Je m'éloignai triste et pensif. Une demi-heure après il fallut retourner à Derneval, pour l'avertir qu'il ne tonnoit plus et qu'une obscurité profonde favorisoit notre retraite. Il fit enfin ses adieux à Dorothée.

«Amans heureux! leur dis-je alors, ayez pitié d'un couple amant! Ah! Dorothée! ah! vous qui savez comme il est doux de voir ce qu'on aime! vous n'ignorez pas sans doute combien il est affreux d'en être séparé! Ah! montrez-moi ma Sophie, vous le pouvez…» Derneval me prit par la main, il me dit: «Dorothée vous estime, elle aime Mlle de Pontis, nous sommes frères, vous verrez votre Sophie, vous la verrez.—La nuit prochaine, mon cher compagnon?…—Non, notre imprudence, heureuse cette nuit, pourroit ne pas l'être toujours. Je tremble d'exposer Dorothée, vous ne voudriez pas compromettre Sophie? Chevalier, nous ne nous voyons ici que deux fois par semaine à peu près, et la nuit du rendez-vous est toujours une nuit pluvieuse ou sombre. Un signal dont nous sommes convenus ne me trompe jamais; et, quant à vous, il ne sera pas difficile de vous avertir, puisque vous logez dans ce pavillon. Soyez tranquille; dans trois jours au plus tard vous verrez Mlle de Pontis: partons.»

Il me conduisit vers la partie du mur où son échelle de corde étoit attachée. Nous vîmes que de là je gagnerois bien mon pavillon, mais que je ne pourrois atteindre à ma fenêtre, sous laquelle nous retournâmes. Derneval étoit d'une grande taille, il me fit monter sur ses épaules, et, soutenant ensuite mes pieds avec ses mains, il me poussa vigoureusement au moment où je saisissois les cordes de ma jalousie. Dès qu'il me vit chez moi, il retourna à son échelle, au moyen de laquelle il escalada le mur en un instant.

J'étois fatigué, j'avois faim, je m'endormis profondément en attendant mon déjeuner, qui m'arriva sur les dix heures du matin. On me remit en même temps une lettre venue pour moi par la petite poste: elle étoit de Rosambert. Il m'apprenoit que, le soir même de mon enlèvement, madame ma chère mère avoit osé venir lui demander ce que Mme du Cange étoit devenue. Pour consoler cette mère désolée, et pour la déterminer en même temps à croire qu'il n'avoit jamais connu sa fille, il avoit employé l'un de ces argumens victorieux qui ne manquoient jamais leur effet sur la Dutour. Au reste, il me recommandoit de ne pas sortir de chez moi, et d'y garder l'incognito le plus absolu. Mme de B… me faisoit chercher partout; des gens apostés rôdoient toute la journée autour du couvent; mon père ne pouvoit faire un pas sans être observé, et l'hôtel du comte étoit investi même pendant la nuit.

«Infortunée marquise! m'écriai-je, comme je vous ai délaissée! de quelle ingratitude j'ai payé vos soins généreux et tendres! Pourrois-je vous faire un crime des mouvemens que vous vous donnez pour découvrir ma retraite? Si vous ne me cherchiez pas, vous m'aimeriez moins!»

Je tirai de ma poche le portrait du vicomte de Florville, et je le baisai. Je n'entreprendrai pas de justifier ces réflexions, peut-être déplacées, quoique justes, et ce mouvement, sans doute condamnable, quoique involontaire; tout ce que je puis dire au lecteur, pour l'engager à me continuer son indulgence, c'est qu'un moment après je ne songeai plus qu'à ma Sophie.

Je la vis paroître à sept heures du soir; elle étoit accompagnée d'une femme dont l'habit m'effraya d'abord, mais que je reconnus bientôt pour Dorothée. Toutes deux passèrent sous ma fenêtre. Dorothée pouvoit-elle être belle auprès de Sophie, auprès de Sophie qui brilloit entre toutes ses compagnes comme une rose au milieu des autres fleurs? Je ne pus me modérer en la voyant si près de moi. Elles entendirent toutes deux le cri de ma jalousie que j'allois lever: leur prompte retraite prévint mon imprudence et m'en fit repentir. Elles eurent du moins l'attention de s'asseoir sous l'allée couverte, à peu de distance et vis-à-vis de mon pavillon. Sans doute elles s'entretenoient de moi, car ma jolie cousine parloit avec feu et regardoit toujours ma fenêtre. Bientôt, aux gestes de Dorothée, je compris qu'elle montroit à ma Sophie le côté du mur par lequel Derneval s'introduisoit dans le jardin. Mon cœur étoit pénétré de la plus douce joie.

Le lendemain, même promenade, même imprudence, même châtiment, même plaisir.

Cependant le ciel étoit calme et serein. Plus impatient qu'un laboureur dont une sécheresse de deux mois brûle les terres inutilement ensemencées, j'invoquois les vents du Midi, j'allois sans cesse de la girouette au baromètre. Le troisième jour enfin, de gros nuages obscurcirent les rayons du soleil couchant. «La nuit sera pluvieuse, dit Dorothée en passant sous ma fenêtre.—Et moi, je crois qu'elle sera belle, répondit ma jolie cousine.—Ah! oui, bien belle!» m'écriai-je assez haut. Les deux amies, qui redoutoient toujours ma vivacité, s'éloignèrent promptement.

A minuit précis, Derneval fut au pied de mon pavillon; il me jeta une échelle de corde, que je fixai sur ma fenêtre, et bientôt j'embrassai mon frère. Nous avançâmes sous l'allée couverte: ma jolie cousine et sa tendre amie nous y attendoient. «La voilà, me dit Dorothée; je vous la livre avec confiance, Monsieur de Faublas; elle ne vous aimeroit pas tant si vous n'étiez pas digne d'elle. Ah! croyez-moi, respectez sa timide jeunesse; prolongez cette époque délicieuse de l'amour vertueux et pur. Que votre union soit innocente, puisqu'elle peut l'être encore! qu'un jour un heureux hyménée… Hélas! cet espoir vous est permis, belle Sophie: cette odieuse enceinte ne vous renferme pas pour toujours… D'affreux sermens…» Ses sanglots lui coupèrent la parole. Derneval, impatient de la consoler, l'entraîna; je restai avec ma Sophie.