[13] Honorez un père de famille! Jeune étourdi! qu'oses-tu penser? que dis-tu? Faublas, mon cher Faublas, prends garde à toi. C'est surtout ici qu'ils te blâmeront amèrement, s'ils n'ont pas pitié de ton âge. C'est ici qu'ils t'accuseront d'avoir plus de gaieté que de délicatesse, plus de feu que de sensibilité, plus d'esprit que de jugement. D'abord ils te diront que, de tous les sentimens, le plus impérieux, le plus exclusif, l'amour, le véritable amour, ne souffre ni direction ni partage; ils soutiendront que le volage amant de Mme de B… n'eut jamais un attachement bien sérieux pour Mlle de Pontis.

Toi qui adoras toujours ta Sophie, lors même que tu ne cessois de lui donner des rivales, tu répondras, dans l'innocence de ton cœur, que l'amant heureux d'une belle dame peut être aussi l'amant tendre d'une jolie demoiselle. Ils contesteront: tu aimes à disputer, un combat polémique s'engagera; peut-être que, selon l'usage de tout temps pratiqué par les gens de lettres, ils te feront de beaux complimens le premier jour, pour te dire de grosses injures le lendemain. Si tu n'es pas plus modéré, plus poli, ou moins malin qu'eux, le peuple oisif des cafés s'amusera, et la question restera à juger. Mais un article plus délicat leur fournira contre toi des armes victorieuses. Ils te diront que cet engagement sacré, commandé par la religion, avoué par les lois, le mariage, est de tous les liens le plus respectable, quoique le moins respecté; que ceux-là seulement méritent d'être honorés, qui, dans une union paisible et chaste, embrassent des enfans dont la naissance ne donne aucun soupçon à l'heureux époux, ne coûte aucun remords à l'épouse vertueuse. Ils te diront que jamais le coupable père d'un enfant adultérin ne dut être appelé père de famille; que violer un serment fait au pied des autels, c'est transgresser les lois divines; que placer dans une famille abusée des héritiers illégitimes, c'est troubler de la manière la plus inexcusable l'ordre de la société. Jeune homme, ils te feront mille autres observations non moins pressantes, et, quand tu seras plus formé, tu conviendras, oui, tu conviendras qu'ils avoient raison; mais tu n'admettras leurs principes que pour en tirer d'autres conséquences: tu soutiendras la nécessité du divorce.

J'espérois trouver chez moi Rosambert, à qui je brûlois d'apprendre mon bonheur. Jasmin me dit que le comte étoit, en effet, venu, mais qu'il n'avoit pu m'attendre longtemps. Une maladie dangereuse tout à coup survenue à l'un de ses oncles, dont il étoit seul héritier, l'obligeoit d'aller s'enterrer sur-le-champ au fond de la Normandie, dans une terre dont cet oncle étoit le seigneur. Rosambert n'avoit pu dire à Jasmin si son retour seroit prompt; mais, au cas que son exil se prolongeât, il me prioit de venir passer quelques jours avec lui, si j'en avois le courage, et si mes amours me le permettoient.

O ma jolie cousine! ton souvenir m'occupa le reste de cette journée, et, durant tout le cours de celle qui la suivit, un ciel nébuleux m'annonça la nuit du rendez-vous. Je soupai avec le baron; ensuite, au lieu de remonter chez moi, je descendis sous la porte cochère. Le suisse, enfin gagné par mes libéralités, ne me vit pas sortir. Je me rendis derrière le couvent, dans une rue écartée, où Derneval, accompagné de deux fidèles domestiques, m'attendoit déjà. Les échelles de corde furent bientôt attachées, bientôt j'embrassai celle que j'adorois. Il faut avouer qu'elle eut cette nuit-là de grands combats à soutenir. Je n'osois aspirer encore à l'entière possession d'une amante aussi honorée que chérie; mais je voulois obtenir des faveurs plus précieuses que celles qui m'avoient été jusqu'alors accordées. Il fallut toute la vertu de Sophie pour arrêter mes entreprises à chaque instant renouvelées. A quatre heures du matin nous nous donnâmes le baiser d'adieu. Jasmin, muni d'une grosse clef, attendoit mon retour et m'ouvrit doucement les portes de l'hôtel dès qu'il entendit le signal convenu.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la vigilance du baron, qui dormoit tranquille, tandis que Sophie, ayant à combattre sa propre foiblesse et mes désirs toujours renaissans, m'étonnoit par sa longue résistance, me forçoit d'admirer les efforts heureux de sa vertu sans cesse exercée, me renvoyoit chaque matin mécontent d'elle, me revoyoit chaque nuit plus amoureux, et redoubloit mon supplice en m'avouant que tant de privations ne lui paroîtroient guère moins douloureuses qu'à moi, si elle n'en trouvoit un dédommagement bien doux dans le témoignage de sa conscience pure et dans l'estime de son amant.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la jalousie de Mme de B…, à qui mes journées étoient consacrées. La marquise me recevoit souvent chez sa marchande de modes, quelquefois à sa maison de Saint-Cloud, quelquefois aussi chez elle. J'arrivois rarement le dernier aux rendez-vous. Ma belle maîtresse, charmée de mes empressemens, et peut-être étonnée de ma constance, sembloit craindre surtout d'épuiser mon amour. Son état, qui exigeoit tant de ménagemens, fournissoit différens prétextes aux refus fréquens dont elle aiguillonnoit mes désirs. C'étoient des foiblesses d'estomac, des migraines, des maux de cœur, mille autres indispositions, qui toutes, me rappelant qu'elle étoit mère, la rendoient plus intéressante à mes yeux. Étonné cependant de voir sa taille, toujours aussi belle, garder les mêmes proportions, j'attendois impatiemment cette nuance d'arrondissement qui devoit m'assurer la paternité. Aux questions pressantes que je lui faisois de temps en temps, la marquise répondoit qu'il étoit possible qu'elle se fût trompée d'un mois; que bien des femmes atteignoient le quatrième et le cinquième avant que leur taille arrondie eût décelé leur grossesse; enfin que le dérangement de sa santé et d'autres signes plus certains ne lui permettoient pas de douter de son état.

