Le bruit de la porte cochère qui crioit sur ses gonds me réveilla sur le minuit. Le suisse, un trousseau de clefs à la main, fermoit toutes les serrures et barricadoit toutes les portes. C'étoit l'instant que je redoutois, c'étoit sans doute celui qu'on avoit attendu pour me venir assiéger! J'en fus quitte pour la peur. Le suisse rentra paisiblement dans sa loge; un domestique éteignit les réverbères; chacun s'alla coucher.
Le silence profond qui régna bientôt dans l'hôtel me rassura totalement. Il étoit clair qu'on ne songeoit pas à moi, et que ces mots dans celui-là, qui m'avoient tant inquiété, indiquoient seulement une aventure nocturne, dont j'allois être le témoin. Cependant je sortois d'un embarras pour retomber dans un autre; ma prison paroissoit devoir être le lieu de la scène qui se préparoit. Dans un espace aussi étroit, un tiers ne pouvoit qu'incommoder les acteurs, et j'étois d'ailleurs très intéressé à ce que ceux-ci, quels qu'ils fussent, ne me découvrissent pas. Je ne pouvois donc sortir trop tôt du carrosse. Je voyois encore de la lumière dans les appartemens; mais il n'y en avoit plus dans la cour, mais le brouillard étoit toujours fort épais. Je pouvois, sans craindre d'être aperçu, tenter enfin la descente: je l'exécutai fort heureusement. Quel plaisir j'éprouvai, quand je sentis le pavé de la cour! un jeune Parisien, engagé pour la première fois de sa vie dans une promenade sur mer, ne ressent pas une joie plus douce en rentrant dans le port.
Un léger retour sur moi-même calma l'ivresse de ce premier transport. Puisque tout étoit fermé, je m'étois procuré seulement une prison moins incommode; j'avois faim, j'avois froid; et, pour comble d'ennuis, une horloge éternelle, sonnant des quarts quand je croyois compter des heures, me fatiguoit de son bruit monotone, et me promettoit la plus longue des nuits. Les bougies s'éteignoient peu à peu dans les appartemens, une profonde obscurité régnoit partout; cependant personne ne paroissoit encore! mon impatience étoit égale à ma curiosité.
Il est enfin trois heures du matin. J'entends quelque mouvement dans la cour. Un homme dont je ne puis distinguer les traits s'avance doucement; je recule avec précaution; il ouvre la portière et monte dans le carrosse au moment où, pressé d'un désir curieux, je m'assieds modestement derrière.
Après un quart d'heure de silence, l'inconnu frappe des pieds, et tout d'un coup, apostrophant à la fois la nuit, le froid, le brouillard, et une personne qu'il appelle chienne, il descend du carrosse, se promène sous la remise, et, pour se distraire apparemment, il vient à deux pas de moi satisfaire un besoin très malhonnête. Ce monsieur, dès qu'il a fini, donne de nouveaux signes d'impatience.
«La chienne!» s'écrie-t-il à tout moment; et il accompagne cette exclamation de quelques autres expressions plus énergiques. Enfin il ajoute: «Que c'est bête de me donner rendez-vous ici, de ne pas vouloir que j'aille dans sa chambre comme les autres fois! elle vient me conter que, la nuit dernière, madame a entendu du bruit, et que ça tache son honneur. Son honneur! je dis, ça se peut bien; mais faut-il pour cela qu'elle me laisse pendant deux heures gober le brouillard et le rhume? la chienne de femelle ne sait donc pas que, quand un homme est gelé…»
La complainte de l'amoureux (on devine que c'en étoit un) fut interrompue par un léger bruit, qui attira son attention et la mienne. Il se leva, alla au-devant de la personne aimée, la joignit à peu de distance, et lui reprocha sa lenteur. Elle se justifia par un baiser bien appuyé. Cette façon de répondre plut apparemment beaucoup à l'amant; il répliqua de la même manière, et la conversation s'anima au point que le choc égal et soutenu de leurs lèvres amoureusement pressées forma bientôt un concert dont un tiers observateur devoit peu goûter l'harmonie.
A la crainte que j'avois d'être découvert se joignoit alors un désir inquiet de savoir quelle étoit la beauté facile dont le langage avoit à la fois tant de douceur et d'énergie; mais les ténèbres épaisses qui m'avoient protégé contre l'amant déroboient l'amante à mes regards curieux. L'heureux couple qui s'entendoit si bien sans parler monta dans le carrosse. Il en partit aussitôt des soupirs étouffés, des gémissemens tendres, et la caisse, violemment poussée, fit en une minute vingt soubresauts, qui m'apprirent assez à quelle espèce d'exercice se livroient ceux qui étoient dedans. Étrangement cahoté derrière, je songeois à quitter ma place, quand la voiture, remise par degrés dans son parfait équilibre, m'annonça que les athlètes reprenoient haleine. «Mon cher La Jeunesse! dit alors une voix dont je reconnois les accens si doux… hélas! et si trompeurs,… mon cher La Jeunesse!…—Ma chère Justine!» répond aussitôt le butor; et je sens la caisse reprendre son balancement perfide.
J'essaye de me glisser en bas, un grain de sable se rencontre sous mes pieds, et s'écrase en criant. «Mon Dieu! dit Justine, qu'est-ce? j'entends du bruit!… Vois dans la cour… Nous sommes surpris!»
La Jeunesse étonné descend, passe près de moi sans me voir, marche au hasard dans la cour, et affecte de tousser. Justine, plus morte que vive, est restée immobile dans le carrosse. Je me montre à la portière. «C'est moi, charmante enfant, j'ai tout entendu; renvoie La Jeunesse tout à l'heure; songe surtout qu'il me faut un gîte, et que je n'ai pas soupé.—Quoi! Monsieur de Faublas, vous étiez là?—Oui, j'étois là; mais renvoie La Jeunesse, donne-moi une chambre, donne-moi à souper. Je te dirai après ce qui m'est arrivé, ce que j'ai entendu, ce que tu as fait.»