A ces mots je regagne mon poste en tâtonnant. La Jeunesse revient, il assure à Justine qu'elle s'est trompée, qu'il n'y a personne. Justine soutient qu'elle a entendu du bruit, que quelqu'un est levé dans l'hôtel. Elle a la cruauté de renvoyer son triste amant, qui ne la quitte qu'après l'avoir embrassée plusieurs fois, et sur la parole qu'on lui donne que, dès le lendemain même, on lui offrira sa revanche à une heure et dans un lieu plus commodes.
Dès qu'il se fut éloigné, Justine me déclara qu'elle ne savoit où me conduire. «Monsieur, me dit-elle, passe la nuit chez madame.—Quoi! le marquis?…—Il l'a voulu absolument.—Ah! ah! mais tu as une chambre, toi, Justine?—Oui, Monsieur, tout près de l'appartement de madame.—Eh bien, mon enfant, conduis-moi dans ta chambre. Il y a sept mortelles heures que je m'enrhume et que je jeûne ici; voudrois-tu m'y laisser mourir de faim et de froid?—Oh! non, Monsieur de Faublas, oh! sûrement non; mais c'est que… si ma maîtresse entend du bruit?—Bon! je n'en ferai pas autant que La Jeunesse en a fait la nuit dernière.»
Justine me prit par la main, et tous deux, marchant sur la pointe du pied, allongeant le cou et prêtant l'oreille, nous gagnâmes à tâtons la petite chambre en question. Justine alluma une lampe et se hâta de faire du feu. Elle n'osoit me fixer; mais son regard timide et détourné sembloit me demander grâce, et je voyois sur le minois chiffonné de la friponne un petit air boudeur et confus qui le rendoit plus piquant qu'à l'ordinaire. Oh! que j'étois tenté de lui pardonner! oh! qu'un jeune homme de dix-sept ans a peine à garder sa colère dans la chambre d'une jolie fille de son âge! Je ne pouvois douter que La Jeunesse ne fût heureux; mais je l'étois aussi; il ne s'agissoit donc plus que de savoir lequel des deux on aimoit davantage. Oui; mais avoir un rival dans les écuries de l'hôtel! partager mes plaisirs avec un valet! il ne falloit en vérité rien moins qu'une idée aussi repoussante pour m'empêcher de faire, en ce moment, une infidélité de plus à la marquise, une injure nouvelle à ma Sophie.
Aussitôt que les réflexions délicates eurent étouffé les désirs naissans, je sentis ma faim davantage: «Donne-moi donc à souper, Justine.—Je n'ai rien, Monsieur de Faublas.—Quoi! rien du tout?—Ah! si fait, dans ma commode deux pots de confitures.—Que deux, Justine?—Oui, les voilà; je n'en donne qu'à mes bons amis, au moins!—En ce cas, mon enfant, c'est donc La Jeunesse qui a entamé celui-là. Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas étrillé ton La Jeunesse, le jour qu'il galopoit après moi au pont de Sèvres.—Ah! vous lui avez donné un coup de fouet! il avoit le bras tout noir!—Je ne m'étonne plus de l'intérêt que tu pris dans le temps à cette rencontre… Mon enfant, donne-moi du pain.—Je n'en ai point.—Pas une bouchée?—Pas une miette.—Et à boire?—Oh! de l'eau plein ce pot à l'eau.»
Deux pots de confitures! c'est le souper d'une religieuse. Il est sain, mais il est léger; mais mon estomac n'étoit pas content, et, pour le réconforter, il fallut avaler un malheureux verre d'eau, qui me gela le palais et les entrailles. Quelle douleur! Justine paroissoit souffrir de ma détresse. Le feu n'alloit pas assez bien; elle tisonnoit et souffloit sans cesse. Je devois geler; elle boutonnoit mon habit. Ce chapeau ne suffisoit pas pour me garantir du froid; il fallut me laisser coiffer d'un de ses bonnets de nuit. On sentoit des vents coulis partout; elle alloit, pour me les épargner, fourrer du papier sous la porte. Justine, infatigable, prévenoit les besoins que j'avois, et ceux même que je n'avois pas; Justine enfin me prodiguoit les attentions fines et recherchées, les petits soins délicats, toutes ces caresses empressées dont vous accable toujours une femme qui vous trompe ou qui va vous tromper.
«Monsieur, me dit enfin la rusée suivante, curieuse de savoir comment je m'étois trouvé l'espionnant à trois heures du matin, je croyois que vous aviez eu le temps de regagner la porte cochère, je vous connois si prompt, si leste! je n'avois pas songé que, dans le désordre où vous étiez, il vous falloit quelques minutes…» Je l'interrompis pour lui conter de point en point ce qui m'étoit arrivé dans l'hôtel depuis que j'y étois entré. Elle se contraignit pour ne pas rire, quand je lui parlai du boudoir; le souvenir de sa chute sur l'escalier la fit presque rougir; un faux air de commisération parut sur sa maligne figure quand je lui racontai mon emprisonnement dans le carrosse; mais, lorsque j'en vins à la dernière partie de mon récit, que je comptois égayer par quelques épigrammes, il se fit dans tout son maintien la plus prompte des révolutions. La pauvre fille baissa les yeux, pencha la tête, pâlit un peu, et, de sa main droite, comptant les uns après les autres les cinq doigts de sa main gauche, elle hasarda timidement quelques mots d'une justification fort difficile.
