faublas! qui vous a dit?…—Je vous reconnois; vous êtes le chevalier de Faublas, vous êtes le vivant portrait d'Adélaïde, je vous ai vu quelquefois au parloir; vous y demandiez votre sœur; votre sœur n'y alloit jamais sans cette jolie Mlle de Pontis… Un jour, un jour je vous ai surpris lui baisant la main… Ah! c'est Mlle de Pontis que vous aimez! c'étoit vous qui chantiez hier cette romance dont j'ai retenu le refrain:

La plus modeste et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

«Souvenez-vous qu'hier l'une de nos dames a passé avec moi près de votre pavillon; vous avez dû l'entendre gronder nos jeunes filles qui vous écoutoient, vous avez dû m'entendre les excuser… Chevalier, c'étoit vous qui chantiez cette romance; c'étoit pour Mlle de Pontis que vous la chantiez… Derneval, Faublas, poursuivit-elle en unissant nos mains dans les siennes, la conformité de vos aventures doit vous inspirer une égale confiance. Chacun de vous doit trouver dans l'autre un compagnon discret, un ami fidèle, et vous iriez vous égorger! et Sophie ou Dorothée seroit bientôt réduite à pleurer son amant!… Monsieur de Faublas, jurez-moi une inviolable discrétion.—Je jure par Sophie!—Et moi, par Dorothée!» s'écria Derneval. Nous nous précipitâmes dans les bras l'un de l'autre, et cet embrassement réciproque fut le gage de la fraternité que nous nous promîmes.

Les deux amans écoutèrent patiemment le récit des événemens qui m'avoient amené dans le lieu où je les avois surpris. Derneval me dit ensuite: «La lune se cache de plus en plus; nous sortirons d'ici quand l'orage qui se prépare éclatera, permettez que Dorothée et moi nous vous laissions seul un moment.»

Le moment fut long. Lassé d'attendre, je m'endormis sous l'arbre au pied duquel je m'étois jeté. Quand je me réveillai, de rapides éclairs sillonnoient une épaisse nuée, au sein de laquelle le tonnerre rouloit avec un épouvantable fracas; le ciel vomissoit des torrens d'eau. Je me levai très surpris de ne pas voir paroître Derneval. Je m'avançai avec inquiétude sous l'allée couverte, du côté qu'ils avoient pris pour s'éloigner. Que les amans sont distraits et préoccupés! Tandis que les élémens paroissoient prêts à se confondre, Derneval et Dorothée s'amusoient à des bagatelles!

«Le ciel est en feu, me dit Derneval, on nous découvriroit peut-être à la lueur des éclairs, il faut attendre encore.—Derneval, vous en parlez à votre aise! je suis presque nu!—Mon cher compagnon, croyez-vous que cette pluie ne me mouille pas aussi?—Ah! Dorothée est avec vous!»