Rosambert revint dans les premiers jours d'octobre. Son oncle, en mourant, l'avoit mis dans l'embarras des richesses; les Normands, naturellement plaideurs, l'avoient chicané; les jolies filles du pays de Caux l'avoient consolé. A la nouvelle de la grossesse de Mme de B…, le comte me félicita d'abord; mais, au récit des circonstances singulières qui avoient accompagné la tardive confidence qu'on m'en avoit faite, il sourit, et secoua la tête d'un air défiant.

«Mon ami, me dit-il, tout cela n'est pas clair; je crois que les alarmes de la marquise n'ont pas dû vous inquiéter beaucoup, et son état me paroît au moins problématique. D'abord, s'il est vrai qu'à l'époque de cette aventure de l'ottomane elle ait renoncé à M. de B…, et c'est un effort dont je la crois bien capable, il est encore moins douteux qu'aux premiers indices d'une fécondité traîtresse elle se sera arrangée de manière que son heureux époux puisse s'attribuer tout l'honneur du chef-d'œuvre qui seroit mis en lumière huit mois après. Ainsi, vous concevez qu'elle n'a joué l'inquiétude que pour attendrir davantage votre cœur compatissant. Mais il y a plus: je crois, mon cher Faublas, que vous n'avez pas encore eu l'esprit d'être père. Qu'est-ce, je vous prie, que cette grossesse dont on ne vous instruit qu'au bout de deux mois? L'accident, heureux ou sinistre, ne vous intéressoit-il pas assez pour qu'on vous l'apprît dès la première lune? Falloit-il, pour vous avertir, attendre pendant trente jours que le second courrier manquât? Et puis, remarquez que trois mois se sont écoulés depuis la confidence: trois et deux font bien cinq. Cinq mois révolus, et rien ne paroît encore! et, de votre propre aveu, il n'y a pas trace d'embonpoint! Que diable! mon ami, voilà de ces choses sur lesquelles on ne peut tromper un amant. Mon cher Faublas, je vous assure que ce petit chevalier-là est avorté… Mon ami, cette grossesse a été imaginée pour vous ramener, vous retenir et vous intéresser. Au reste, la ruse n'est pas mauvaise; je n'en veux d'autre preuve que le grand succès qu'elle a eu.»

Les observations de Rosambert me paroissoient pressantes; mais il m'en coûtoit beaucoup de renoncer au doux espoir dont j'étois bercé depuis plusieurs mois. Je me promis de ne rien négliger pour éclaircir les faits le soir même.

Justine étoit venue me dire qu'à l'entrée de la nuit je pourrois me rendre chez sa maîtresse; je n'y manquai pas. Je n'eus pas besoin de frapper aux portes de l'hôtel, elles étoient ouvertes; mais le suisse me vit, je nommai Justine, et, me coulant derrière une voiture qui venoit apparemment d'entrer, je gagnai l'escalier dérobé. Arrivé au boudoir, j'ouvris la porte, j'entrai brusquement, et je ne fus pas peu surpris d'entendre M. de B…, qui parloit très haut dans la chambre à coucher de la marquise. A l'instant même, Justine, sans doute effrayée du bruit que j'avois fait en ouvrant la porte, se précipita de la chambre à coucher dans le boudoir.