[11] Au moment où j'écris, je ne puis révéler les tragiques aventures de ces amans. Un jour le lecteur les saura, et c'est alors que je l'instruirai des raisons qui me forcent à les lui taire aujourd'hui.
Il n'étoit pas quatre heures du matin quand je rentrai dans mon pavillon; cependant j'allai frapper au corps de logis qu'habitoit mon propriétaire. Je le réveillai pour demander un passe-partout, et pour lui dire qu'une affaire importante m'obligeoit de retourner à la campagne, que peut-être mon absence seroit longue, mais que je me réservois toujours son pavillon, pour avoir, dans tous les cas, un pied-à-terre à Paris.
Avant cinq heures je fus à la porte de Rosambert. Les domestiques ne vouloient point réveiller leur maître, qui venoit de se coucher. Je fis tant de bruit que le plus hardi alla dire au comte qu'une femme demandoit à lui parler. «A cette heure-ci? qu'elle aille au diable!… Écoute, écoute: est-elle jolie?—Oui, Monsieur.—C'est autre chose! il n'est pas trop tôt! qu'elle entre… Eh! c'est Mme Firmin! ce tour-ci vaut l'autre! (Il se jeta à mon col.) Il me paroît que ma lettre…—Rosambert, faites-moi donner des habits d'homme, et je vais de ce pas chez M. Duportail.—Je crois que vous le trouverez, mon ami. Il est sûrement revenu, c'est sûrement lui que j'ai vu hier au Luxembourg. En vérité, le baron m'a singulièrement touché. Savez-vous qu'il est venu ici dix fois, le baron? il ne m'a jamais trouvé, j'avois donné des ordres si précis!—Rosambert, faites-moi donner des habits.»
On me choisit parmi les siens ceux qui se trouvèrent les plus courts. Je volai chez M. Duportail qui fut aussi charmé que surpris de me voir. «Lovzinski, lui dis-je, je viens vous livrer le fils de votre ami; je me remets en vos mains sans condition. Daignez seulement être médiateur entre mon père et moi: voulez-vous bien me conduire chez le baron?—A l'instant même, mon ami. Quel plaisir nous allons lui faire! Mon cher baron, quel doux moment tu vas passer!»
En chemin, Lovzinski m'apprit que, sur un faux avis, il avoit été faire à Saint-Pétersbourg un voyage inutile. Sensible à son malheur, je ne pus m'empêcher pourtant de faire tout bas cette réflexion: «Tant que Dorliska sera perdue, on ne pourra me la faire épouser.»
Nous arrivâmes à l'hôtel: M. Duportail me pria d'attendre dans le salon et de le laisser entrer seul dans la chambre à coucher du baron. Il me dit que c'étoit une précaution qu'il devoit prendre, moins pour engager mon père à me pardonner que pour le préparer par degrés à la joie de mon retour.
Je fus bientôt environné des gens de la maison, ravis de revoir leur jeune maître; Jasmin, surtout, ne pouvoit contenir sa joie.
Il n'y avoit pas deux minutes que M. Duportail parloit au baron, quand j'entendis celui-ci s'écrier: «Il est là, mon ami; allons, je suis sûr qu'il est là. Mais qu'il entre, qu'il entre donc.» Je m'avançois vers la porte, elle s'ouvrit avec violence: mon père, presque nu, se précipita dans le salon; les domestiques s'éloignèrent par respect. Le baron me prit dans ses bras et me couvrit de baisers. Je n'avois pas la force de dire un seul mot. Tout à coup mon père, comme s'il se fût repenti de m'avoir montré toute sa tendresse, me repoussa d'un air irrésolu. Je me jetai à ses pieds, et, lui montrant une bourse encore pleine d'or: «Mon père, vous voyez que ce n'est pas la nécessité qui me ramène à vous.» Il se rejeta dans mes bras, me pressa contre son sein, m'embrassa vingt fois, et mouilla mon visage de ses larmes. «Je n'avois plus que cette crainte, disoit-il. Mon cher fils! mon bon ami! il est donc bien vrai que tu m'aimes? J'avois peine à croire que cela ne fût pas! Faublas, mon cher fils, tu ne sais pas comme ce moment me dédommage des maux que j'ai soufferts! Cependant, mon ami, tu seras père un jour; ah! puissent tes enfans t'épargner ces chagrins que tu m'as donnés!»
Mon père vit bien que mon cœur étoit plein, que mes sanglots étouffoient ma voix. Il essuya mes larmes, qui se confondoient sur mon visage avec les siennes. «Console-toi, mon cher enfant, me dit-il, je ne t'en veux pas; sois bien persuadé que je ne t'en veux pas. Tu m'as quitté, il est vrai; mais la circonstance t'excusoit. Tu m'as laissé plusieurs jours dans l'inquiétude, mais enfin tu es revenu volontairement. Va, j'étois plus inquiet que défiant; je n'ai jamais douté de la bonté de ton cœur… Tiens, je t'aime peut-être plus encore que je ne t'aimois. Eh! qui ne fait pas de fautes à ton âge? Quel jeune homme a jamais réparé les siennes mieux que toi? Quel père plus heureux que le tien peut se vanter d'avoir un meilleur fils?… Allons, mon ami, le passé est oublié, reprends ton appartement, rentre dans tous tes droits.»
M. Duportail s'étoit jeté dans un fauteuil, et nous regardoit tous deux avec un plaisir mêlé de douleur: nous l'entendîmes murmurer le nom de sa fille. Le baron, emporté par sa joie, se leva brusquement, alla à son ami, prit sa main, et lui dit: «Elle se retrouvera, ta fille, elle se retrouvera, et mon fils…» Il n'acheva pas, et s'adressant à moi: «Faublas, vous renoncerez à Sophie?—A Sophie, mon père?—Oh! oui, je l'exige, sur ce point-là je serai toujours inflexible: il faut me promettre de ne plus aller au couvent.—Ne pas aller au couvent!—Mon fils, je vous répète qu'il faut me le promettre.—Eh bien, mon père, puisque vous l'exigez absolument, je vous assure que je n'irai plus au parloir.—Voilà ce que je demande. Va, mon ami, va te reposer.—Mais Adélaïde?—Oui, elle est dans l'inquiétude. (Il écrivit un moment.) Tiens, voilà le nom du couvent dans lequel elle est maintenant; cours-y, cours-y vite: tu n'as pas d'idée du plaisir que tu lui feras.»