«Il rentre dans le moment», me dit-elle en me poussant dehors. J'eus bientôt descendu quelques degrés. «Mais voyez donc cette sotte qui s'enfuit quand je lui parle», s'écria M. de B…, qui poursuivit Justine. Il entra dans le boudoir à l'instant où elle tenoit d'une main le flambeau dont elle m'éclairoit et de l'autre la porte entr'ouverte. La rusée suivante, sans répondre un seul mot, acheva de tirer la porte, qu'elle ferma à double tour, et puis elle me fit signe de l'attendre. «N'ayez pas peur, me dit-elle dès qu'elle fut près de moi, il ne peut plus nous joindre; mais, Monsieur, ce boudoir vous est funeste!»

Ici Justine laissa échapper des éclats de rire que le marquis entendit. «L'impertinente! s'écria-t-il, elle rit de sa sottise, et elle me ferme la porte au nez.» Je n'entendis pas le reste: car Justine, qui faisoit d'inutiles efforts pour modérer sa gaieté, recommença à rire plus haut qu'auparavant.

Je la pris dans mes bras: «Friponne, tu vas payer pour ta maîtresse!» A ces mots je soufflai la bougie, je donnai un baiser à la rieuse, et je l'assis doucement sur les marches. «Eh mais, Monsieur, que faites-vous donc?… Quoi! sur un escalier?» Au lieu de répondre, je préparois le moment fortuné; mais Justine, un peu trop vive, fit un mouvement brusque et si malheureux que le flambeau, qui se trouvoit à côté d'elle, roula du haut en bas de l'escalier avec un grand fracas. «Qu'est-ce que cela? cria le marquis à travers la porte. Justine, vous avez fait un faux pas?—Oh! ce ne sera rien, rien du tout, lui répondit-elle d'une voix tremblante.—Oui! rien! répliqua-t-il, et elle ne peut pas parler!» Pendant ce court dialogue, Justine s'efforçoit de me chasser du poste que j'occupois et que je m'obstinois à garder. Quoiqu'il me parût fort dur de quitter le champ de bataille avant d'avoir remporté la victoire, il fallut m'y décider pourtant. Le marquis venoit de sonner ses gens, et nous l'entendîmes leur ordonner d'aller relever Justine qui venoit de faire un faux pas dans l'escalier dérobé. Je n'avois pas un moment à perdre. Au risque de me rompre vingt fois le col, je descendis l'escalier dans un désordre extrême. J'aperçus près de là une remise, où je courus, non sans peine, me cacher et me rajuster de mon mieux. Je me disposois à sortir de ma retraite pour traverser la cour, quand les domestiques parurent au bas du grand escalier. Ils accouroient avec des lumières; je n'eus que le temps d'ouvrir la portière d'un carrosse dans lequel je me précipitai.

De là je vis que Justine épargnoit la moitié du chemin à ceux qui la venoient secourir. Elle fut ramenée comme en triomphe par les laquais, charmés de l'avoir trouvée saine et sauve après une aussi terrible chute. Déjà ces messieurs remontoient le grand escalier en faisant mille exclamations joyeuses. Déjà je me préparois à profiter du moment pour m'échapper; mais mon destin bizarre m'avoit réservé, pour cette soirée, les plus ridicules malheurs. Du gros de la troupe se détacha tout à coup un grand diable de palefrenier, qui, s'acheminant tout droit vers la remise, commença par poser sa chandelle sur le marchepied du carrosse où je restois dans une horrible transe. Il visita ensuite une voiture remisée près de la mienne (c'étoit apparemment celle qui venoit de ramener le marquis). Il fit encore quelques tours sous la remise, et, revenant enfin s'asseoir sur le commode marchepied, après avoir ôté sa chandelle, qu'il souffla: «Elle ne peut tarder à venir, dit-il, attendons-la.» Dès que cette lumière, qui me gênoit cruellement, fut éteinte, je me sentis plus tranquille. La nuit étoit si sombre, il faisoit un brouillard si épais, qu'on ne distinguoit rien à quatre pas de distance. Cependant un grand quart d'heure s'étoit écoulé, la personne désirée n'arrivoit pas: je m'impatientois dans ma prison autant que mon geôlier, qui juroit tout bas sur son marchepied.

Enfin, j'entendis un léger bruit dans la cour. Le palefrenier l'entendit aussi, car il se leva en toussant doucement; on lui répondit sur le même ton, on s'avança, on lui parla tout bas. «C'est bon, répéta-t-il assez haut pour que je l'entendisse; dans celui-là», ajouta-t-il, et il frappa sur mon carrosse. A ces mots, on quitta l'intelligent domestique, qui, resté seul, vint à ma portière, la ferma à clef, passa de l'autre côté, en fit autant, et ferma de même l'autre voiture remisée près de la mienne. «Maintenant, se dit-il à lui-même, je puis allumer ce réverbère»; et, comme s'il y avoit eu un parti pris de me désoler, il alla précisément en face de la remise allumer un très gros fanal, qui, dans le fond de cette cour, moins large que profonde, jetoit, malgré le brouillard, un assez grand jour pour qu'on pût aisément distinguer tout ce qui s'y passoit. Après cette belle opération, il s'éloigna en sifflant.

Vous qui lisez cette funeste aventure, si vous aimez Faublas, plaignez-le. On le chasse d'un boudoir, on le dérange sur un escalier, on le poursuit sous une remise, on l'emprisonne dans un carrosse; il est inquiet, il est morfondu, et, pour comble de malheur, il n'a pas soupé.

L'odeur des mets qu'on préparoit dans les cuisines venoit jusqu'à moi, et je n'en ressentois que plus vivement combien il est douloureux quelquefois d'avoir bon appétit. Ma situation cependant me paroissoit si triste que ce n'étoit pas la faim qui me tourmentoit le plus. Ces mots, dans celui-là, me faisoient faire de terribles réflexions. Avois-je été découvert? le marquis, enfin bien instruit, préparoit-il sa vengeance?

O mon ange tutélaire! ô ma Sophie! ce fut toi que j'invoquai dans ce moment critique! Il est vrai que, toujours séduit par l'objet présent, je t'avois oubliée pendant quelques heures; il est vrai que j'étois dans l'infortune quand je t'adressai mon tardif hommage; mais honore-t-on moins dans son cœur le Dieu dont on néglige quelquefois le culte, et n'est-ce pas surtout lorsqu'ils sont malheureux que les hommes implorent la Divinité?

J'eus tout le temps de songer à ma jolie cousine. J'aurois pu m'évader peut-être, mais je n'osois le tenter, parce que les domestiques alloient et venoient sans cesse dans la cour, parce que le fatal réverbère eût éclairé tous mes mouvemens, parce qu'enfin, dans la crainte qu'on ne m'eût découvert et qu'on ne me guettât au passage, j'aimois mieux attendre l'ennemi que de l'aller chercher.

L'ennemi ne vint pas, et je finis par m'endormir dans mon poste.