Je remontai chez moi pour y changer d'habits, et j'allai voir ma sœur, qui plaignit beaucoup sa bonne amie, dont elle ignoroit le bonheur.
Je me rendis ensuite chez Derneval, à qui j'appris le changement de ma demeure, et les raisons qui l'avoient déterminé. Il loua beaucoup la sage précaution que j'avois prise de nous ménager, en tout événement, un asile dans le pavillon; il me promit qu'avant la fin de la journée Dorothée seroit instruite de ces événemens, qu'elle ne manqueroit pas d'apprendre à Sophie. Nous arrêtâmes que la nuit du surlendemain nous irions au couvent, s'il faisoit beau. On sait que les nuits pluvieuses ou sombres étoient pour nous les belles nuits; on sait que, sur ce point, les amans et les voyageurs n'ont jamais été d'accord.
FAUBLAS CHEZ JUSTINE
Le même soir Justine vint chez moi. «Bonsoir, ma petite Justine; il y a bien longtemps que nous ne nous sommes rencontrés seuls!—Oh! Monsieur, y eût-il cinquante ans, je vous prie d'abord d'écouter ce que j'ai à vous dire. Madame la marquise…—Tu es toujours bien jolie, mon enfant!—Monsieur, ma maîtresse m'envoie…—Elle sait déjà que je suis ici, ta maîtresse?—Oui; ce matin vous êtes rentré par la grande porte, on est venu le lui dire aussitôt… Mais finissez, Monsieur; souvenez-vous de nos conventions.—De quelles conventions parles-tu?—Vous oubliez tout. Il y a quelque temps, il a été décidé entre nous que, lorsque je viendrois ici de la part de ma maîtresse, je commencerois toujours par ma commission.—Eh bien, dépêche-toi donc de parler, ma petite Justine.—Monsieur, ma maîtresse a été bien surprise, bien affligée de votre fuite… Mais finissez donc.—Eh! finis toi-même: tu fais des préfaces comme un auteur sifflé. Ta maîtresse a été bien surprise!… crois-tu que je n'aie pas deviné cela?—Un instant, Monsieur.—Tiens, les exordes m'ennuient toujours, mais dans ce moment-ci surtout… Au fait, ma petite Justine, au fait.—Ma maîtresse m'a chargée de vous annoncer que vos amours secrets…—Mes amours secrets!… que veut-elle dire?—Mais vos amours avec elle ne sont pas publics, j'espère?—Tu as raison; oui, oui.—Elle dit que vos amours sont menacés d'un grand malheur; elle prévoit un événement fâcheux qui pourroit découvrir au marquis le secret de votre déguisement.—Le secret de mon déguisement! Mais ma belle maîtresse seroit perdue!—Aussi elle se désole, elle pleure, elle gémit. «Au moins, s'écrie-t-elle quelquefois, si je pouvois le voir!»—Eh bien, où est-elle? où faut-il aller?—Là! voyez: tout à l'heure je ne pouvois finir assez tôt; maintenant le voilà qui veut me quitter!—Ah! Justine, excuse; mais tu me dis que ta maîtresse se désole! quel est donc cet événement qu'elle craint?—Monsieur, je n'en sais rien. Demain, à dix heures du matin, elle vous le dira chez sa marchande de modes: vous y viendrez, n'est-ce pas?—Très certainement; je n'abandonnerai pas la marquise dans une situation aussi critique… Ah çà! mon enfant, voilà ta commission faite.»
Depuis si longtemps j'étois privé du plaisir de voir la jolie femme de chambre qu'on ne sera pas étonné qu'elle soit restée un quart d'heure avec moi.
La situation de la maîtresse étoit si triste qu'on ne sera pas plus surpris de l'empressement avec lequel je courus au rendez-vous, le lendemain, à dix heures du matin.
Dès que j'entrai dans le boudoir, la marquise s'efforça de cacher le mouchoir dont elle s'essuyoit les yeux. «Monsieur, me dit-elle, je vous prie d'excuser mes importunités; je n'abuserai pas de votre complaisance, je ne vous demande qu'un moment d'attention. Je ne vous rappellerai pas, Monsieur, le service important que je vous ai rendu il y a quelques jours; je ne vous parlerai pas de l'ingratitude extrême dont vous l'avez payé; je ne vous demanderai point où vous avez passé le temps qui s'est écoulé depuis le jour de votre fuite jusqu'à celui de votre retour chez le baron: je sens qu'il ne me convient plus de m'informer de votre conduite; je sens que mes plaintes, mes reproches et mes questions seroient également inutiles. J'ai perdu tous mes droits sur votre cœur, je veux au moins conserver votre estime: un danger commun nous menace, je veux vous le montrer pour vous l'épargner. Jetez avec moi les yeux sur le passé, Monsieur: je prétends me justifier à vous-même de ma tendresse pour vous; et, pourvu que votre amitié me reste… De grâce, ne m'interrompez pas… Pourvu que votre amitié me reste, pourvu que vos jours soient en sûreté, je verrai tranquillement le péril auquel sont exposés mon honneur et peut-être ma vie.
«Monsieur, vous vous rappelez sans doute comment le hasard qui seconda si bien votre adresse vous mit dans mon lit?… Hélas! vous n'avez pas oublié de quel prix votre audace fut récompensée! mais vous excuserez ma foiblesse, si vous songez qu'à ma place aucune femme n'eût été plus forte que moi[12]. Le lendemain, cependant, quand je vins à réfléchir qu'un jeune homme que je connoissois à peine possédoit mon cœur et ma personne, je fus épouvantée. Mais ce jeune homme brilloit de mille qualités réunies: sa beauté m'avoit étonnée, j'étois charmée de son esprit, il paroissoit sensible, il n'avoit pas seize ans! Je me flattai de captiver sa tendre jeunesse, de former son cœur docile; j'osai concevoir l'espérance de me l'attacher pour toujours. Je n'épargnai rien pour serrer davantage des nœuds trop précipitamment formés, mais que je voulois rendre indissolubles. Toutes mes espérances furent cruellement trompées; j'avois une rivale, je le découvris malheureusement trop tard; je fis de vains efforts pour ramener l'infidèle. Cependant il gémissoit dans l'esclavage, j'osai former le projet de le délivrer. L'excès de mon imprudence lui prouveroit l'excès de mon amour; ma témérité me rendroit peut-être mon amant! Je n'examinai plus rien, j'exécutai l'entreprise la plus hardie que jamais femme ait tentée!… Hélas! je l'exécutai pour le bonheur de ma rivale, de ma rivale que sans doute le perfide a vue, pour qui l'ingrat m'a trahie!… Ah! pardon, Monsieur, ma douleur m'égare; ce ne sont pas là les expressions…, ce n'est pas ce que je voulois dire… Monsieur, vous m'avez quittée: une autre vous haïroit peut-être; moi, je vous demande votre estime et votre amitié.—Oh! mon amie…» Je me jetai à ses genoux, je voulus prendre sa main, qu'elle retira.