«Monsieur de Faublas, ne me dites pas ce qui s'est passé dans le carrosse, je le sais, j'y étois.—Tu veux donc bien en convenir?—Oui; mais je ne vous ai pas fait une infidélité.—Comment! es-tu bien sûre de ce que tu dis là, mon enfant?—Certainement, je ne vous ai pas quitté pour La Jeunesse, c'est, au contraire, La Jeunesse que j'ai trompé pour vous.—Ah! ah!—Oui, Monsieur de Faublas, vous ne m'aimez que depuis quelques mois, vous!—Et La Jeunesse?—Il y a plus de deux ans. Je vous ai préféré dès que je vous ai vu, mais je n'ai pas voulu rompre tout à fait avec lui, parce que je le ménage pour le mariage.—Tu t'y prends bien!—Vous riez, mais soyez sûr qu'il m'épousera.—Sans doute, Justine, il t'épousoit il y a une demi-heure!—Que je suis malheureuse! je vois que vous êtes fâché contre moi, et peut-être que demain ma maîtresse me chassera.—Quoi! tu penses que je lui dirai…?—Non, Monsieur, ce n'est pas cela; mais madame la marquise n'est pas contente de ma chute sur l'escalier; elle n'en a pas été la dupe. Quand je suis rentrée, monsieur le marquis est venu à moi, il avoit l'air de me plaindre; mais madame m'a regardée de travers. «Elle mérite cela, a-t-elle dit sèchement, elle n'avoit qu'à descendre tout de suite, au lieu de s'amuser sur l'escalier.» Elle ne m'a rien dit depuis, parce que monsieur ne l'a pas quittée; mais elle a reçu mes services avec beaucoup d'humeur, et je crains bien que demain…—Justine, si elle te renvoie, tu n'as qu'à venir me le dire chez moi, je te chercherai une place, à une condition cependant. Depuis cinq mois la marquise prétend qu'elle est enceinte…—Ah! Monsieur, je vous assure…—Oui, ce que tu m'as assuré plusieurs fois; mais aujourd'hui ne te hâte pas de répondre: je saurai tôt ou tard la vérité, et, si tu ne me l'as pas dite, je t'abandonne.—Mais, Monsieur, si je vous la dis…—Alors, ne crains rien, je ne te compromettrai pas. Ainsi, Justine, il est donc vrai que ta maîtresse n'est pas enceinte?—Monsieur, elle vous a conté cela dans le temps pour se raccommoder avec vous; et cette nouvelle a paru vous faire tant de plaisir que depuis elle n'a jamais pu se décider… Vous auriez tort de lui en vouloir. Tout ce qu'elle en fait, c'est pour vous plaire.—Oui, oui,… Justine, si elle te renvoie, je te chercherai une place, et, en attendant, tiens.»
Je la forçai d'accepter les dix écus que je lui présentai. «Vous feriez bien, me dit-elle, de vous jeter sur mon lit.—Mon enfant, je ne suis pas mal sur cette chaise.» Justine insista; mais mon malheureux sort me poursuivoit. Je refusai, en lui observant qu'elle devoit être plus fatiguée que moi; que son lit lui étoit nécessaire; qu'un simple matelas me suffiroit, si elle vouloit bien m'en faire le sacrifice pendant quelques heures.
Justine, docile à regret, étendit par terre, près de la cheminée, sa paillasse, sur laquelle elle mit un matelas; ensuite elle se jeta tout habillée sur son lit, beaucoup diminué par le partage; puis, me souhaitant une bonne nuit, elle me regarda tendrement et poussa un long soupir. Je ne sais quoi me fit soupirer aussi malgré moi; mon imagination, toujours vive, égaroit ma foible raison; j'allois succomber, quand tout à coup je me rappelai ma Sophie. Il est vrai que je me souvins aussi du balancement de la caisse. Quoi qu'il en soit, au lieu d'aller au lit de Justine, je me précipitai sur celui qu'elle venoit de me faire. Je posai ma tête sur mon bras devenu mon oreiller, je m'endormis profondément, et je laisse au lecteur à décider si ce fut le dégoût qui étouffa le désir, ou si, pour cette fois, l'amour tendre triompha de l'amour libertin.
Il y avoit un peu plus de deux heures que je goûtois les douceurs d'un repos bien nécessaire, quand je fus réveillé par cet horrible cri: Au feu!