Qu'il me soit permis de répéter ici ce qu'on a dit mille fois: le véritable amour est timide et respectueux. Passer des heures entières avec une maîtresse adorée, tenir sur ses genoux la plus jolie des filles, respirer son haleine, sentir palpiter son cœur et se contenter de presser doucement sa main, ne prendre qu'en tremblant un baiser sur ses lèvres, ne pas oser solliciter des faveurs plus précieuses, qui semblent réservées pour l'amant aimé: voilà ce que le jeune Faublas n'auroit jamais cru possible! voilà l'étonnante vérité dont sa jolie cousine le convainquit dans ce premier rendez-vous! J'approchois de Sophie, son âme purifioit la mienne.

C'est avec cette ardeur et ces vœux épurés

Que, sans doute, les dieux veulent être adorés!

Voltaire, Sémiramis.

Et Derneval, à qui la tendresse de Dorothée ne laissoit plus rien à désirer, Derneval étoit peut-être moins heureux que moi. Ce fut lui, cette fois, qui vint m'avertir qu'il étoit temps de nous retirer, que l'aurore ne tarderoit pas à paroître. «L'aurore! il n'y a pas une heure que nous sommes ici!—Allons, Chevalier, interrompit Dorothée, prenez courage; nous nous reverrons dans trois jours.—Ah! Sophie, je tremble toujours que Mme Munich…—Mon cher cousin, quand, après souper, ma gouvernante a bu quelques verres de ratafia, elle ne songe plus qu'à dormir: c'est moi qui reste chargée du soin de fermer la porte de notre petit appartement…—Allons, le temps se passe, interrompit encore Dorothée, il ne faut pas que le crépuscule nous surprenne ici. Derneval! dans trois jours, peut-être un peu plus tôt,… hélas! peut-être un peu plus tard!—Adieu, ma Sophie; dans trois jours: un peu plus tôt, si cela se peut; mais, je vous en prie, jamais plus tard. Adieu, ma Sophie.»

Pour cette fois, le Ciel s'intéressoit aux vœux d'un amant. Un temps couvert me fit croire, le second jour, que le rendez-vous seroit avancé. Ma jolie cousine, passant sous ma fenêtre à l'heure ordinaire, confirma mon espoir. «La nuit sera pluvieuse! dit-elle.—O ma Sophie!…» Elle n'attendit pas la fin de ma réponse.

Une heure après, mon traiteur frappa à ma porte. Je soupois, quand un inconnu me remit une lettre, en me disant qu'il étoit chargé d'apporter réponse. Voici ce que Rosambert m'écrivoit:

Je crains de tomber malade, mon ami, je suis ce soir d'une tristesse!… Il y a plus de deux heures que je n'ai ri. Aussi ai-je l'âme pénétrée de ce que j'ai vu. Imaginez qu'en attendant l'heure de la comédie j'ai été ce soir faire un tour de promenade au Luxembourg. Une femme qui n'avoit pas mauvais tour se promenoit seule dans une allée écartée; moi, par distraction ou autrement, j'ai suivi la jolie rêveuse. J'ai passé derrière deux hommes assis sur un banc isolé. L'un d'eux avoit un mouchoir à la main: «Ah! s'écrioit-il douloureusement, je croyois qu'il m'aimoit; le cruel! il me livre volontairement aux plus mortelles inquiétudes!» Mon cher chevalier, la voix de cet homme m'a frappé. J'ai laissé pour un moment la petite que j'allois atteindre, je suis revenu sur mes pas, j'ai fixé les deux amis, trop préoccupés pour m'apercevoir. Faublas, celui que j'avois entendu se plaindre pleuroit amèrement: c'étoit votre père!… L'autre, je crois l'avoir rencontré quelquefois chez vous; si ce n'est pas M. Duportail, c'est un homme qui lui ressemble beaucoup… Mon ami, le baron pleuroit! cela m'a tant affecté que je n'ai plus songé à la quête du galant gibier que je courois d'abord. Je suis rentré chez moi pour vous écrire. Faublas, j'ai naturellement beaucoup d'amitié pour les jolies femmes, je sacrifierai dans l'occasion mille petits scrupules au désir d'avoir celle qui m'aura plu; mais il y a des devoirs!… Je conviens que Sophie mérite bien qu'on fasse quelques fautes pour elle; mais enfin votre père pleuroit! Chevalier, réfléchissez-y.

Je me recueillis un moment, et puis, appelant l'inconnu: «Monsieur, vous direz à celui qui vous envoie que je lui ferai réponse demain.»

Je n'attendis pas que minuit fût sonné pour descendre au jardin; mais mon impatience ne pouvoit avancer l'horloge du couvent. Les deux charmantes recluses ne vinrent qu'à l'heure marquée. Aussitôt que Derneval se fit entendre, Dorothée courut au-devant de lui. Je fus étonné de les voir revenir tous deux une demi-heure après. «Chevalier, me dit Dorothée, vous avez le secret de ma vie, mais je vous dois une histoire détaillée de mes amours, longtemps infortunés.» Elle en commença le touchant récit, qu'elle ne put finir sans verser un torrent de larmes[11]. «Console-toi, ma chère Dorothée, console-toi, s'écria Derneval; tu n'as pas longtemps encore à gémir dans ta prison: bientôt je t'arracherai à l'esclavage, bientôt tes indignes parens frémiront de ton bonheur, qu'ils ne pourront empêcher. Et vous, Chevalier, poursuivit-il avec chaleur, vous que nos malheurs ont touché, vous m'aiderez à les finir. Je rends grâces au hasard qui m'a donné un ami, un frère d'armes, un compagnon tel que vous. Animés des mêmes motifs, exposés à peu près aux mêmes dangers, dans notre intime union nous trouverons notre sûreté commune. Les ennemis de Dorothée sont les vôtres: je jure une haine éternelle à ceux de Sophie; et malheur à qui troublera désormais nos amours mutuellement protégés!—Derneval, j'y consens volontiers.» J'embrassai Dorothée; Derneval embrassa ma Sophie.