[12] C'est elle qui le dit.

«Votre amitié, Monsieur, elle m'est bien nécessaire… Relevez-vous, de grâce, relevez-vous, daignez m'entendre jusqu'à la fin, Monsieur. Votre ancien travestissement a nécessité des travestissemens nouveaux, mille imprudences ont suivi la première. Quelques précautions nous ont sauvés jusqu'à présent, mais on ne sauroit tromper longtemps le public curieux et malin. Le hasard qui nous a servis pourra nous perdre; il ne faut qu'une indiscrétion de nos gens, qu'une rencontre imprévue, qu'un mot échappé. Voilà les réflexions que j'aurois dû faire plus tôt; mais je n'ai pas été sage, parce que je me croyois heureuse. Tant qu'un doux espoir a pu m'abuser, je me suis étourdie sur le danger; mes yeux ne se sont ouverts que lorsque l'étonnante fuite de Mme du Cange a pénétré mon cœur de cette affreuse vérité que je n'étois pas aimée… Ah! si mon erreur m'étoit restée, je serois encore au fond de l'abîme, sans l'avoir aperçu!»

La marquise versoit un torrent de larmes; je me jetai encore à ses genoux: «O ma tendre amie, je vous aime! je vous aime!

—Non, non, je ne le crois plus, je ne peux plus le croire. Relevez-vous, Monsieur; je vous supplie de vous relever, je vous supplie de m'écouter. Tôt ou tard, je le prévois, notre liaison sera découverte, la multitude appellera mon amour une aventure galante; et cette aventure, si les détails en sont trouvés piquans, fera un éclat terrible! ce sera l'histoire du jour! Le marquis saura ses affronts, il les saura… Chevalier, je vous demande une grâce, une unique grâce. Songez dès à présent à vous dérober au ressentiment de M. de B…; je l'attendrai courageusement quand j'y resterai seule exposée. Partez, Faublas, partez! emmenez ma rivale, soyez heureux autant que vous m'êtes cher, autant que je suis malheureuse!

—Qui! moi? je ferois une double lâcheté! je fuirois le marquis, je laisserois la plus généreuse des femmes en butte à sa fureur!… Mais, ma chère maman, pourquoi ces alarmes cruelles?…

—Elles sont trop bien fondées, Monsieur; apprenez l'embarras où je suis. Un événement tout simple va bientôt éveiller les soupçons du marquis et l'engager à chercher des éclaircissemens dont le résultat me sera funeste. Monsieur, vous n'oublierez pas plus que moi cette fatale aventure de l'ottomane, cette scène bizarre qui dans le temps nous a tant chagrinés tous deux; vous paroissiez alors ne me voir qu'avec peine au pouvoir d'un autre, et moi-même je souffrois d'être obligée de partager un bien qui me sembloit n'être dû qu'à l'amant aimé. Je pris le parti de refuser au marquis l'exercice de ses droits les plus incontestables. Mon mari, trop exigeant, me faisoit de fréquentes querelles, que je supportois à cause de vous. A cette époque, nos rendez-vous se sont multipliés, et je n'ai pas toujours conservé dans vos bras (ici la marquise rougit beaucoup) cette présence d'esprit si nécessaire à une femme qui ne vit pas avec son mari. Enfin, Monsieur, il y a près de trois mois que le marquis n'a couché dans mon appartement, et cependant je suis… je suis enceinte.

—Enceinte! répétai-je avec un cri de joie; enceinte! je suis père! et je vous abandonnerois!… Maman, ma chère maman, je vous ai toujours aimée, vous me devenez plus chère que jamais.

—Je suis enceinte, répéta aussi la marquise, mais d'un ton si douloureux que mon cœur en fut déchiré. Malheureuse mère! enfant plus malheureux!» A ces mots elle s'étendit plutôt qu'elle ne se renversa sur le canapé où je m'étois assis près d'elle. Ses yeux se fermèrent, sa tête retomba mollement sur son sein; mais le mouvement égal de ce sein doucement agité, ses lèvres toujours vermeilles, les roses de son teint que me laissoit voir la toilette négligée du matin, et qui, loin de se flétrir, brilloient d'un éclat plus doux; tout m'annonça que l'état de foiblesse dans lequel je la voyois n'auroit pas de suites fâcheuses. Mes baisers brûlans ne purent la rendre à la vie: je me précipitai dans ses bras, elle tressaillit, et les plus vives sensations, graduellement produites, la tirèrent enfin de sa léthargie. D'abord ses bras voulurent me repousser, bientôt ils m'attirèrent: mon amante partagea mes transports et me prodigua les noms les plus doux.

«Me voilà donc exposée à de nouvelles perfidies!» me dit-elle, dès qu'elle eut repris ses sens. Je la rassurai par les protestations réitérées d'un attachement toujours durable. Elle témoigna pourtant quelque défiance, quand je lui dis que Mme du Cange s'étoit réfugiée chez le comte de Rosambert; mais enfin elle parut me croire. Elle m'apprit, en m'accablant des plus tendres caresses, qu'elle se croyoit au second mois de sa grossesse; et je ne sortis du boudoir qu'après avoir pris jour pour y revenir.

Depuis deux heures, cependant, je me croyois un autre homme. Quelle nouvelle la marquise venoit de m'apprendre! comme des idées de paternité flattent l'amour-propre d'un adolescent! Déjà Faublas n'est plus ce jeune étourdi faisant siffler dans ses mains une frêle baguette, fredonnant l'ariette nouvelle, coudoyant les hommes, regardant les femmes sous le nez, devançant à la course un char léger, passant comme un éclair au milieu de deux commères qui jasent au coin d'une rue, marchant sur le pied de ce badaud qui regarde un escamoteur, renversant sur une borne cet autre nigaud qui lit une affiche, et toujours riant comme un fou des burlesques accidens causés par sa vivacité! Non, la démarche du chevalier, maintenant grave et mesurée, annonce un homme raisonnable; la noble audace qui brille sur son visage est tempérée par la douce joie dont son front rayonne; son regard fier avertit les passans du respect qu'ils lui doivent; dans toute sa personne est répandu je ne sais quel air de dignité, qui semble leur dire: «Honorez un père de famille[13]